À la prunier

Mesdames, Messieurs, Albert Ténac va maintenant nous parler d’une indicible expérience qu’il a vécue avec Odile, sa femme, et ses deux enfants, Marc, dix ans, et Olivia, quinze ans.

Bonjour, je m’appelle Albert Ténac… je suis très impressionné de parler devant une si grande assemblée… bien voilà mon histoire, nous étions le 17 juillet 2004 et, ma femme et moi, nous devions amener nos enfants au train de Bordeaux : Marc et Olivia devaient rejoindre leurs grands-parents qui résident à La Grande-Motte, près de Montpellier, lieu réputé pour les vacances estivales où j’ai passé une partie de mon enfance le temps de week-ends en hiver comme en été. Là-bas, ils peuvent aller à la plage, faire du bateau, mon père est marin de cœur depuis toujours, et nous pouvons alors en profiter pour nous retrouver Odile et moi pendant cette pause estivale.

J’aime partir tôt. J’ai hérité de ma grand-mère une vive appréhension quelques heures avant un départ : j’ai toujours l’impression que le temps s’accélère. Ainsi j’avais négocié avec ma femme que nous partirions environ deux heures à l’avance alors qu’en 45 minutes au pire (normalement une demi-heure suffit) nous pouvons faire le trajet de chez nous à la gare. J’avais proposé pour cela que nous aurions ainsi la possibilité de prendre le temps d’un casse-croûte avec les enfants avant le départ du train. Pour ma part, je serais bien parti une demi-heure plus tôt.

À 10h15, je faisais déjà des va-et-vient d’un pas léger et plein d’entrain entre le garage et la voiture que je venais tout juste de sortir : ouvrir les fenêtres pour qu’il ne fasse pas trop chaud, vérifier la pression des pneus en tapant avec mon pied, regarder la jauge d’huile et le niveau d’eau, mettre le contact pour lire l’indicateur du réservoir d’essence, faire de la place dans le coffre pour les deux sacs des enfants, trier les cartes routières… j’ai toujours un tas de choses à ranger dans la voiture et particulièrement dans le coffre : j’y entasse outils, ampoules de rechange, câbles électriques pour la batterie, lampe torche, galeries pour le toit avec les câbles de fixation, plaid, eau en bouteille plastique pour le moteur, sacs isothermes et casier de rangement en plastique pliable pour les courses, divers ustensiles de sécurité…

À 10h45, j’étais fin prêt. Le temps s’étirait en longueur. Je fermais les volets du rez-de-chaussée : Odile préfère les fermer quand nous partons au cas où nous rentrerions tard. Ce que je trouvais absurde puisque nous n’avions rien à faire de particulier à Bordeaux ce jour-là, à moins d’un contretemps.

À 10h50, je houspillais les enfants pour qu’ils descendent et aillent dans la voiture. J’avais depuis longtemps rangé leurs affaires dans le coffre : ma femme avait supervisé le contenu de leurs sacs et les avait habillés pour la journée. De toute manière ils ont des affaires à eux chez mes parents, mais c’est fantastique comme ils négocient toujours chaque jouet qu’ils aimeraient amener.

Les enfants installés à l’arrière de la voiture, Marc dans son rehausseur, Olivia, la grande, qui avait mis sa ceinture et celle de son frère, j’en profitais pour chercher ma femme dans la maison. Elle passa devant moi en me recommandant de fermer le verrou du haut. Je verrouillais ainsi toutes les issues restantes et je me précipitais à mon tour dans la voiture, à la place du chauffeur : il n’est pas question que quelqu’un d’autre conduise, j’ai besoin de superviser le trajet de A à Z et si besoin de couper par des raccourcis que je connais comme ma poche sans avoir à prendre un temps fou à m’expliquer.

*

* *

À 10h55, démarrage du convoi : j’ai gagné cinq minutes. Les enfants sont agités à l’arrière. Je n’y prête plus attention. Je suis attentif aux autres véhicules et aux deux feux rouges que j’essaie de passer d’une traite. Nous sommes rapidement sortis de notre village et nous filons sur la bonne route à quatre voies qui mène à Bordeaux.

11h16, mince il y a un incendie sur le bas-côté gauche de la chaussée dans un kilomètre. On nous fait sortir un peu avant par une déviation improvisée. Ce petit détour rajoutera d’après mes estimations un bon quart d’heure au trajet. Heureusement que je suis prévoyant !

Ce n’est pas possible, il est 11h50 et on n’est toujours pas revenu sur la grande route. Pourtant on roule bien, on tourne à gauche, à droite, on traverse des bleds que je connais bien. Il est vrai que quand on se suit en file indienne comme ici on va moins vite que quand il n’y a personne. Il va arrêter de freiner à tout bout de champ l’autre devant, c’est pénible. 12h, trois quarts d’heure déjà ! mais c’est quoi ce bazar. C’est ma montre qui déraille ou quoi. Et le Suisse devant, il se promène ou quoi.

12h20 à ma montre qui continue à s’affoler. Mince,-on a mis plus d’une heure pour rejoindre la route, comment c’est possible ?  C’est fantastique avec les moyens modernes, on ne se rend plus compte du temps qu’il faudrait si on devait faire le trajet à pied ou cheval comme nos ancêtres.  Bon ne pense plus à rien, fonce. Maintenant que tu as rejoint la grande route, tu n’as plus droit à l’erreur. Sinon tu vas finir par arriver en retard. Quand même c’est fou cette histoire.

12h35, bon sang tu roules à 140 depuis un bon quart d’heure, tu n’as pas loupé la sortie au moins ? non la voici. Calme-toi, tu as le cœur qui fait du 180. On se pousse devant, on se pousse. Allez ! qu’est-ce qu’il fout celui-là avec sa charrette ? 12h42, tu vas le rater, c’est sûr, tu vas le rater. 12h45, 12h50, 12h55, les dernières secondes indélébiles s’écoulèrent dans un vacarme de sons et d’images lancés à toute allure. Je continuais quand même. Au cas où le train serait en retard… je ratais finalement le train.

*

* *

13h, ma femme et moi, nous étions abattus, surtout moi. Les enfants jouaient un peu plus loin dans la salle des pas perdus de la gare de Bordeaux. Odile décida que j’aille demander à l’accueil si je pouvais changer les billets pour le train suivant à 16h, tandis qu’elle amènerait les enfants à un bistro près de la gare pour qu’ils mangent. Je les rejoignais un peu plus tard. Nous mangeâmes en silence : même les enfants avaient fini par sentir notre tension. Il faisait chaud : pas un souffle d’air ne traversait les lieux. Le temps passa, les aiguilles de ma montre semblaient noyées dans du plomb. Il s’opérait un silence suspect. Même la TV du bistro qui était pourtant allumée ne produisait aucun son. J’aurais voulu me lever pour augmenter le volume ou appeler le patron qui avait disparu, mais une extrême lassitude me clouait à ma chaise en bois, inconfortable.

Après une éternité, nous installâmes les enfants dans le train de 16h. Fîmes au revoir à grand renfort de gestes et d’inscriptions inutiles sur la vitre sale du compartiment voyageurs. Puis le train parti, nous quittâmes la gare. Fort déprimés nous rentrâmes chez nous, en trente minutes.

Encore aujourd’hui, je pense avoir plus rêvé ou imaginé cette journée que vécu. Mais comme ma femme s’en souvient aussi bien que moi, même si elle a été moins choquée que moi, je pense donc que nous avons été victimes d’un phénomène temporel : le temps s’est accéléré de manière incompréhensible pendant le trajet puis il s’est ralenti comme un ressort qui revient à sa position initiale. Après tout, le cerveau humain est bien limité dans le domaine de la mesure du temps. De plus, nos montres ne font que suivre son écoulement. Nous n’avons aucun moyen d’apprécier une accélération ou une décélération.

En tout cas je ne connais personne à qui c’est arrivé de mettre deux heures pour faire ce trajet. Moi-même je l’ai refait deux ou trois fois et même en prenant raisonnablement tout mon temps je ne suis jamais arrivé à dépasser une heure de trajet. Ma seule explication rationnelle est celle que je viens d’évoquer. Je sais qu’elle ne plaît pas à grand monde, mais c’est la seule qui me satisfasse.

Merci Monsieur Ténac, nous allons nous accorder une pause-déjeuner bien méritée. Disons une heure. Donc la Conférence sur les Expériences Temporelles Vécues reprendra à 13h30 si le temps et son écoulement aléatoire, pour nous pauvres humains, nous le permet. Un grand merci encore à Monsieur Ténac !

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Nous en ferons bon usage

Un cimetière me fait furieusement penser à une décharge dans laquelle l’homme met son dernier déchet, son propre corps. Certes, le lieu est bien plus respectable qu’une simple décharge d’ordures ménagères mais si nous considérons un instant tout le mal qu’un être humain inflige à sa planète, en toute insouciance, par manque d’éducation, alors la valeur de ce respect diminue. De même si nous considérons ce corps en putréfaction, laissé pour compte par une âme enfin libérée, ce corps abandonné de tous, la famille, les amis. Le lieu devient sordide. J’ai l’intime conviction que le corps a bien mieux à faire qu’à pourrir dans cette prison. Ses cellules doivent retrouver le chemin de la vie et de préférence en dehors d’un tombeau. En faisant cela, au contraire, nous leur donnons peu de chances de revoir la lumière de l’Intelligence. Comme si nous les bannissions d’une réincarnation probable. Quel gâchis !

Dans la nouvelle que je m’apprête à écrire, mon héroïne, Dominique, retrouve ses parents au cimetière, pour leur dernière demeure. La fraîcheur de cette fin de matinée d’avril fait écho avec la grisaille des pierres reflétant un ciel tout aussi gris, une journée sans soleil prévue par Météo France. Le silence de circonstance tout aussi glacial n’est troublé que par le murmure de la brise et les chuchotements des Autres. Dominique ne fait aucun effort pour se rappeler leurs noms et leurs relations avec ses parents. Elle préfère depuis le départ de la procession, depuis la maison familiale, se remplir des images de Chamvres qu’elle a quitté des années plus tôt sans jamais vraiment revenir comme ce matin.

Dominique regarde le tombeau ouvert destiné à recueillir ses parents qui voulaient unir ainsi leurs corps passionnés dans cette pourriture éternelle. Deux corps à demi consumés par le feu de leur passion. Quel gâchis ! Le reste brûlé dans l’incendie de la voiture enroulée autour d’un arbre sous un après-midi de canicule précoce. C’était il y a quelques jours, Dominique ne sait plus, c’était presque l’été alors qu’aujourd’hui c’est encore l’hiver, le cycle est brisé. Elle frissonne. C’est l’heure du bilan, à qui le tour ? Le ciel se couvre un peu plus quelques instants. Les oiseaux n’en prennent pas ombrage, affairés dans un printemps fraîchement retrouvé. Elle a envie de jouer avec eux, de s’esquiver pour fuir les regards froids remplis d’une sollicitude carnivore. Dominique sent une lumière froide qui la dérange, un rayon improbable de Soleil et en même temps une voix brisant son silence intérieur.

– Dominique, tiens voilà une rose. Tu passes la première !

Nicole est devenue avec l’âge le portrait de sa sœur, la mère de Dominique, avec son regard impérieux en toutes circonstances. Dominique supporte beaucoup moins ces yeux qui la jugent en permanence que ce reflet du visage maternel. Le ciel s’assombrit à nouveau entraînant un silence pesant tandis que tous les regards se tournent vers elle, la fille unique, la folle pour la majorité, un peu spéciale pour les plus indulgents. Elle soutient aisément leurs pics glacés en leur renvoyant son regard chargé de Nicotine appuyé par sa longue expérience en pareilles situations. Elle ne les connaît que trop bien. Elle passe rapidement sur le regard de bovin de Gilles, le dernier mari de Tante Nicole qui sait si bien les dresser selon ses caprices avant de les jeter ; Georges et Yvonne, et leurs deux crétins de fils, Léonard et Nicolas, ses chers voisins qui n’ont jamais levé un petit doigt quand son père levait sa main psychotique sous l’impulsion de l’intolérance de sa mère. Si la musique forte les dérangeait, les cris semblaient moins traverser le mur mitoyen de sa chambre et de leur chambre. Quant aux deux fils, ils ne jouaient pas dans la même catégorie qu’elle, elle qui tentait d’être admise à la prestigieuse Ecole Polytechnique tandis qu’eux jouaient au docteur avec la biquette comme si c’était au programme des loosers. Dominique avait été élevée à la dure et encore aujourd’hui, il lui arrive de trouver cela normal. Dominique passe rapidement en revue les autres, des Chambériots pure souche dont le maire qui a fait l’oraison funèbre à défaut de diacre pour cette commune comme tant d’autres en France, désertée par les hommes d’église. Mais elle a coupé les ponts depuis tant d’années qu’elle préfère s’en griller une.

– Tu ne vas quand même pas fumer maintenant !

