L’Être-Temps et le non-Être

Très belle analyse du professeur André Comte-Sponville sur le temps, pages 62 et 63, de la transcription du débat qui a suivi la conférence sur « Le bonheur, désespérément ». Le temps et notre rapport avec ce dernier est un sujet qui me passionne depuis la révélation de cette passion lors de mes lectures de Thomas Mann, notamment « La montagne magique ».

André Comte-Sponville nous propose ici une définition du temps qui désigne le présent, le domaine du réel, comme unique rapport que nous ayons réellement avec lui. Il part de la définition classique du passé qui n’est plus et du futur qui n’est pas encore (Saint-Augustin) pour en conclure que seul le présent représente la réalité du temps, « l’Être-Temps ». Un peu à l’image d’un film projeté sur un écran, la seule réalité du film, ce sont les images qui se succèdent sur l’écran. Spinoza nomme cela la durée nous indique André Comte-Sponville : « Le présent reste présent, si bien que la seule chose qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il ne cesse de se maintenir… autrement dit la perduration du présent… Donc le temps, c’est le présent ». Cela pourrait vous sembler restrictif. Heureusement, intervient ensuite notre intellect qui nous permet de donner plus de profondeur au temps, à ce présent qui dure. Tout d’abord, la mémoire qui permet le souvenir de cette continuité associée à notre raison qui assemble cette dernière dans une certaine cohérence. Comme lorsque l’on regarde un film, on en déduit le scénario, l’histoire. Toutefois il ajoute que « la mémoire et la réminiscence c’est du présent ». En effet, on ne peut se souvenir que dans le présent et c’est aussi pourquoi il est enseigné de vivre plus dans le présent et moins regarder vers le passé. Car, assurément on ne peut pas vivre dans le passé, mais on se détourne de l’ici et le maintenant pour revivre, grâce à notre mémoire, des événements passés. Malgré la qualité de notre mémoire, il est quasiment certain qu’elle ne sera pas aussi détaillée que la réalité et c’est aussi pour cela que l’on a mieux à faire que ressasser le passé, un passé qu’Alain Robbe-Grillet pensait qu’il ne pouvait qu’être faux, qu’être fantasmé. Si déjà nous ne savons pas vivre vraiment dans le présent, ne soyons pas surpris de la pauvreté de nos souvenirs, même si l’inconscient enregistre tout ou presque, un mélimélo entre rêve et réalité.

Quant à l’avenir, même s’il n’est pas encore et que l’on ne peut pas maîtriser totalement son existence future, André Comte-Sponville fait remarquer (enfin) que l’avenir n’est pas seulement du registre de l’espérance, car on peut le prévoir comme on prévoit la météo de demain, c’est-à-dire que l’on est capable d’évaluer les probabilités de tel ou tel événement qui ne s’est pas encore réalisé. Cela reste pour moi encore une certaine espérance, car ces réalisations manquent encore à notre existence et pourraient manquer si, contre toute attente, elles ne se réalisent pas. Comme dans le cas avec le passé, le futur ne s’envisage qu’au présent. André Comte-Sponville parle (enfin) de l’utilité du futur :  « Mais pouvoir l’avenir ? Je répondrai que toute action suppose une puissance orientée vers l’avenir. Pour que notre réunion se tienne, il a fallu que des gens y travaillent. C’était bien un rapport à l’avenir puisque cela fait trois mois qu’ils préparent cette réunion… Mais un rapport à l’avenir en tant que l’avenir dépendait d’eux,  au présent ». Je vais vous dire, vous pouvez l’imaginer facilement, que c’étaient aussi de l’espérance.

Je vais maintenant donner ma contribution à cette belle analyse sur le temps, à la manière de Sartre avec son « Être et le néant » que je dois lire ou plutôt analyser, une contribution comme une sorte de miroir à la Camus que je pourrais intituler le non-Être et le Temps, d’inspiration des enseignements de Thich Nhat Hanh, car au final, si l’espérance est une illusion qu’il faut tempérer par rapport à la puissance de penser, d’agir, de jouir et de se réjouir, l’Être aussi est une illusion, « to be or not to be » this is not the right question :  nous ne sommes pas, non pas que n’ayons pas d’existence réelle, mais que cette existence est commune avec les êtres et les choses qui nous entourent, de même notre rapport au temps. Et c’est aussi là que tout se complique : le présent est une réalité que notre intellect augmente (une réalité augmentée) avec notre mémoire, notre capacité à donner une logique à la durée, notre capacité à envisager un futur probable grâce à notre vision, notre imagination, notre souffrance et notre espérance. Je vais même aller plus loin, je pense que l’ici et le maintenant est une illusion. Demandez l’heure précise à deux personnes, vous n’aurez jamais la même réponse, sauf par chance. Alors, dans ce cas, vivre dans le bonheur, c’est vivre dans la vérité de cette réalité, une réalité qui nous échappe, car elle est impermanente, ce qui nous incite à faire de même, grâce aux enseignements de nos ancêtres et pairs intellectuels.

29 août 2011

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3 commentaires pour L’Être-Temps et le non-Être

  1. bgn9000 dit :

    Citation de Saint-Augustin : « [Douter], c’est croire implicitement à l’existence de la vérité et en désirer la connaissance ». Cela gouverne ma passion dans la réflexion et l’écriture philosophique, j’ai l’intuition de la vérité.

  2. qu’est ce que le bonheur par rapport au temps ? selon andré comte sponville. Pouvez vous m’aider?

  3. bgn9000 dit :

    Tout d’abord, merci pour ton commentaire.

    Voici deux indices que je peux te donner : vivre dans le présent et vivre dans l’action.

    Le premier indice a un rapport évident avec le temps. Nous ne vivons que dans le présent (à ne confondre avec l’instant présent qui n’a pas de durée et qui peut devenir à la longue une dictature de la pensée) ; Le passé et le futur ne nous sont plus ou pas accessibles. Dès lors, le bonheur passe par notre capacité à donner la priorité au présent plutôt que de le gâcher en nous projetant (en arrière ou en avant).
    Le second indice semble un peu plus difficile à corréler avec le temps, mais, en reprenant le même raisonnement que précédemment, on se rend bien compte qu’agir n’est possible que dans le présent, le reste n’est que prospective.

    Enfin, André Comte-Sponville définit le bonheur comme des moments où la joie est accessible. Le bonheur sans interruption n’est pas réaliste. De ce fait, le bonheur et le temps sont liés.

    J’ai titré mon article L’Être-Temps et le non-Être, car je crois que nous passons à côté du bonheur à cause de deux malentendus : nous ne sommes pas un individu sans relation avec le monde qui nous entoure et le temps est une entité à part qui n’existe que dans le présent qui a une durée.

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