Elle ne l’écoute pas. Ses poumons se remplissent rapidement de sa drogue et son cerveau se libère peu à peu de la gangue matinale. Elle observe les alentours, les champs qui délimitaient le village avec son cimetière en bout, les pierres qui ne sont pas si tristes que cela avec tous ces messages d’adieu, d’amour. Elle s’approche du tombeau de ses parents et lâche la rose comme si elle la jetait dans une vulgaire poubelle, choquant un peu plus l’entourage. Elle s’apprête alors à fermer les yeux, le temps de se mettre à l’écart, quand elle s’arrête net sur une inscription : « Tu es partie avec l’insouciance de tes quinze ans, nous laissant ton courage, nous en ferons bon usage, Papa. »

Dominique s’enfonce un peu plus dans ses souvenirs d’enfance à la lecture de l’inscription. Déjà qu’elle n’est pas bien réveillée, elle en profite pour fuir les autres qui ne manquent de lui glisser quelques paroles fades à tour de rôle, après avoir jeté leur rose. Quel gâchis ! Elle a passé la nuit dernière à rêver de son père avec force de détails occultés ; L’affliction de son haleine chargée par son café au lait matinal et l’odeur de sa névrose ; Il n’avait jamais accepté qu’elle soit une fille ; Il la réveillait chaque matin à cinq heures pour les exercices physiques d’éveil corporel puis le travail de la mémoire et de la concentration, enfin elle avait droit à un petit déjeuner équilibré et nutritif préparé avec soin par sa mère ; L’acidité du citron pressé ; le rythme de ces matinées avant l’école lui remontait encore dans la bouche, lui brûlant l’œsophage. « Nous laissant ton courage », Dominique avait eu beaucoup de courage, celui d’une enfant qui est née dans un monde bizarre, son monde. Elle avait mis dix-huit ans pour en sortir, décision d’adulte, sa seule décision ; Elle n’avait depuis jamais cessé de fuir.

Une douleur au bras la ramène à la réalité. C’est la poigne de sa tante juste au-dessus du coude. Il fait maintenant un peu meilleur dehors mais à part cela l’ambiance est restée glaciale. Tout le monde critique ses absences. Le souvenir de sa mère s’impose à nouveau, la même manière de l’attraper au bras, un étau, un carcan. Dominique n’en voulait pas à son père qui reproduisait un schéma familial. Par contre, sa mère aurait dû la protéger. Au contraire, suivant ses humeurs aussi changeantes qu’incontrôlées, elle portait des jugements cinglants à sa fille comme à son époux, ce qui revenait au même pour Dominique qui défendait son papa. Elle ne cherche pas à se dégager de l’emprise de sa tante. Elle lui sert de guide tortionnaire, en position inversée de l’aveugle et son guide. La chaleur retrouvée du monde réel lui donne du baume au cœur, mais qu’est-ce qui est réel ? Les cauchemars de la nuit dernière ? Ses souvenirs d’enfance ? Le moment présent ? « Nous en ferons bon usage », Qu’a-t-elle fait de sa vie ? Faire bon usage de ce que ses parents lui ont légué que ce soit par la négation ou l’acceptation est une bonne chose mais ne rien n’en faire ? Dominique a passé l’âge des remords. La crise de la quarantaine est derrière elle ; elle a toujours été en avance. Elle fait fi du passé, du futur et même du présent. Elle ne veut rien transmettre. Elle sera le point final d’une descendance maudite par l’orgueil et l’arrogance. « Papa », Dominique s’interroge sur l’absence de Maman dans la signature de l’épitaphe. La réponse ne vient pas. Quel est ce mystère ?

– Dominique ! Il va falloir que tu parles un peu avec tout le monde quand même, cela ne se fait pas !

Son esprit se rebelle. La cigarette est terminée depuis un moment et il y a urgence. Alors Dominique prend la seconde décision de sa vie, la première pour laquelle elle fait un véritable choix, et non une fuite. Elle veut retrouver ce papa et résoudre cette énigme. Elle a l’intime conviction que le sens de sa vie en dépend.

– De quand date cette inscription ?

Elle décide de faire appel à sa mémoire visuelle en ouvrant les yeux en grand.

– Ha ! Enfin te revoilà parmi nous, merci de…

Elle s’arrache sans prévenir à l’étreinte de sa belle-mère qui croyait être parvenue à ses fins et elle se met à courir droit devant elle.

***

Paul Vernet ne se sent pas très bien ce matin. Il a horreur de commencer un week-end par de la grisaille. Une migraine ophtalmologique pointe son nez. Le résultat de trop d’heures passées devant les écrans d’ordinateur ainsi que la conséquence du relâchement brutal en arrivant hier soir très tard de Paris dans cet écrin de silence que sont les environs de Joigny. Vite un bon café… Quant à savoir si, réellement ou pas, le café serait un bon moyen de chasser la migraine. Paul n’en avait cure du moment qu’il n’en boive pas autant que durant la semaine. C’est aussi pourquoi je n’ai pas de machine Nespresso ici. Paul intériorise ainsi très souvent. Paul attrape la boîte en fer factice Illy, signe d’une époque centrée sur l’apparence. Chaque fois qu’il ouvre la boîte, il ne manque pas de se rappeler la première fois qu’il en a acheté une. Excité qu’il était de humer le parfum de son acquisition, de sa découverte. Il aime toujours faire les courses pour ces découvertes, ces idées qu’il mitonne dans sa tête. Il fallait voir sa tête quand la fine mouture lui sauta au visage sous la pression contenue dans la boîte. La curiosité est un vilain défaut… Ceux qui le connaissent bien parlent d’imagination fertile. Il attrape sa cafetière italienne, hésitant avec un filtre en métal vietnamien. Il a un pincement au cœur. Il prépare son café machinalement, mais avec une grande précision. L’eau chauffe rapidement. D’un seul coup le soleil du printemps traverse la cuisine. L’odeur du café remplit l’air. Paul est ébloui. Il est fidèle dans ses amours. Si c’est comme ça je vais m’installer dans le jardin et continuer à lire les Mémoires de ce cher René. Puis écrire… Paul adore se raconter le programme de la journée qu’il ne tient pas forcement mais qui a le mérite à la fois de le rassurer, de rendre son univers moins intangible, et de le motiver, de focaliser ses pensées sur du concret.

Le café est prêt, arrête de dire des bêtises ! Mignonne allons voir la… rosée… J’aurais dû prendre une éponge… Tout en tenant sa tasse d’une main, il retourne la chaise en plastique blanc, lumineuse. Les gouttes d’eau perlent sur le gazon du jardin qui est aussi bien imbibé. Ses yeux clairs le protègent mal de toutes sources de lumière. Il s’assoit en grimaçant tandis que l’humidité résiduelle de la chaise pénètre son jean. Il a fait pipi dans sa culotte… Paul sourit intérieurement accentuant sa grimace alors qu’il lève les yeux avec prudence vers la véranda de sa maison. Elle n’est pas toute jeune… Il se rappelle l’époque où il avait refait à neuf cette jolie demeure bourguignonne. Un travail de pro… C’était son ancienne vie où il retapait des lieux comme celui-ci pour les cadres trop dynamiques de la région parisienne qu’il était finalement devenu. Il couchait au sein même du chantier laissant son épouse, Sandrine, avec le bébé pendant la semaine à Juvisy près d’Orly et parfois il ne rentrait pas du week-end. Son travail était très apprécié et lui rapportait beaucoup. Il en était arrivé à travailler sur plusieurs chantiers en même temps en sous-traitant à des artisans locaux et en employant quelques apprentis. Paul regarde avec fierté sa demeure, sa dernière commande qu’il n’avait pu honorer jadis. De la véranda à la cuisine il n’y a qu’un pas, celui de la cuisine. C’était sa touche à lui, délaissant la porte principale pour agrandir la pièce à vivre, salon et salle à manger. La cuisine fait office de couloir d’entrée, en plus accueillant, en plus pratique pour maison de campagne avec un jardin généreux. Il se souvient bien quand ils avaient passé cette porte pour la première fois ensembles. Sandrine avait œuvré une semaine à fleurir sa véranda avec Lilli qui courait autour du potager. Elles étaient belles à regarder… Ses sentiments sont à fleur de peau quand il pense à Elles. Il frisonne et se lève pour rentrer. C’est beau Lili… Elle n’est plus là. Des larmes acides coulent sur son cœur. Mais elle n’a jamais été aussi présente dans sa vie, dictant sa nouvelle vie. Une vie pour deux… À cette époque, Paul était certain qu’à Chamvres Lili allait guérir. Elle n’avait que cinq ans.

***

Dominique n’est pas rentrée à la maison de ses parents cette nuit. En fait, elle n’a jamais plus voulu dormir chez eux, depuis sa fuite, depuis un peu plus de vingt ans. Retrouver sa chambre eut été d’accepter qu’elle avait fait une erreur de partir, de subir le regard de sa mère, le jugement de son père. Elle n’y était jamais entrée. De toute façon, Dominique fumait tout le temps et il était interdit de fumer dans la maison. Les rares fois qu’elle passait les voir, elle logeait chez des amis à Joigny. Aurélie et Charles Quesnel étaient sa famille d’accueil puisqu’à l’époque ils l’avaient recueillie chez eux alors qu’elle errait seule à la gare. Monsieur Quesnel était chef de station. Ce soir-là, il finissait sa journée assez tard. Il surprit Dominique prostrée dans un coin. Les clochards étaient encore rares dans cette gare de province fin des années 80, à plus forte raison une jeune fille qui avait l’air perdue. Lorsqu’il s’adressa à elle, Dominique l’ignora. Mais comme il était persévérant et doux, il finit par obtenir son attention. Le dialogue s’installa entre eux, au début laborieusement puis Dominique lui déballa tout.

– Je n’avais pas l’habitude que l’on s’intéressa à moi.

Encore aujourd’hui, elle vit emportée dans la tourmente de ses parents. Quel gâchis ! Son père avait la folie des chiffres. Ils, Eric et Claire s’étaient rencontrés le 6 juin 1966, 6 6 66. Ces quatre six avaient été un déclic pour Eric et le ciment de leur relation. Ils avaient décidé de se marier le 9 septembre 1999, seule date aux yeux d’Eric digne de leur fabuleuse rencontre et signe de la longévité de leur couple. Même la naissance de Dominique avait été planifiée pour juin 1969. Claire avait multiplié les marches à pied à Paris, entre la rue des Saints Pères et les quais de Seine, et les tours en voiture sur les pavés Place de la Concorde. Alors qu’ils croyaient la chose perdue à jamais Dominique avait fini par naître un 26 juin à 18 heures. Cette heureuse surprise fut, hélas, gâchée par le sexe de l’enfant. Son père avait une sainte horreur de l’échec. Le grand-père paternel le qualifiait d’excuse des faibles.

– Je peux vous aider, Madame.

L’employé de la mairie la fixe d’un air péremptoire depuis qu’elle a franchi la porte du modeste établissement. Dominique n’ose pas le contredire, elle n’a jamais été mariée.

– J’ai besoin d’un service mais je ne sais pas comment vous l’exprimer.

– Je vous écoute…

Mais elle ne l’écoutait plus. Elle sait comment obtenir ce qu’elle veut. Elle a eu de très bons professeurs, ses parents aussi. Ils s’étaient rencontrés à Sciences Po avant de faire l’ENA tous les deux. Eric était plutôt attiré par les techniques scientifiques mais son père en avait décidé autrement. Quand le grand-père avait décidé de s’installer dans le VIIe arrondissement après les glorieux mois passés dans la 2ème DB en tant qu’officier de liaison, il envisageait déjà à l’époque que sa descendance fréquenterait cet établissement. Pour s’en assurer il avait participé activement à la Fondation nouvellement créée pour les nouvelles destinées de la déjà célèbre école d’Emile Boutmy. Il participa aussi à la création de l’ENA en tant qu’ami de longue date de la famille Debré. Dominique avait hérité des capacités de déduction et de raisonnement de son père ainsi que de la mémoire sans faille de sa mère. Elle aurait atteint des sommets. Ginette lui était grande ouverte.

– Ginette…

– Je vous demande pardon ?

– Rien, je voudrais voir le maire, je suis la fille de Monsieur De Solan.

L’homme hésite un instant. Le regard de Dominique est devenu une pointe d’acier. Il décroche son téléphone. La détermination est un trait familial. Quel gâchis ! Quand Claire avait décidé de partir au Texas dans un cabinet d’avocats d’affaires pour s’opposer au père d’Eric qui n’avait pas du tout apprécié qu’ils aient eu un bébé en dehors du cadre du mariage et de surcroît pendant leurs études, Eric et claire s’étaient mis les deux familles à dos, la parisienne comme la bourguignonne de Longecourt. Si les deux amants avaient été des élèves studieux puisqu’ils avaient « traversé le jardin » au printemps 1968 sans aucun problème, ils n’avaient pas perdu une seule goutte des événements qui s’étaient déroulés à l’extérieur. Dans un élan romantique de tout envoyer promener, Eric n’avait pas hésité un instant pour tout plaquer, son nouveau poste très prometteur à l’inspection du Ministère de la Défense. Son père l’avait menacé de lui laisser rembourser à l’État les sommes perçues pendant son cursus à l’ENA avec tout ce que la démarche comportait d’humiliation. Au final, il avait fait jouer ses relations pour gommer cet écart autant pour son fils que pour lui, sinon plus. Et puis Houston était un rêve pour Eric depuis qu’il avait vu Neil Armstrong marcher sur la lune. À leur arrivée, il se présenta au Mission Control Center de la NASA qui fut ravie d’accueillir un élément si brillant.

***

La Porsche Cayman gronde sur l’autoroute A6 en direction de Lyon. Paul joue à cache-cache avec les radars. Il est très tard. Les flics dorment aussi… La soirée de fin d’année de l’Eurex avait été réussie cette fois-ci, bénéficiant d’une belle nuit sans nuages et permettant d’avoir lieu sur une péniche à deux pas de Bastille. Comme d’hab organisée à la dernière minute… typique de toutes les Bourses mondiales… Paul a pris son vendredi comme il le fait chaque année depuis qu’il est invité, depuis qu’il traite sur l’Allemagne. Putain déjà deux ans !

Le souvenir de la marionnette de Chirac dans les Guignols des grandes années de 93 à 95 lui revient à l’esprit. Des grandes années aussi pour Sandrine et moi… notre rencontre… la naissance de Lili… le mariage en comité restreint avec le bébé dans les bras… Paul aime beaucoup écrire même en pensée, même pour le néant, l’impermanence des idées et des personnages. Le GPS clignote devant ses yeux, un radar à 400 mètres, 300… Il décélère. La Porsche semble s’arrêter net. L’autoroute est vide. Le temps retombe dans la glu de l’attente, 75 mètres avant l’obstacle, le GPS efface l’icône du radar, Paul accélère laissant ces souvenirs heureux loin derrière.

D’habitude, il ne regagne Chamvres que le vendredi soir un peu avant minuit, après les bouchons. Il quitte d’ailleurs tous les jours tard son travail de trader rue Lafitte sur les produits dérivés allemands pour regagner son petit deux-pièces rue Daunou. La Bourse ferme leur cotation à 22 heures. À cette heure tardive le bâtiment, Maison Dorée, est entièrement fermé. Il est obligé de passer par les sous-sols pour regagner l’autre bâtiment de l’autre côté de la rue. Les pompiers de la banque y ont un poste de veille de nuit. Ils le connaissent bien d’autant plus que Paul sait leur parler, il n’a pas oublié d’où il vient. C’est aussi pour cette raison qu’il vient à pied au travail sauf le vendredi soir. Il regagne le sous-sol pour prendre sa Porsche garée à côté d’un joli coupé BMW tout neuf, la voiture d’un autre trader, plus jeune que lui. Ils le sont presque tous… Paul a brillamment terminé ses études tardives, en 2007, par le prestigieux DEA Finance de Sciences Po ; Il voulait travailler dans une salle des marchés. En Février, il participa à un concours en ligne organisé par son actuel employeur. Le concours consistait à jouer virtuellement en Bourse. Accessible uniquement aux étudiants en Finance et autres grandes écoles, le but sous-jacent était de trouver les meilleurs éléments et de leur proposer un stage de longue durée en salle des marchés. Ou plus si affinités… Paul se retrouva être le plus ancien stagiaire de la salle des marchés. Et de loin… Il démontra aux plus jeunes que la valeur ne se dégrade pas avec le nombre des années. Moins d’un an plus tard il traitait sur l’Allemagne. Et je ne parle même pas allemand… C’est un métier de fou mais ça tombe bien. Paul quitte l’autoroute à la sortie numéro 18, les pneus surchauffent à trop freiner, le conducteur connaît parfaitement le coin, optimisant son allure, la voiture répond à ses sollicitations. La flèche d’argent manque cependant d’emboutir la barrière du péage à cause de l’humidité de la chaussée.

– La fatigue. Et un peu beaucoup d’alcool…

– Pardon ?

L’employé n’a rien vu venir. Paul aperçoit des reflets de lumière bleue dans la vitre de la guérite.

– Merde les flics !

Mais la voiture de police continue sa route silencieuse avec un déluge de flashs déchirants l’obscurité des environs. La carte gold de Paul est avalée sans bruit. L’employé lui remet sa carte avec le reçu puis referme sa vitre sans attendre quoique ce soit d’autre de Paul. La petite bise de fin novembre avait vite fait de refroidir des relations humaines déjà bien échaudées en ce début de siècle. La barrière s’ouvre, lui priant de continuer son chemin.

– Les cowboys rentrent au bercail.

Paul ne s’est pas aperçu qu’il continue à parler tout seul. Lili s’impose dans son esprit.

– Je fais attention, ma chérie. Ne t’inquiète pas, nous sommes bientôt arrivés à la maison. Sains et saufs…

Les phares trouent l’obscurité dévoilant le chemin de la maison à la manière d’un passage vers un autre monde. Au loin le gyrophare des policiers laisse une impression d’orage.

– J’arrive ma chérie. Mais pas tout de suite…

***

Le troupeau de buffles dévale la pente verte ensoleillée, les clochettes pendues au coup des bêtes font un bruit de tous les diables, mais rien ne semble pouvoir briser le flot de coton qui relie chaque rive de la vallée un peu en contrebas. Paul est bien. L’air est pur. Lili le regarde et il la regarde juchée sur l’une des bêtes avec une pâquerette dans ses cheveux noirs comme ceux de sa mère et fins comme ceux son père. Paul se retourne vers Sandrine qui lui sourit, la main dans la sienne. Les clochettes lui arrachent une grimace mais il résiste à leur appel, il n’a jamais été aussi bien depuis des années dans le duvet qu’ils viennent d’atteindre. Ses pieds s’envolent au-dessus de l’herbe. Lili s’éloigne de lui, l’animal voulant rattraper le reste du troupeau qui a commencé à s’éloigner. Paul crie à Lili de descendre mais elle s’enfonce déjà avec sa monture dans la barrière de coton. Paul se retourne vers Sandrine pour lui demander de l’aide mais elle aussi commence à disparaître. Non, revenez ! Ne me laissez pas seul !

Quand Paul ouvre les yeux, il entend toujours les clochettes. Il est enroulé dans son drap, englué de sueur. Il se libère avec une telle maladresse qu’il fait tomber son sempiternel verre d’eau sur la petite table de chevet entre le lit et la fenêtre de la chambre. Merde ! Les cloches lui vrillent les tympans. Il se lève précipitamment pour aller dans le salon. C’est la porte d’entrée… Cela fait des années que quelqu’un ne s’est présenté chez lui ainsi, ses amis préférant le téléphone et quelques fois les textos. Il ouvre la porte et découvre une femme avant de se rendre compte qu’il est en caleçon. Trop tard, m’en fiche…

– Qu… Bonjour ? J’aimerais bien qu’elle m’explique tout ce tintamarre.

– Monsieur Vernet ?

– Oui… Je ne vais pas la laisser s’en tirer facilement, celle-là.

– Je suis désolée… de vous déranger… j’aurais dû vous appeler au téléphone avant. Je m’appelle Dominique… Je peux repasser plus tard ?

– Qui sait comment plus tard sera fait ? Je vais la faire poireauter un peu… Installez-vous sur une de ces chaises… mouillées… derrière vous.

Paul referme la porte sans attendre de réponse et, sans se précipiter, il se dirige vers la salle de bains tout en se demandant ce que sa visiteuse lui veut. Il avait eu le temps cependant de bien l’observer. Elle est encore jolie… Paul a toujours été attiré par les brunes aux cheveux longs qu’elle a attachés à l’arrière dévoilant des oreilles fines légèrement pointues comme son nez.

La douche a vite fait d’achever son réveil. Un coup d’œil sur la petite horloge murale lui indique 11 heures.  Il serait plus courtois que je me dépêche un peu après tout… Il sort de sa douche, se sèche les cheveux après avoir enfilé son peignoir. Deux par deux, il boutonne sa chemise. Et sort comme un diable de la salle de bains. Court vers la cuisine et, à la manière d’un chef d’orchestre, prépare le café. Puis il se rend compte qu’il n’est pas peigné et retourne vers la salle de bains tout en enfilant un pantalon qui traînait sur le parcours.

De retour à la cuisine, il verse l’eau chaude dans les deux filtres vietnamiens et ouvre la porte vers l’extérieur, la véritable porte d’entrée. Dominique est assise, élégante, les jambes croisées, bien galbées, assise sur sa veste qu’elle a posée pour se protéger de l’humidité. Bien vu… La matinée est agréable. Un vent du Sud traverse la France d’après la météo. Derniers sursauts de l’automne… Avant de retrouver ce petit vent de retour de Moscou… Rien de tel pour la grippe… Dominique est en train de fumer. Elle garde les cendres au bout de la cigarette à la manière d’une experte.

– Je vous apporte un cendrier. Vous buvez du café ?  Café… Clopes…

– Merci, vous pouvez m’appeler Dominique.

Les yeux noirs de Dominique sont embués de nicotine. Paul se retourne juste avant d’entrer dans la cuisine pour observer cette vision féminine. Dix ans… D’habitude c’est au printemps que les hirondelles reviennent. Il ressort quelques secondes à peine avec le cendrier qu’il pose sur une des chaises du jardin à côté de Dominique. Paul ne peut s’empêcher de la regarder, de la scanner, à nouveau. Ce n’est pas qu’il vive en ermite mais ici dans son havre de paix, entouré des miens, elle est différente, magique, n’est-ce pas Lili ? Il ressort sans tarder avec les deux cafés.

– L’ange n’a pas bougé.

– Pardon ?

– Ah, j’ai enfin votre attention ! Voici votre café.

– Merci. Je vois que je vous dérange. Vous êtes sûr que je ne devrais pas passer plus tard ?

Paul est passablement énervé. Allez accouche !

– Si ce n’était que pour prendre rendez-vous, il suffisait d’appeler.

– Je n’utilise jamais de téléphone.

– Diable, vous devez être sûrement la seule. Mais au fait, je ne connais toujours pas la raison de votre présence ici et maintenant.

– Je voulais vous rencontrer.

– Ah, je ne savais pas que j’avais une admiratrice à Chamvres. Je vis plutôt en ermite.

– C’est ce que j’ai cru comprendre, le maire vous décrit comme un asocial.

– Vous lui direz que je me moque éperdument de son avis et que, comme je ne suis pas inscrit sur les listes électorales de la commune, il n’a rien à craindre de moi. Mais dîtes-moi, vous n’êtes pas venue pour me dire cela ou me faire signer un autographe ?

– Non en effet.

– Vous faîtes planer un grand mystère…

– Celui de toute femme pour un homme tel que vous.

– Parlez, je vous en prie. Je ne sors pas de Polytechnique. D’ailleurs, je n’y aurais jamais été admis si j’avais voulu.

– Moi si !

– Ah ?

– Mais j’ai démissionné.

– Dommage.

– Vous croyez ?

– Croire quoi ?

– Que c’est une fin en soi d’être une bête de concours ? De ne réussir ses examens qu’avec les félicitations du Jury ? Pensez-vous que la vie en vaille la peine ? Vous êtes bien un homme vous pour croire que la vie est une conquête de trophées, une épreuve de force, un chemin jonché de cadavres…

– Holà, holà, pas si vite…

– Vous avez raison. Êtes-vous libre ce soir ? Je préfère discuter le soir, je suis plus à l’aise.

– Je vous l’ai dit, qui sait comment sera l’avenir…

– Nous verrons bien, à ce soir !

***

Dominique a trouvé Paul à l’opposé d’elle-même. Guère courtois, trop direct, maladroit, elle ne manque pas de qualificatifs et elle garde pour elle les plus corsés. Si elle n’est pas certaine qu’il est l’auteur de l’inscription qu’elle a lu six mois auparavant au cimetière, elle ne retournerait pas le voir comme elle s’apprête à le faire.

– Six mois. En fait sept… Je ne suis pas une rapide. Quel gâchis !

Dominique n’est toujours pas guérie de la disparition soudaine de ses parents. Elle a même envisagé qu’ils ressusciteraient le 6ème jour du 6ème mois. En fait, elle n’avait jamais été guérie d’eux de leur vivant. Désormais, elle n’a plus besoin de les fuir mais pour tourner la page elle ressent l’irrésistible besoin de revoir Paul, d’en savoir plus sur la petite Liliane et surtout sur Sandrine, elle s’est bien renseignée ; Elle a besoin de se jeter dans une autre tourmente.

– Guérir le mal par le mal.

Pour tuer le temps, Dominique fait une bonne promenade le long de l’Yonne sous le regard bienveillant des Gondi. L’après-midi est pluvieux. Sous son parapluie, elle écoute les gouttes frapper la toile, elle s’écoute parler, elle se sent à l’abri sur cette rive déserte.

– Il est grand temps de remonter en voiture et aller tout lui raconter. Il va se moquer de moi. Grand bien lui fasse !

Dominique se met à rire. Cela sonne faux, théâtral. Elle aime jouer ce rôle qu’elle se réserve pour elle seule. Celui que ses parents lui ont toujours dicté.

– Sois fort mon petit !

Sa main tremble alors qu’elle peine à trouver sa clef de voiture avec sa cigarette à la bouche qui menace de délester les cendres dans son sac. Elle ne sait pas si elle part pour l’échafaud ou pour le paradis. Le ciel avec ses gros nuages est en train de s’obscurcir à vive allure, une fin d’après-midi de fin novembre, de fin du monde. Quel gâchis !

***

À peine arrivée, Paul se précipite vers la voiture de Dominique garée dans la cour gravillonnaire. Des petits chocs tintent sur la carrosserie défraîchie de la R5, une antiquité mécanique à l’ère du numérique. Dominique descend sa vitre.

– Ce ne sera pas possible ce soir ! Heu, pardon… une contrainte familiale.

Dominique respire profondément et regarde Paul.

– J’en suis désolée. Un membre de votre famille est arrivé à l’improviste ? Et moi qui m’impose…

– Oui et non.

– Puis-je cependant rester quelques minutes avant de repartir ? Je ne suis pas très à l’aise en voiture de nuit et surtout si près de la maison de mes parents.

– Vos parents vivent à Chamvres ?

– Vivaient… ils sont décédés.

Aille… Paul recule d’un pas en laissant Dominique sortir de sa voiture. La portière grince à tout rompre. Paul ne sait pas si c’est à cause de l’usure ou des multiples coups qui la décorent.

– Je suis désolé.

– Ils se sont tués en voiture en avril dernier.

Poisson d’avril… Paul ne peut retenir cette pensée saugrenue. Son rire intérieur efface quelques instants les paroles de Dominique qui a décidé de tout balancer, de jouer le tout pour le tout, sachant bien qu’elle ne reviendra pas, qu’elle n’en aura plus le courage.

– … au cimetière. C’était pour Liliane, votre fille ? C’est bien vous qui l’avez écrite ?

– Pardon ?

– Je disais qu’à l’enterrement de mes parents j’y ai lu une inscription funéraire dont vous pourriez être l’auteur.

– C’était pour fille. Ma petite Lili…

– Je suis venue vous voir pour en parler avec vous… De cette inscription, des mots, de son courage, de l’usage…

Dominique ne sait plus comment formuler ses questions. Elle a le sentiment que sa démarche est déplacée. La lumière de la cour vient de s’éteindre, les laissant sous un éclairage lunaire, renforçant le caractère dramatique de la situation.

– Je suis désolée. Je devrais m’en aller. Tout cela ne me concerne pas. L’inscription est la vôtre. Je ne veux pas vous embarrasser avec mes problèmes.

– Non, non, c’est moi qui dois vous présenter des excuses, j’ai été odieux avec vous depuis le début. Venez, entrons à l’intérieur pour en discuter, pour mettre des mots sur les maux. Diable, où ai-je pêché cette expression ?

– Mais je vais vous déranger, votre famille…

– Ils ne sont plus là… depuis longtemps…

Le détecteur de mouvements rallume la lumière de la cour tandis que Paul ouvre la marche vers la maison.

***

– Vivre pour le néant semble pathétique. Mais je préfère partir comme un ballon qui explose à forcer d’être trop gorgé d’air que comme une vieille baudruche fripée sous un lit, dans la poussière.

Paul et Dominique sont dans le salon avec un café à la main. Ils discutent depuis bientôt une heure, ne voyant pas le temps passer. Dominique est près de la fenêtre, à côté de la porte d’entrée condamnée. Sa main gauche tient une cigarette à l’extérieur par la fenêtre entrouverte. Elle écoute le monologue de Paul qui ne tient pas en place, tandis qu’elle inspire puis expire de temps en temps la fumée à l’extérieur.

– C’est ma philosophie. Si la vie n’a aucun sens puisque nous sommes mortels, je préfère la vivre sans restriction plutôt que d’y passer à côté. Ma fille Lili vivait ainsi. Elle était atteinte par une maladie qui s’est avérée incurable. Ma femme, Sandrine, s’est attachée à ce qu’elle ne se nourrisse pas de faux espoirs. Elle a vécu dans l’instant présent.

– C’est du bouddhisme, non ? Je côtoie d’ici et de là une Sangha.

– Ma femme était vietnamienne. Elle a su trouver les mots justes. Lili est toujours vivante en moi. Nous ne nous sommes jamais quittés.

– Elle est partie… avec l’innocence de ses quinze ans, vous laissant son courage. En faîtes-vous bon usage ?

– Je vis pour deux. Et pour bien remplir cette exigence, je me suis libéré de ce que tout un chacun nous endossons sans que cela nous soit clairement exprimé, ni même demandé. Ne fais pas ci, ne fais pas ça… Nous vivons dans le pays de la Liberté mais les contraintes n’ont jamais été aussi fortes. Nous sommes esclaves de notre liberté.

– Nous sommes surtout esclaves de nos vices, non ?

– De tout temps.

– Ce n’est pas faux, mais liberté et capitalisme ont engendré la société de consommation, mère de tous nos vices.

– Je ne sais pas. Il faut bien vivre et puisque Dieu est mort nous enlevant la perspective d’une vie après la mort, ce n’est pas plus mal. La vie par définition c’est une manifestation d’énergie.

– Mais ne croyez-vous pas que vivre à toute allure ne la fait pas s’écouler plus vite, trop vite ? À défaut de la raccourcir par accident ou par usure prématurée comme notre bonne vieille Terre ? Quel gâchis !

– Peut-être. Je ne le saurais qu’à la fin, à l’heure du bilan, à l’heure du jugement dernier si vous voulez. Il est préférable d’agir que de s’en abstenir.

– C’est pourtant ma vie à moi.

– Rien n’est jamais trop tard.

– Je n’en ai jamais eu le désir.

– C’est pourquoi vous êtes venue me retrouver ? Allez, osons…

– Oui et non. Je suis incurable. Comme votre Lili, je vis dans l’instant présent débarrassée de tout espoir. Toutefois, j’ai toujours souhaité comprendre.

– Comprendre quoi ?

– Pourquoi votre inscription au cimetière n’est pas signée “Papa ET Maman” ?

***

Le temps n’a pas de mémoire alors pourquoi en avoir pour lui ? Il est illusoire de croire que le passé et le futur existent. Le passé est un songe, le futur est un souhait. Ni l’un et ni l’autre ne sont dans l’instant présent qui est notre seule preuve tangible d’existence. Les jours, les heures et les secondes ne sont que des indications pour l’intellect humain cartésien. Ils sont aussi inutiles que les probabilités dans un processus de décision, palliatifs de nos imperfections, de nos limites. L’Homme aime dépasser ses limites. C’est tout à son honneur. Il conceptualise à outrance utilisant son intelligence aux possibilités encore sous employées pour porter son corps faillible à des niveaux qui lui seraient sinon hors de portée. Mais le temps restera toujours une inconnue s’il est considéré linéaire et continu. Au contraire, le temps est pluriel, cyclique et discontinu. Comme tout bon casse-tête, il faut le considérer autrement quitte à prendre le problème à l’envers. Mais comment prendre à l’envers quelque chose de circulaire ?

Telle est mon intime conviction. Je suis partie de chez moi il y a fort longtemps mais, si depuis j’ai vécu un certain nombre d’années, mes souvenirs sont intacts, ne laissant ni indication de durée ni de distance. La nouvelle s’achève ainsi brusquement et je vous prie de bien vouloir m’en excuser. Elle boucle la boucle de mes différentes vies. Bien sûr, les personnages y sont fictifs à l’instar de nombreuses productions littéraires, basées sur des faits réels, toujours personnels, parfois trop… Qui suis-je ? Peut-être suis-je cette Sandrine, partie dans une pagode dans le delta du Mékong, fuyant le cimetière qui retient les restes de Lili sans pouvoir l’exprimer à Paul, sans vouloir lui imposer ses choix ? Cette nouvelle serait alors son message jeté dans la mer de la littérature ? La lira-t-il ? Saura-t-il l’interpréter à sa juste valeur, trouver le chemin de la compassion ? Peut-être suis-je cette Dominique, qui n’a jamais quitté ses parents et qui a trouvé en Paul son complément vital ? Cette nouvelle serait alors son cri de victoire adressé à l’anonymat d’hypothétiques lecteurs ?

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Dead End Impression de vide

Comme chaque soir Maxime quitte son travail en lançant un « bonsoir » entendu dans l’open-space partagé par une trentaine de collègues tous trop affairés pour décoller leurs yeux des écrans d’ordinateur. Malgré les visages aveugles qui s’en détournent parfois quelques furtives secondes, il n’attend pas de réponses précises et laisse la porte claquer derrière lui.

Le hall du 6ème étage est sombre, mal éclairé et sans fenêtre. La Banque, son employeur, bien que propriétaire de nombreux immeubles dans le quartier Opéra en vient à louer des locaux comme ici pour palier sa demande croissante en ressources humaines pour les marchés financiers.

Maxime fait face aux deux ascenseurs gris et modernes qu’il a l’habitude de prendre tous les jours de la semaine. Il appuie sur un bouton pour descendre. Il ne saurait dire s’il y en deux ou un seul tant il est comme à chaque fois encore plongé dans ses pensées, récapitulant la journée écoulée et énumérant déjà les taches qui l’attendent à la maison, en homme moderne qu’il est. L’ascenseur s’annonce, il y pénètre.

« Impression de vide sous mes pieds. »

Cette soudaine impression traduite en pensée fugace lui fait le même effet qu’un flash en pleine figure. Il est abasourdi. Le temps se fige un instant comme s’il hésitait entre deux directions. Maxime est plongé dans un état second, à deux doigts de la panique.

Il ne se souvient pas s’il a sélectionné le zéro, le rez-de-chaussée, mais la descente commence quand même avec ce doute qui s’ancre en lui de plus en plus. Un doute contre lequel il tente d’opposer sa rationalité très marquée de jeune père de deux enfants de 5 et 2 ans, de responsable d’équipe à la Banque, aux responsabilités de plus en plus lourdes tant une carrière brillante se profile à l’horizon. Il tient la position de celui qui rassure, qui construit et qui ne laisse jamais de place aux instants de faiblesse. Cette impression de vide sous ses pieds n’est pas raisonnable, voire pas normale, pas saine. Il la refuse. Et même si l’impensable était arrivé, que la cage d’ascenseur fût absente, il refuse ce fait et espère que la raison permettra un retour à la normalité.

*

* *

Jean Marc a gardé une grande imagination malgré ses 45 ans passés et il sourit tandis qu’il quitte l’open-space où il travaille en laissant la porte claquer et en se retrouvant seul dans le hall sombre du 6ème étage où un écriteau « ACCUEIL » avec une liste de contacts téléphoniques trônent en face des ascenseurs.

« Des zombies… je suis sûr que passée une certaine heure… je préfère ne jamais trop tarder… pas au-delà de 19 heures… »

Rien ne presse pourtant. Personne n’attend Jean Marc à la maison. Les enfants sont assez grands pour vivre ailleurs, parfois chez leur mère en Normandie, le plus souvent dans leur piaule d’étudiants en banlieue parisienne. Il a quartier libre; Depuis leur divorce, il ne s’est jamais plus engagé dans une relation durable.

« Je suis l’homme d’une seule femme. Lise… »

L’ascenseur s’annonce avec un timbre d’invitation qui retentit violement dans le silence morne du hall et lui signifiant au passage qu’il ne faut pas trop tarder sur le palier. Il y pénètre nonchalamment, l’esprit ailleurs.

« Qu’est-ce que… Oh merde ! »

Après cet instant de panique qui lui glaça le sang, Jean Marc est resté abasourdi par cette soudaine impression de vide. Il ne sait pas encore à quoi l’attribuer, à la réalité ou à un tour de son cerveau. Il est en général trop pragmatique pour  reléguer son analyse de la situation à un tour de passe-passe psychologique. Il affronte cette sensation telle quel, sans la considérer comme une adversité qu’il faut se débarrasser tout de suite mais comme une adversité de plus, comme si la vie lui aurait fait trop de cadeaux et que ce serait l’heure de rendre des comptes. Jean Marc savoure cette ironie, cette parodie d’équité; Il estime avoir eu sa part de bonnes et mauvaises expériences sans que personne n’y ait à redire. Tous ces gens qui vont sauter sur l’occasion pour faire des beaux discours après une analyse superficielle de sa vie.

« Il me manquait plus que cela… On va croire que je l’ai fait exprès… Que je me suis suicidé… »

Il balaie tous ces importuns de son esprit.

*

* *

« Chéri, tu ne m’abandonneras pas, je t’aime, je ne pourrais pas continuer sans toi. Chéri, ne nous abandonnes pas, penses aux enfants. »

« Maxime, cette augmentation est un signal de la confiance que nous vous portons et des enjeux de cette nouvelle année. »

Maxime a des contrats, des devoirs. Il n’a pas le droit de tout laisser tomber ainsi, de choisir cette voie de sortie absurde. Il n’a pas d’autre choix que de refuser ce ressenti qu’il n’a toutefois pas pu confirmer ni infirmer dans la réalité. Il ancre son esprit sur la normalité en refusant l’improbable du fait de la sécurité qui est établie dans les ascenseurs modernes, établie vis à vis d’une législation sévère, établie vis à vis des cours de bourse de la multinationale fournissant leurs services et dont la chute de l’un d’eux avec un passager entraînerait à coup sûr l’action de la société vers des valeurs abyssales.

« Je suis un imbécile d’imaginer des choses pareilles. »

Basculer dans cette autre réalité, celle de la chute, est impensable pour Maxime. Toutefois une partie de lui-même est attirée. Il essaie d’évaluer le temps qui s’est écoulé depuis qu’il a pénétré dans la cage d’ascenseur. Sans repère physique le cerveau humain est bien en peine pour donner des réponses précises. Malgré ses efforts pour se concentrer sur la normalité, son esprit est versatile. Il oscille sans cesse vers d’horribles perspectives.

« L’ascenseur devait être là normalement comme à chaque fois que je l’ai pris, c’est une garantie avec une technologie infaillible et sécurisée. A moins que le destin en ait décidé autrement, quelle horreur ! »

Partagé entre la raison, l’espoir d’y croire à tout prix pour refuser l’inacceptable, l’improbable et aussi pour éviter ne serait-ce d’y penser et de déclencher un pouvoir obscur qui modifierait la réalité du quotidien, la normalité des choses, de ce qui doit être dans ce monde que Maxime maîtrise en tant qu’adulte responsable et père de deux enfants, deux bébés, en tant que responsable d’une équipe de trente personnes, l’inévitable descente de ces 6 étages s’effectue dans la dualité de ces deux mondes, l’un sans surprise et l’autre dans l’horreur de la chute qui viole son corps à chaque impact alors qu’il n’a jamais vécu de telles blessures dans sa vie de privilégié jusqu’au choc final, la mort.

« Retiens ton imagination, calme toi, pense à ce soir, aux enfants qui vont t’accueillir de leurs cris, à ta douce qu’il faut épauler pour mettre tout ce petit monde au lit, à la soirée ensuite, instants de paix. »

*

* *

Jean Marc pense à son ex-femme qui, comme lui, n’a pas refait sa vie. Ils doivent paraître vieux jeu au regard de certains. Ils sont séparés depuis presque 10 ans. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils refusent l’un comme l’autre toute vie amoureuse.

« Ce n’est plus pareil… ce ne le sera plus pareil, jamais… »

L’âge, l’expérience, l’envie, font que l’investissement que cela a été parait maintenant trop lourd, trop dérisoire. Jean Marc sait désormais qu’une relation peut se terminer, avant non. Avant, ils vivaient une vie à deux, fusionnelle, en partageant le meilleur comme le pire et chaque jour faisait que le chemin parcouru avait quelque chose de beau et à la fois d’unique pour leur vie d’homme et de femme.

« Ne pas aller trop loin au large… Garder le navire proche de la côte. »

Désormais, Jean Marc applique ce principe quand il s’engage dans une nouvelle relation. Il en prend bien soin.

La descente a dû commencer. Jean Marc se love encore plus dans ses souvenirs. Cette chute a commencé depuis longtemps, bien avant la prononciation du jugement de divorce par le juge. Evidemment, il regrette cette rupture dont l’origine vient de son caractère exigeant, parfois  »odieux », qui a été alimenté dans son travail par un certain succès de ses idées. C’est aussi en partie pourquoi Jean Marc est devenu travailleur indépendant, il refuse qu’un autre tire profit de son travail, à part son client bien entendu. Il a le sens du service.

« Une seconde chance… »

Jean Marc et Sa femme vivent dans ce regret. Ils pourraient se donner une seconde chance mais en 10 ans chacun a fait son chemin, chacun a continué sa vie.

Intégrer ce que l’un comme l’autre ont créé depuis leur rupture est devenu impossible, alors qu’à l’époque la dynamique de leur vie commune rendait possible cette intégration au fil de l’eau, justement parce qu’elle se faisait au fil de l’eau, dans un certain contexte.

« Et puis l’amour primordial n’est plus là… l’amour qui rend aveugle… qui embellit tout… l’amour qui porte son fardeau d’espérance. »

Cette pensée il l’a tellement tournée autour d’elle, et revisitée sous tous les angles, qu’elle ressurgit, malgré lui, formulée comme dans un livre.

C’est sa philosophie de la vie, un cadeau pour la postérité. L’ascenseur pourrait être là ou pas, pour le porter jusqu’au rez-de-chaussée que tout lui parait maintenant égal, même ce qu’en diront les gens.

Toutefois Jean Marc n’a pas encore décidé de l’issue de cette affaire. Il garde encore son esprit bien enfoui à l’abri de la réalité ou de son possible devenir. Il veut encore maîtriser les choses même s’il a décidé de ne plus s’occuper des autres.

*

* *

Maxime aimerait bien attraper son téléphone portable pour y voir l’image qu’il a mise en fond d’écran. Y figurent sa femme, Elodie, entourée de ses deux fils, Alexandre et Hugo, sur un hamac dans le jardin des grands-parents à Montpellier, son sud natal. La scène est touchante. Elodie qui essaye de faire tenir une pose correcte et stable pour quelques secondes aux deux garçons tandis que Maxime enchaîne photo sur photo avec son mobile. Le résultat est acceptable, le souvenir de ces vacances d’été est unique.

De toute façon qu’il attrape ou pas son téléphone ne lui servira à rien. Il lui est encore impossible de regarder quoique ce soit et de toute manière il n’en a pas envie. Maxime ne veut pas influencer la décision finale. Il se concentre à fond sur ce qui doit être et ne cesse de reboucler là-dessus comme il le fait avec ses fils quand ils sont fatigués.

« C’est bizarre, il n’est pas si tard aujourd’hui, il est à peine 18 heures et à cette heure-là l’ascenseur devrait s’arrêter à des étages intermédiaires. D’ailleurs d’habitude c’est assez agaçant comme cela. »

Cette soudaine constatation a bien failli le replonger dans une panique soudaine. Il se prend à envisager le pire.

« A moins que ce ne soit la réalité. »

Maxime s’efforce de penser que cette impression de vide ne peut être qu’une lubie de sa part. Comme ce qu’il ressent parfois le soir en se couchant. Il sait qu’il a une épouse charmante avec laquelle il partage beaucoup de choses et ils se complètent le plus souvent à merveille; Leurs deux enfants sont de joyeux bambins bien épanouis ; Il a un travail intéressant et une position qui satisfait ses ambitions un peu plus chaque jour. Alors que penser de cet état nihiliste qui le saisit parfois ? Après tout qu’elle est sa véritable raison de vivre ? Quel espoir a t’il vis à vis d’une fin de toute manière inéluctable ? N’a t’il pas consommé le meilleur, les trente premières années ? Que lui reste t’il à part une lente régression ?

D’un violent effort mental, Maxime se force à se ressaisir, à retrouver la raison, à ressentir l’ascenseur qui ralentit, enfin, à l’arrivée au rez-de-chaussée, et à entendre la porte qui s’ouvre en grinçant légèrement. La porte qui devrait s’ouvrir, sur la lumière du hall. Il s’impose d’ouvrir les yeux et, le temps qu’ils s’habituent, il intensifie sa concentration sur ce qui doit être pour éviter de trouver la mort de l’autre côté.

*

* *

Jean Marc s’oblige à revenir à l’instant présent, comme au cours de ses méditations zen. Il met de côté, avec délicatesse, ses souvenirs pour affronter la réalité. Mais aussitôt les pensées sur son devenir en profitent pour faire une nouvelle percée. Certains parleraient à son égard de fatalisme, mais ce serait mal le connaître.

« Pourquoi continuer à s’accrocher à la vie, à refuser l’inéluctable, à ne pas saisir cette chance ? »

Jean Marc est tenté de prendre la tangente, de profiter de cette opportunité. Il avoue sans honte que cela lui est déjà arrivé de le souhaiter par le passé même s’il est convaincu qu’il n’en parlera jamais à quelqu’un.

« C’est le premier pas qui coûte… »

Mais Jean Marc n’a jamais été attiré par les solutions immédiates, la facilité. D’ailleurs, pourquoi aurait-il moins envie de vivre qu’à l’époque où il était marié avec deux enfants à charge ?

Il ne veut pas non plus abandonner la décision sur son sort au hasard mais il sait qu’il ne peut rien n’y faire, rien changer. Même s’il se concentre à fond, il ne peut rien imposer à la réalité. Il ne peut que garder espoir. La décision ne lui appartient plus, pour une fois.

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La maison du soleil

« Le temps éprouve l’âme des hommes », Thomas Paine

Croyez-vous que, si vous demeuriez dans un « lieu » où vide et silence seraient des doux mots pleins de féerie et d’explosion des sens, vous refuseriez l’offre qui serait faite à vous, parcelles d’énergie cosmique, d’exister à nouveau?

Même si on vous offrait l’espoir d’une seconde chance, d’une seconde vie ou plutôt, dans l’histoire qui nous intéresse ici, une survie terrible dans des conditions atroces où la sur-mort règnerait en maîtresse avec son lot de virus surpuissants aidés par une malnutrition vorace. Un monde où la vie livrerait une bataille désespérée contre la désertification qui aurait déjà eu raison de l’eau apparente des racines de la terre et qui, aidé d’êtres microscopiques en constante mutation, s’attaquerait à l’eau des âmes.

Vous ne refuseriez pas le don de cette nouvelle existence même si on vous disait ce qui vous attendrait ici-bas. Encore faudrait-il que cette énergie qui deviendrait votre âme fût consciente de ses instants de création, un rêve bouddhiste en somme.

Croyez-vous qu’au fond d’un abîme sans fond, sans lumière, sans sensation, sans notion du temps ni de l’espace et ce pour l’éternité, même avec ses malheurs, même avec ses douleurs, même avec sa souffrance, l’existence n’apparaîtraient pas comme un irrésistible appel, une lumière dans la nuit?

Thomas était dans ce cas. Un miracle que son âme, une fois brisée en une multitude de parcelles d’énergie à son arrivée dans l’Inexistence, n’avait pas été  dispersée. Chacun de ses constituants attiré par le même fol espoir vers des chemins différents pour retrouver chacun à sa manière l’existence malgré son coût, ses pertes et ses profits, et ce au sortir d’une fin la plus souvent fort déplaisante quand la mort de l’être biologique apparaît pour l’âme comme une délivrance.

Mais ce miracle avait eu lieu et une grande partie des parcelles d’énergie de son âme étaient restées unies grâce à une sorte de singularité cosmique, au demeurant spirituelle, là où ni le temps ni l’espace ne peuvent y pénétrer à l’instar de toute chose mortelle.

Quand le message de son retour à la vie lui fut parvenu Thomas a bien entendu accepté.

Ne vous leurrez pas. Point de courriel ou de communication divine quand on demeure dans l’Inexistence. Ce n’est pas un lieu où quelque chose se passe. Le mot même de lieu est une facilité de langage là où ni lieu ni langage ne peuvent être. Aucun mot de l’existence ne suffirait à décrire ce non état de non état : l’Inexistence n’est pas la non existence qui est l’état opposé à celui d’exister.

Thomas était une exception parmi la multitude indénombrable des âmes qui sont des-éthérisées depuis un temps qui n’a jamais commencé et qui n’aura donc jamais de fin. Sa nouvelle âme se reforma en vue du grand retour, elle était presque à l’identique à ce qu’elle avait été pendant sa première vie. Sa destination lui fut révélée. Thomas eut accès à la Connaissance Universelle. Il connut le destin qu’il l’attendait sur ce monde. Même si son existence était à vivre il allait intégrer une nouvelle enveloppe charnelle dont les constituants biologiques ne donnaient pas lieu à de trop grands mystères quant à ses conditions de vie et surtout de mort. Pendant un temps qui n’existait pas encore, Thomas eut accès à tout et il choisit de ne conserver que l’essentiel dans sa capacité mémorielle limitée d’âme déjà bien remplie de sa vie précédente : elle aurait dû être comme vierge si ses éléments d’énergie provenaient d’une multitude de vies différentes; Aucune conscience de sa création n’aurait dû se glisser dans cette nouvelle âme.

Thomas sut ainsi à quel être biologique il allait être l’âme. Son existence allait être des plus pénibles. Son compagnon, son corps d’emprunt, allait souffrir jusqu’au terme d’une horloge interne guère généreuse. Mais à la place de Thomas, vous n’auriez pas hésité un instant à le rejoindre tant la beauté de l’existence sublime même sa cruauté. Il décida de donner un sens à la vie de ce nouvel être. Il se fixa un objectif pour profiter de cette seconde chance unique qu’il lui était offerte. Il étudia tous les possibilités et élabora une mission aux allures quasi divines, une mission d’espoir. Thomas en avait accumulé comme un fil d’ariane en quantité indénombrable,  son seul bien, dans l’infini de l’Inexistence. Ainsi, il mémorisa ce qu’il put puis il sauta comme on plonge du haut d’une falaise vers la cellule qui venait d’être fécondée quelques secondes avant et qui devrait devenir, quelques mois plus tard, Malik un pauvre enfant malade dans un pays mourrant.

A peine arrivé, Thomas sut immédiatement que la mère de Malik était déjà très malade. Ses jours étaient comptés. Thomas avait appris que Malik, avec un père de passage et sa mère en sursis, sera très bientôt seul au monde. Thomas intima l’ordre muet à la cellule initiale de prendre le maximum de ressources de sa mère condamnée. Il lui fallait se donner un maximum de chances pour la bonne exécution de l’objectif qu’il s’était fixé. Comme il connaissait la date de la mort de Malik à la seconde près, il savait que le délai était très court. Thomas n’avait pas le droit à l’erreur. Il lui fallait éduquer Malik au mieux à chaque instant pour la bonne exécution de sa mission.

Cependant comme il ne pouvait rien entreprendre d’ici la naissance et comme ils étaient Malik et lui bien à l’abri, il décida de se mettre en sommeil comme il le fit un nombre de fois impossible à évaluer pendant son séjour dans l’Inexistence.

*

* *

Une souffrance atroce comme une douleur de fin du monde secoua Malik. Thomas sentit une profonde détresse. Comment est-ce possible que Malik meure déjà? Thomas eut soudain très peur. A t-il dormi trop longtemps laissant passer ces quelques années d’une vie misérable mais une vie quand même avec ses lumières, ses sons et le temps qui s’écoule? Thomas se réfugia dans le plus profond du cerveau de Malik pour échapper à cette avalanche de sensations terribles. Il ne craignait pas la souffrance mais il lui fallait un peu de temps pour s’habituer à ce retour des sens.

Thomas était partagé entre la crainte, l’envie de goûter le plus possible à l’existence malgré son remords d’avoir dormi et peut-être d’avoir raté la vie de Malik. Mais très vite il se ressaisit et estima que ce n’était pas possible qu’une âme dorme pendant la vie de son hôte biologique. Alors il devait s’agir de la naissance, la délivrance de la mère, l’arrivée au monde de Malik, le grand retour de Thomas.

Il se décida d’affronter la tempête des émotions et des sensations qui secouaient Malik. Il avait une chance unique de vivre leur naissance en toute conscience. Il remonta à la surface malgré l’intensité du flot. Se dit que c’était sans doute le moyen de réveiller l’âme, de la souder pour devenir une entité unique et d’effacer le reste de mémoire d’autres lieux et d’autres temps : une sorte d’éveil à la vie.

Thomas se souvenait de sa mort. Elle avait été accidentelle et sans douleur. Son être biologique de l’époque n’avait pas eu le temps de sentir quelque chose et surtout de comprendre. La naissance fut plus terrible : Le froid mortel, l’air qui se fraye difficilement un chemin dans des poumons obstrués, la douleur du moindre contact et ce cri strident qui lui vrille les tympans, leur propre cri que Thomas perçoit pour la première fois et qui fait peur à Malik le faisant crier encore plus. Puis, sans transition la chaleur bienvenue de la peau de maman, l’apaisement. Malik n’avait pas la connaissance des choses et il les prenait comme elles lui arrivaient sans en rajouter, avec innocence et désarroi. Thomas ne pensait pas que beaucoup d’adultes supporteraient une telle avalanche de souffrance, une telle épreuve.

L’arrivée dans ce nouveau monde fut une déception pour Thomas. Le bébé n’avait pas les yeux ouverts, d’ailleurs la seule fois qu’il ouvrit un oeil quelques instants après la sortie ne permit pas à Thomas d’y voir grand chose tant la vue du nouveau né était difficile vu son âge et les circonstances de sa naissance dans ce pays à l’abandon.

La seconde naissance de Thomas, la seule qu’il vécut en pleine conscience, n’était que souffrance.

*

* *

Thomas errait d’impatience de découvrir ce nouveau monde par les yeux de Malik et de voir leur mère, la mère biologique et la mère spirituelle puisque c’était un peu grâce à elle qu’il avait cette chance d’exister une seconde fois. Cependant il fallait attendre que Malik grandisse de quelques mois afin que sa vue se précise pour observer ce qui l’entourait. Il sut simplement que sa mère était noire de peau. Thomas avait déjà vu cette couleur de peau sur un être humain là où il avait vécu la première fois.

Il fallait aussi que Malik apprenne le langage maternel et comprenne certaines notions élémentaires pour servir d’interprète à Thomas. Ils n’avaient pas beaucoup de temps et Thomas ne cessait de réveiller Malik pour l’inciter à progresser.

Dans l’Inexistence le temps n’existe pas. C’est à la fois un soulagement et un grand désarroi puisqu’il est impossible de savoir si on est arrivé il y a longtemps et si on repartira bientôt. Cette absence du temps permet aussi d’oublier l’impatience; Il n’y a pas de perte de temps.

Dans le cerveau de Malik, Thomas vécut la lenteur de ces premiers mois comme un calvaire. Il était pressé par l’échéance et en voyant tout ce qui leur restait à accomplir, à apprendre.

En  attendant Thomas goûtait des joies immenses notamment pendant les tétées où la douceur de la peau de leur mère contre leur peau était un vrai délice.

*

* *

Thomas se souvenait du premier « gros mot » qu’il avait prononcé dans une cour d’école lors de sa première vie alors qu’il jouait avec ses camarades sous le préau. Il avait cherché le moindre prétexte pour le dire et il le cria. Cela lui fit un drôle d’effet, comme si cela ne venait pas de lui tant sa voix lui parut celle d’un autre, son père peut-être mais le grondement, la  puissance en moins, et en même temps il eut le sentiment de prononcer une sentence trop lourde par rapport à la faute constatée. Mais il avait été soulagé de l’avoir dit comme s’il avait eu besoin de libérer un de ces mots qu’on lui avait dit ou qu’il avait entendu. C’était une autre époque une autre vie. Dans le cerveau de Malik, Thomas n’avait pas pu s’en empêcher, il les avait laissé s’échapper telle une véritable épidémie. Malik ne les répétait pas ou très peu. De toute manière ils n’étaient pas de ce monde ni de ce temps alors personne ne pouvait les comprendre. Thomas ressentait ce mélange de gène et de jouissance secrète que cela procurait à Malilk; Qu’il est bon de revivre ces moments où l’on s’approprie peu à peu le monde qui nous entoure; Qu’il est bon de ressentir, cette fois en pleine conscience, ces émotions qui éclosent à la vie; Qu’il est bon de vivre pour de vrai au lieu de se remémorer sans cesse les mêmes souvenirs en un endroit où rien d’autre n’est possible, en un endroit où l’esprit est éclaté en parcelles de souvenirs et de pensées.

En dépit de ce petit échec éducatif, Thomas travailla sans relâche à l’éducation anticipée de Malik qui commença à écrire un peu avant trois ans.

Malik apparaissait pour le monde extérieur comme un enfant très doué bien qu’il parlait peu. Le plus souvent le cerveau interrogeait son âme si sapiente. Thomas subissait l’assaut des questions de Malik et y répondait au mieux suivant une stratégie intuitive d’apprentissage accéléré sans aller jusqu’au blocage.

Les « c’est quoi », les « où va » puis les « pourquoi » se multiplièrent le plus souvent pour le plus grand bonheur de Thomas dans sa position privilégiée d’âme, disponible 24 heures sur 24.

– C’est quoi la nuit?

– La nuit c’est quand le soleil n’est plus là.

– Où va le soleil?

– Le soleil va faire dodo comme toi. Pendant ce temps-là la lune éclaire le ciel et elle veille sur toi et sur ta maman.

– Pourquoi elle éclaire le ciel?

*

* *

Malheureusement sa mère ne put se réjouir longtemps d’avoir un fils si précoce. Elle mourut quelques semaines après son troisième anniversaire de la maladie qu’elle lui avait transmis avant sa naissance. Thomas connaissait le mal qui les avait atteint et savait qu’il leur serait fatal à eux aussi. Il savait qu’il eut été vain de protéger le foetus en prônant une anorexie prénatale. Il valait mieux que le foetus prenne le maximum de forces de sa mère condamnée à plus brève échéance au risque assuré de se contaminer, plutôt que de sortir affaibli et malade tout de même. Malik ne pouvait pas échapper à son destin. La disparition de leur mère leur fit un grand chagrin et il erra non loin des jupes d’une tante qui n’avait que faire des enfants tant elle en avait et en plus la plupart en meilleure santé que Malik. Il vécut des restes de ses cousins et partagea une grosse souche d’un arbre qui servait de niche pour le chien.

Les maîtres blancs savaient guérir la maladie de Malik. Certains ici disaient que c’était l’une de leur création pour les maintenir en état de dépendance et pour limiter la démographie : Plus d’un enfant sur cinq n’atteignaient pas l’âge adulte et ceux qui y parvenaient sans être sains ne faisaient pas de vieux os à l’instar de leur mère.

Hélas Thomas savait que Malik n’aurait jamais la chance d’être guéri par les blancs. Il avait étudié toutes les possibilités. Et puis il avait sa propre mission à remplir. Celle qu’il s’était fixé pour cette nouvelle existence. C’était leur unique espoir de donner un sens à leur vie même si l’enfant n’en comprenait pas la portée elle le détournait de son quotidien misérable.

*

* *

Vers cinq ans, Thomas faisait tenir à Malik un petit cahier sur lequel il écrivait et parfois dessinait quand les mots lui manquaient. Une sorte d’ardoise magique pour Malik qu’il avait trouvé en jouant dans une bâtisse abandonnée grâce aux indications de son âme.

Le cahier était dans un triste état. Il avait appartenu à un autre jeune garçon parmi les derniers blancs qui étaient venus dans cette contrée, pourtant proche de la capitale sans en bénéficier des avantages de la manne étrangère. Les pages du cahier avaient jauni. Il ne datait d’hier.

Sous les injonctions de son âme, Malik avait gardé les premières pages où des dessins et quelques mots mal orthographiés apparaissaient.

Malik écrivait dans sa langue maternelle. C’était un vieux monsieur de son village qui lui servait de professeur de lettres : il avait travaillé en tant que commis à la capitale pendant trente ans avant d’avoir un accident aux deux bras. Son savoir acquis en autodidacte n’avait pas rattrapé son handicap, il restait un de ceux de sa condition. Tel un vieil outil cassé il avait été mis au rebus. Il avait dû quitter ces lieux de sa vie d’actif sous peine de mourir de faim.

Revenu au village, le vieux monsieur échangeait son savoir contre des restes de nourriture. Il avait reconnu en Malik tantôt un enfant surdoué tantôt un frère d’infortune selon si sa raison lui faisait défaut ou pas. Thomas ne perdait pas de temps, il poussait Malik à apprendre les mots et les concepts dans un pays aride où les livres valaient des océans d’eau et, lorsque le vieux monsieur n’était pas disponible, il gribouillait avec un maximum d’application sur son cahier.

Un soir alors que Thomas contemplait le coucher de soleil qui constituait un des nombreux événements si simples et si merveilleux depuis son retour, après son séjour dans l’Inexistence. Malik l’interrogea comme il en avait l’habitude, sans raison précise, juste pour se rassurer ou pour rassurer son âme si pressée qu’il comprenne le monde qui l’entoure. Mais cette fois Thomas prêta plus d’attention à la question tant elle le prit au dépourvu.

– Où est  la maison du soleil?

– Le soleil n’a pas de maison. Ici il se couche. Là bas il se lève. Il brille toujours quelque part.

– Pourquoi ne dort-il jamais?

– Le soleil n’est pas un être vivant. Il n’a pas besoin de dormir.

– Est-ce que le soleil peut mourir?

*

* *

Le cinquième mois de leur cinquième année, Thomas prépara Malik à l’inéluctable départ. C’était une bien longue marche vers la capitale pour un si jeune enfant à l’insu de tous. Si quelqu’un le surprenait il ne laisserait pas longtemps Malik vagabonder ainsi. Thomas avait attendu le maximum en fonction de la progression de la maladie qui commençait à handicaper Malik et qui pourrait nuire à leur mission.

Thomas savait que le voyage durerait trois jours et surtout trois longues nuits. Ils partiraient le soir et feraient le maximum de trajet de nuit. Thomas savait aussi où prendre les quelques vivres que Malik avait besoin et surtout de l’eau.

Thomas ne cessait de calmer la peur de Malik. L’âge de raison était arrivé très tôt avec un cerveau galvanisé par une âme qui en savait déjà long sur l’existence. Malik et Thomas vivaient une existence double sans précédant mais malaisée alors qu’en conditions normales âme et cerveau apparient leur sagacité et leur ignorance dans une crainte commune de l’inconnu et une naïve croyance de faire mieux que leurs aînés. Cette condition partagée renforce la cohésion de l’âme et du cerveau biologique créant une personnalité qui est si complexe à analyser.

Le dilemme de Thomas était d’arriver à temps sans que Malik n’abandonne en cours de route. Le voyage se transforma rapidement en une lutte d’influence entre la peur de Malik et les paroles rassurantes de Thomas. Ce dernier restait encore une sorte de père spirituel pour un Malik qui ne cessait de se développer à toute vitesse. Thomas avait peur que le cerveau prenne le pas sur l’âme mais pour l’heure son emprise tenait bon. Le destin était connu mais pas encore sa réalisation avec les circonstances exactes. La maladie avait bien progressé et le voyage mettait en péril son projet. Le dilemme se posait donc entre la crainte de ne pas arriver à temps dans la capitale ou celle d’aller trop vite et de perdre le reste de volonté de Malik.

Thomas avait été franc avec Malik. Il lui avait dit que la fin était proche et que ce serait formidable s’ils pouvaient arriver là-bas. Cela donnera un sens à leur vie. Depuis un regain de volonté s’était propagé mais comme tout enfant de son âge, et ce malgré son développement accéléré, il ne pouvait saisir la portée de ce que son âme lui avait dit. A l’instar d’une vague promesse de récompense qui serait faite par un adulte où il lui serait promis des jours meilleurs s’il écoutait, l’enfant ne pouvait pas s’empêcher de revenir sans cesse à ses préoccupations immédiates. Thomas variait entre promesses et réprimandes, entre douceur et dureté, entre amour et peine.

– Je veux rentrer à la maison.

– Tu ne peux pas. De toute façon tu n’as pas de maison.

– Alors je suis comme le Soleil?

– Le Soleil n’a pas de maison, non plus.

– Je ne suis pas un être vivant?

– Si tu es un être vivant mon chéri.

– Alors je vais mourir.

Garde espoir, se dit-il pour lui-même.

*

* *

Puis le dernier jour arriva. Thomas sentait que désormais il avait le contrôle total du corps tant le cerveau était accaparé par souffrance causée par la maladie. Il craignait encore que Malik perde la raison comme un disjoncteur qui s’enclencherait et l’enfermerait  dans une sorte  de cage. Il aurait été plus simple de laisser Malik mourir et de se réfugier au fond du cerveau pour échapper à la dégradation du corps par cette maladie impitoyable.

Là encore, l’existence est un cadeau dont il ne faut pas laisser s’échapper la moindre miette.

Thomas avait caché Malik pour leur dernière nuit sous l’escalier de l’entrée d’un petit bâtiment modeste surmonté d’une croix, une sorte de petit dispensaire où on aurait pu sauver Malik s’il avait été pris à temps. Thomas attendait l’heure. Il devait se concentrer à fond pour s’assurer que rien ne viendrait perturber ces instants cruciaux. Le corps voulait rendre l’âme mais Thomas ne voulait pas quitter ce corps si jeune et pourtant en ruine. Ce n’était pas encore le moment.

Thomas sortit de sa cachette. L’aube n’était pas encore arrivée. Il se dirigea vers les escaliers qu’il gravit d’un pas décidé et surhumain. Une infirmière blanche se trouvait dans une cage en verre à droite de l’entrée. Thomas lui jeta un regard d’une telle expression de force et de douleur, surtout à travers l’innocence d’un enfant si jeune, qu’elle en resta sidérée. Il tenait dans ses mains son cahier tout contre son ventre là où la douleur était la plus intense. Il continua d’un pas ferme dans le couloir sombre avec l’infirmière en guise de fanal blanc qui le suivait dans son dos d’un pas hésitant comme si elle venait de voir un fantôme. Thomas savait à quelle porte il fallait frapper, il savait qu’il était là. Déjà la mort prenait l’ascendant sur la vie dans le corps de Malik qui aurait dû avoir le coeur battant à tout rompre s’il n’avait pu faire mieux qu’un coup sur deux. Il frappa sans douceur à la porte, sans toutefois sentir la douleur sur ses doigts. La souffrance de la maladie et la mort étouffaient tout. Un moment interminable suivit, avec l’infirmière qui hésitait à intervenir et les derniers battements de son coeur mourrant, avant que la porte ne s’ouvre sur un bureau baigné par la lumière blanche et intense du plafonnier, aussitôt remplacée par un visage à contre-jour.

Un homme aux cheveux blancs, vêtu de noir, excepté au niveau de sa gorge, accusait une surprise soudaine devant cet enfant noir à la peau blanchie par la mort que l’homme diagnostiqua aussitôt en tant que vieux praticien du corps et des âmes et, derrière lui, l’infirmière immaculée, livide, baignée par l’obscurité du couloir.

Thomas avait ordonné au corps de Malik de retenir sa respiration. Il savait que c’était la dernière et, tandis que les yeux se voilaient déjà devant l’image monstrueuse de l’homme en noir et blanc, il lui rendit leur cahier, l’inestimable témoignage d’une âme, à cet homme qui en avait été le premier propriétaire de nombreuses années plus tôt et, dans un dernier souffle, avec un maximum de clarté comme un message télépathique d’âme à âme, il exhala : Dieu !

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C’était la coupe du monde, à un détail près…

Le mois est arrivé, le premier mois de la vie de son second fils, Charles, est arrivé. Alain n’a aucun stress cette fois, aucune surprise ne saurait l’atteindre, il a déjà vécu la même situation, une première fois, dix huit mois auparavant, dix huit longs mois qui se sont tassés peu à peu sur eux-mêmes. En tout cas rien à voir avec ce même premier mois qu’il a vécu à l’époque de son premier enfant, Albert, le temps s’était arrêté, chaque journée et surtout chaque nuit étaient une aventure mais aussi une épreuve.

Alors depuis le 19 juin 2006, les jours passent, à nouveau, au rythme des tétées diurnes et nocturnes, au moins Alain peut s’échapper le temps d’une journée en allant à son travail mais la nuit il ne le peut pas dans son trois pièces parisien avec ses deux enfants, sa femme Néla et la belle-mère revenue à Paris le mois dernier, comme le veut une tradition asiatique, alors qu’elle avait tout quitté une première fois, l’an passé, pour retourner, enfin, dans son pays natal le Vietnam.

Alain et Néla ont acheté leur appartement il y a quatre ans, en 2002, avant la naissance des petits, juste après leur mariage, de façon à être tout près de la mère de Néla qui souffrait parfois du mal du pays. Et puis, sans vraiment se l’avouer, ils voulaient profiter de cette proximité à certaines occasions lorsqu’ils auraient des enfants. Puisque les parents d’Alain sont trop éloignés, à 800 kilomêtres dans le sud originel de la famille, ce serait pratique d’avoir de l’aide de temps en temps. Mais la mère de Néla avait prévu les choses autrement. Immigrée du Vietnam en boat people en 1978, elle a passé sa vie à s’occuper de sa fille unique, il était temps de penser à elle maintenant que sa fille était casée. A la naissance d’Albert en octobre 2004, en six mois de temps, elle mit de l’ordre dans ses affaires puis plia bagage non sans avoir aidé sa fille les deux premiers mois et elle disparu comme si elle refermait une brèche temporelle dans sa vie de presque trente ans.

C’est ainsi que se retrouvent pendant ce premier mois trois adultes et deux enfants dans ce trois pièces transformé en appartement multifonctions. Au départ il était conçu avec une idéale séparation jour – nuit qu’Alain et Néla avaient choisie lors de l’achat sur plan.

Côté jour, orienté sud, distribués par une entrée en forme de L, arrive en premier les toilettes avec un vasque pour les invités, puis la cuisine, spacieuse, utilisée maintenant comme salle à manger et donnant sur un grand balcon, domaine réservé au chat reclus pour quelques mois le temps que Charles ne soit plus un nourrisson, le balcon courrant de la cuisine au salon qui est juxtaposé à la cuisine et qui fait désormais office de chambre pour Albert et sa grand-mère, un choix stratégique d’Alain et Néla pour séparer le nourrisson de son grand frère durant les premiers mois, le salon deviendrait par la suite la chambre des enfants.

Côté nuit, orienté nord, séparées par un petit couloir et la salle de bain au centre de l’appartement, les chambres avec leurs petites terrasses individuelles, à gauche la petite chambre qui s’utilise aussi désormais comme un petit salon pour recevoir les amis et qui sert aussi de bureau avec son secrétaire fermé dans un coin, à droite la grande chambre fourre-tout des parents où se trouve la seule télé de l’appartement, le Dvd, le décodeur enregistreur TNT… la vie en différé, quelques rares instants de direct qu’Alain et Néla s’accordent dans des moments d’égarement qui deviennent de plus en plus fréquents au fur et à mesure que la France étonne sur le chemin de la coupe du monde de football.

Le petit Charles dort dans la petite chambre mais il peut être facilement déplacé suivant les situations, dans la grande chambre si Alain ou Néla ont besoin du bureau ou dans le salon s’il y a des invités, grâce au landau qui lui sert de lit en attendant que son grand frère Albert oublie son ancien lit à barreaux alors qu’il dort dans un grand lit depuis maintenant deux mois. Alain et Néla sont très organisés, un peu à l’excès. Néla a beaucoup lu Dolto, Brazelton, Rufo, Dalloz et Thich Nhat Hanh. Alain est un peu maniaque, très impliqué dans leur quotidien, un trait familial qu’il a repris de sa mère.

Bien qu’Alain et Néla soient maintenant plus expérimentés après dix huit mois de labeur avec Albert, leur bébé qui a bien grandi, les situations ne se ressemblent pas tout à fait. Là où aujourd’hui Alain croit que ce sera plus simple à appréhender, ce n’est pas si sûr, le premier mois de Charles reste un premier mois avec ses nuits entrecoupées par des réveils nocturnes de toutes sortes.

En effet, à l’époque d’Albert c’était l’Automne, cette fois-ci c’est l’été qui commence, les journées sont les plus longues de l’année, les nuits les plus courtes, les envies de promenade le soir les plus fréquentes. Ce n’est pas toujours facile de partir se balader avec Charles à l’insu de son grand frère, que Néla couche vers vingt heures trente, sous la garde vigilante de sa grand-mère.

Cette fois-ci c’est en plus la coupe du monde de football où les bleus après des débuts timides semblent retrouver la magie de 98. Alain était encore étudiant à Montpellier à cette époque, il avait sa piaule petite mais confortable et la seule personne à charge était lui-même. C’était à peine huit ans, six courtes années et presque deux autres années aux dimensions d’une vie… La frénésie du football lors des grandes rencontres avec les bleus qu’Alain et surtout Néla depuis 98, depuis l’incroyable victoire, affectionnent, rend plus difficile l’organisation nocturne des changes et des tétées. A l’époque de son premier garçon, Alain avait suggéré de dormir le plus tôt possible, dès que le bébé Albert avait fini sa tétée de 21 heures, la dernière des huit tétées par tranche de 24 heures pour un bébé de moins d’un mois, en laissant tout en plan, vaisselle, lessive, divers rangement et autres nettoyages, qui pourraient être repris à la prochaine un peu avant une heure du matin ou la suivante des tétées nocturnes. Cette belle organisation est rendue caduque au fur et à mesure de la progression de la France vers la conquête de la Coupe, l’excitation et les klaxons ont raison de leurs bonnes résolutions.

Enfin les deux situations ne peuvent pas, ne pourront pas se ressembler. Gérer deux enfants, un nourrisson et Albert qui est en pleine crise des dix huit mois, une crise démultipliée par l’intrusion de son petit frère Charles dans son univers, une lutte pour la survie, et pourtant c’est Charles qui doit se faire une place face à l’omniprésence de son frère et du temps incompressible qu’Albert rend relatif sans restriction. Alors Alain et Néla tentent de contenir cette avalanche de « non », d’apprendre à Albert à ne pas crier quand son petit frère dort même si ce dernier est dans sa chambre, à l’abri, d’apprendre à Albert à parler, à dire ce qu’il veut, à l’exprimer plus calmement.

D’ailleurs Albert a beaucoup changé physiquement le temps du premier week-end « tous ensemble à la maison », lorsque le bébé et sa maman sont revenus de la maternité accompagné de son grand frère et de sa grand mère dans la voiture de « papa », en frôlant le stade Charlety, visible depuis les chambres de l’appartement, comme une loge donnant sur le match, une heure à peine avant la retransmission de France Espagne. Le rapport des référentiels s’est inversé pendant ces deux jours, le petit Charles est devenu moins petit, moins fragile, au fur et à mesure des rôts tout contre son papa et des changes qu’Alain s’efforce de faire pour retrouver ses marques avec un nourrisson et pour soulager sa belle mère et sa femme. Alors que son frère aîné est devenu immense, lourd, costaud, un grand garçon du moins dans certaines situations notamment sur la table à langer devenue soudain trop petite.

Autre constat tandis que les premières semaines passent dans la glue d’un quotidien intense, la sieste est devenue encore plus difficile qu’elle n’était avant la naissance de Charles et les répits rares pour Alain et Néla. Le rituel de la sieste  »pour toute la famille » s’était installé les week-ends depuis la naissance du premier. C’étaient les seuls moments de répits de la semaine entre le travail et la fonction de parents 24 heures sur 24.

Comme Albert se réveille tous les jours tôt, la plupart du temps en pleurant, vers six heures, même les week-ends sauf parfois par bonheur assez rares vers huit heures. Et comme Alain et Néla sont des grands dormeurs, ils ont besoin de leurs neuf heures de sommeil quotidien. Comme c’est impossible, alors ils essaient de rattraper ce retard le week-end pendant les siestes de l’après midi.

Hélas, malgré que les deux petits soient séparés dans deux  »chambres » éloignées de manière à gérer leurs rythmes décalés, il est devenu rare que les siestes soient longues et si Alain et Néla peuvent escompter sur une heure de répit, c’est le plus souvent un grand maximum.

Ainsi, les week-ends, vers midi trente, Albert mange en premier aidé par « papa » tout en trônant dans sa chaise haute, alors que sa grand mère finit de préparer le repas pour les adultes, sinon Alain ne sait pas comment ils feraient pour manger. Albert avale goulûment son repas et il a vite fait de terminer son plat cuisiné « dès 12 mois » dans lequel Néla rajoute quelques légumes préparés par sa mère, son yaourt et un petit pot de fruit ne laissant pas de temps à Alain pour manger dans l’intervalle. Alain qui s’occupe de lui le plus souvent,  permettant à Néla et à sa mère de commencer sans lui. Elles vont ensuite s’occuper de Charles qui finit sa sieste qu’il commence d’habitude vers onze heures ou qui attend patiemment dans le lit landau qui a été amené vers la cuisine pour ne pas le laisser seul s’il a été réveillé par les cris de son frère qui ne sait toujours pas ou plutôt ne veut toujours pas s’exprimer doucement. Vers treize heures, Albert a fini et descend de sa chaise pour se dégourdir les jambes avant la sieste. Alain commence à manger à son tour avec Albert qui le colle et qui veut de ce que mange son père. Alain sait qu’il y a de fortes chances qu’Albert aille à la selle avant qu’il ait fini de manger. Tandis qu’Alain savoure le magnifique repas de la belle mère, avec sa variété de légumes coupés fins qu’elle a mis la matinée à préparer mais qu’Alain avale en quelques minutes, il sent l’odeur caractéristique du caca d’Albert, il le laisse finir de pousser pour ne pas avoir à le changer deux fois tandis que Charles se met à crier pour réclamer sa tétée, c’est son tour, il est réglé comme une horloge, toutefois quand il se met à crier il se déclenche comme un radio réveil déréglé sans crier gare ou presque…

Quand Alain revient à son plat devenu froid, il est satisfait d’en avoir terminé avec Albert, changé, couché et qui continue pourtant à pleurer dans son lit, dans le salon à côté, une lente lamentation avec des petits pics dans les aigus, pour trouver le sommeil. Un mélange de rituel qu’Albert a toujours eu et qui s’amplifie maintenant en puissance et en durée depuis l’arrivée de Charles, qui se trouve à présent dans la chambre d’Alain et Néla en train de téter. Alain aide sa belle mère à ranger la cuisine avec les reliefs du repas et les jouets d’Albert comme autant d’obstacles dans cette course contre la montre. Il rejoint sa femme pour l’aider à faire le rôt et parfois changer Charles qui en a profité pour faire caca à son tour. Le temps d’endormir un Charles récalcitrant et il est déjà deux heures et demi passés, dans moins d’une heure son grand frère devrait se réveiller et reprendre là où il en était avant de s’endormir, pleurer.

Alain, qui pourrait être moi, qui pourrait être vous cher lecteur, qui pourrait être quelqu’un d’autre, je ne sais plus si on m’a rapporté cette histoire ou si je l’ai vécu. En tout cas, la chaleur d’un été précoce, l’incroyable coupe du monde chez les Allemands (une revanche chez eux 20 ans plus tard?), les klaxons, les tétées, les rôts, les changes pour les deux enfants qu’il faut enchaîner, le temps qui n’est pas extensible, les journées au travail où il faut faire bonne figure, les coups de barre à 19 heures lorsqu’Alain tourne la clef dans la serrure pour retrouver la petite famille, les cris, les « non » d’Albert qui communique à sa façon, si mal, ce changement encore pas très défini mais définitif dans sa vie, « papa », « papa », si indispensable tandis que son petit frère trône dans les bras de leur mère recevant la nourriture maternelle et que la vie qui continue, qui doit continuer, les problèmes de garde qu’il faudra à nouveau résoudre, les nounous à la chaîne qu’il faut recevoir pour les évaluer et en choisir une, laquelle sera à la hauteur, laquelle fera faux bond, les compromis qu’il faudra accepter sans déroger sur le principal, la sécurité et l’hygiène, les visites de la famille, des amis, des voisins, se déplacer est devenu plus difficile avec deux petits enfants, le temps de les préparer et le temps a filé à toute vitesse alors que les journées paraissent si longues d’ordinaire, Charles et Albert, deux savants mendiants, quêtant l’amour de leur mère, pourtant si disponible pour eux mais qu’il faut partager, et la belle-mère aux petits soins qu’Albert refuse vigoureusement comme mère de substitution, comme une lutte pour la survie dans ce monde où désormais Charles occupe la même place, dans ce monde de Darwin où le petit roi n’est plus le seul de son espèce.

Et c’est ainsi que les jours passent avec la fatigue qui s’accroît, la chaleur aussi, les nuits lumineuses de l’été, les klaxons après France Brésil, le stade Charlety tout feu tout flamme, un remake de 98 alors qu’Alain étudiait insouciant à Montpellier, tout se mélange le passé et le présent, puis France Portugal, le fouillis dans l’appartement trop petit, les papiers importants qui disparaissent, les changes, les tétées, les rots, la machine à laver qui ne désemplie pas, qui tourne, retourne le linge sale en famille, au rythme de deux par jour, parfois trois à cause des fuites malgré les Pampers par cartons entiers, et le bruit continue de l’essorage tantôt masqué par les cris tantôt les masquant, les crises, la chaleur et l’air qui manque, Alain ne trouve plus son chéquier pour payer la crèche, Albert qui a eu une place l’an passé, un coup de chance, en espérant le rééditer pour Charles l’an prochain qui est né un mois trop tard, pour les attributions de place en Septembre, et les enfants qui demandent sans cesse leur mère, chacun à leur manière, le grand par le refus et le petit par la nourriture, et la belle-mère dans les jambes qui règne sur la cuisine, l’appartement si petit, les prix de l’immobilier qui montent, la température aussi, les nez qui coulent, les larmes, la France en finale, tout se bruit partout, jour et nuit, Alain ne trouve décidément pas son chéquier, il tourne, retourne, comme une machine, partout dans l’appartement pourtant si petit mais multidimensionnel, aux limites de l’espace-temps, des strates, des couches d’affaires pour Albert, pour Charles, et les parents d’Alain qui n’appellent plus que pour avoir des nouvelles des petits, comme si Alain et Néla n’existaient plus, ne faisaient plus qu’un, une entité à quatre bras dévouée aux enfants, et la nourriture entassée dans la cuisine pour les petits plats vietnamiens de la belle-mère, Néla qui sert d’intermédiaire, de traductrice, Alain qui sert aussi d’intermédiaire, de médiateur, Albert qui répand ses jouets partout, qui s’agite d’autant plus qu’il est fatigué, impossible de faire la sieste, cette chaleur sans un souffle d’air, les doigts qui gonflent à cause de la chaleur à moins que ce soit l’alliance qui rétrécisse, le chéquier introuvable perdu dans une autre dimension, un autre temps, une autre époque, le temps où les choses étaient si simples, Alain ne retrouve que les chéquiers de sa femme, les enfants qui réclament, qui exigent leur mère, Albert ne se contente plus des bras de son père, et chaque soir quand Alain rentre du travail il retrouve tout ce beau monde qu’il avait presque fini par oublier au cours de la vie normale, rassurante du travail, il finit par redouter les vendredis soirs, veille du week-end, et même chaque soir en définitive, par redouter le retour dans ce trois pièces qui se rétrécit et où il ne retrouve plus ses affaires.

Quand il dort, pendant les trop courts moments de sommeil entrecoupés par les tétées et les cris, il fait des rêves étranges. Il est debout dans le salon dortoir, il regarde Albert dormir dans son grand lit, serrant son doudou, il se rapproche de lui pour le remettre dans le bon sens du lit, Albert n’a rien senti, il ne s’est pas réveillé, Alain s’éloigne et en se retournant il constate sans émotion, comme s’il le savait déjà, qu’Albert a repris sa place initiale, sans bouger comme par magie, Alain revient vers lui et recommence l’opération mais c’est peine perdu, Albert se retrouve dans la position initiale, et c’est ainsi qu’Alain réitère son geste un nombre incalculable de fois sans résultât… Le rêve s’interrompt ainsi avec le sentiment qu’il ne sert à rien. Une autre fois, un autre rêve, son fils se réveille, le regarde et crie malgré les caresses et les paroles rassurantes d’Alain. Maintenant il hésite à se lever et à aller voir Albert en pleine nuit. D’autant plus que la belle-mère dort aussi dans cette pièce, il se sent sous surveillance. D’ailleurs rêve t-il vraiment ? Quand est-ce qu’il a le temps de dormir, de rêver ? Jours et nuits se confondent sans merci.

Alors qu’Alain rentre comme tous les soirs à la maison, sous un soleil de plomb, déjà harassé. La porte du rez-de-chaussée de l’immeuble lui refuse l’accès. Le pavé numérique qu’il utilise pour taper le code lui semble étrange.

C’est l’ordre des touches qui lui semble différent comme s’il avait eu besoin de louper la saisie du code qu’il fait tous les jours comme un automate pour se rendre compte que les chiffres ont changé de places ou du moins qu’ils ne sont pas là où il croyait qu’ils étaient. Il refait plusieurs tentatives mais le code qu’il tape est rejeté quelque soit leur emplacement réel ou supposé.

Tout en s’escrimant avec la machine, d’autres chiffres s’imposent petit à petit à lui. Tout d’abord leur souvenir semble encore flou. Puis cela devient une évidence. Il tape un nouveau code et la porte s’ouvre. Interloqué, Alain finit par se rappeler, comme s’il n’avait jamais vraiment oublié, plutôt occulté. Il s’agit du code de son immeuble quand il était étudiant à Montpellier, il y a huit ans en 98. Huit ans ?

Il fait si chaud, la façade de l’immeuble est si lumineuse, reflétant le soleil encore intense de 19 heures, qu’il entre dans l’obscurité du hall plus pour s’y réfugier que pour rejoindre sa famille. Quelle famille d’ailleurs? Tout ici lui semble étranger comme le code qui a été refusé et qu’il a maintenant complètement oublié. Il croise quelqu’un dans le hall qui le regarde bizarrement. Il attend que l’autre soit sorti en faisant mine de vérifier sa boite aux lettres, laquelle est-ce ? Puis, comme pour fuir un danger immense et terrible, il sort à son tour. Alain, mais s’appelle t-il Alain? Il regarde ahuri tout autour lui. Des restes de fêtes pas complètement nettoyés jonchent encore le trottoir devant l’immeuble, un journal froissé exhibe en gros le mot VICTOIRE. Alain n’est pas habitué à un tel désordre devant cet immeuble qui, petit à petit, semble ne plus être le sien. Mais la situation est exceptionnelle, il se rappelle que la France est en liesse. Sans transition, Alain sait. Nous sommes le lendemain de la victoire de la France contre le Brésil, nous sommes en 1998, la France enfin championne du monde, pour la première fois de son histoire, une victoire à domicile qui fera date.

Des larmes coulent sur le visage d’Alain. Elles ne semblent pas vouloir s’arrêter comme pour vider un trop plein longtemps retenu. Sa vue est brouillée. Il part en courant.

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À la recherche du bonheur, vers un dictat ?

En lisant « TGV magazine », le 1er novembre dernier, je suis tombé sur un article très intéressant pour moi, car connexe avec mes propres notes : « Plus heureux, nos enfants ? » de Séverine Garnier.

Le bonheur semble être indissociable d’un élément de réponse philosophique et l’auteur de l’article ne s’en prive pas, bien que donnant la parole aux enfants qui, à propos du bonheur et surtout des débats philosophiques qui en découlent, ne font que rapporter avec un mélange de mots à eux ce que les adultes leur en disent ; Je pense que nous passons beaucoup plus de temps à discuter de choses importantes avec nos enfants qu’avant. Je ne néglige pas les autres sciences comme la psychologie, mais ce n’est pas l’objet ici.

« il ne faut pas parler DU bonheur des enfants, alerté Brigitte Lanné, car il n’y a pas une définition unique du bonheur. Ce serait même dangereux, car une définition unique du bonheur serait la porte ouverte aux marchands de bonheur, aux sectes, aux dictateurs… À l’illusion qu’une prise en charge extérieure de mon bonheur est possible. La vraie question est : qu’est-ce qui me rend heureux, moi ? Il faut éveiller l’esprit critique des enfants pour les aider à se distancier de ces marchands et à apprendre ce qui est bon pour eux. Comme l’explique la philosophie grecque, ils doivent faire le tri entre ce qui dépend d’eux et ce qui dépend de l’extérieur, ce qu’il est possible et impossible de faire ». C’est assurément une personne qui a lu André Comte-Sponville ou par l’intermédiaire de l’intertextualité qui a proliféré depuis la conférence débat « Le bonheur, désespérément ».

Ce qui a fait écho dans mon esprit avec cette citation des propos de Madame Lanné, c’est qu’il est vain, et dans une certaine mesure dangereux, de trouver une définition du bonheur autre que le processus d’introspection que chacun doit faire pour trouver sa propre voie vers le bonheur. C’est aussi pour cela que ce thème fait recette en philosophie depuis très longtemps et revient à l’affiche de temps en temps. Le bonheur n’existe donc pas. Il n’est pas unique en tout cas et ne saurait être absolu sans s’annuler lui-même. Notre appréhension du bonheur dépend de notre compréhension de ce processus. Certains disposent des bonnes clefs dès le plus jeune âge, d’autres croient les avoir et enfin d’autres ne cessent de les perdre. On peut agir sur notre bonheur comme on peut agir sur notre santé, par petites touches, en écoutant les enseignements des uns et des autres tout pratiquant le tri, avec la lucidité de ce que l’on peut faire, ce qui dépend de nous, qui est à notre portée. Le bonheur n’est pas unique, comme le serait-il puisque nous sommes pluriels.

Ma douce et tendre me conseille la lecture de « L’art d’apaiser son enfant » de Lise Bartoli et pour les cas plus difficiles « J’ai TOUT essayé ! » d’Isabelle Filliozat. Nous sommes complémentaires et cela me réjouit chaque jour. Je suis pleinement ravi d’améliorer nos comportements d’adultes vis-à-vis de nos enfants. Il va de soi que tout cela ne doit pas tourner à l’obsession et, que les « il faut que » et « ils doivent » que l’on trouve çà et là, comme par exemple dans la citation de Madame Lanné, soient nuancé, qu’ils ne nous enfoncent pas dans des directives étouffantes. Mieux nous serons disponibles envers nos enfants, c’est-à-dire confiants, stables, et à leur écoute, mieux nous comprendrons leurs besoins qui sont à l’origine de leur bonheur lorsqu’ils seront adultes. Pour cela, les enseignements sont des conseils et non des directives. Ce sont des ressorts et non des chaînes. Nous faisons ce que nous pouvons et si nous le faisons à 100% alors c’est déjà bien. J’ai appris depuis longtemps que le meilleur médecin, celui qui connaît mieux mes caractéristiques physiques et psychologiques, c’est moi-même. En attendant que mes enfants deviennent des hommes, ma femme et moi sommes leurs tuteurs. Enseigner, réfréner, sensibiliser, savoir distiller sans cacher et sans effrayer, telle est la difficile tâche des parents modernes.

7 novembre 2011

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« Le bonheur (comme but) dans la vérité (comme norme) », André Comte-Sponville

Page 80 et suivantes de la transcription du débat qui a suivi la conférence intitulée « Le bonheur, désespérément », André Comte-Sponville se livre à une ultime définition, celle de la philosophie, son chemin dans l’existence. Décidément, le débat fut très instructif et cette transcription largement méritée. Cette définition de sa philosophie, il nous la livre après avoir défini, encore une fois, la notion de sagesse, en commençant par « Tant que tu fais la différence entre le nirvana et le samsara, tu es dans le samsara » que j’ai eu l’occasion d’entendre dans les propos de Thay et qui a nourri mes rêveries de roman dès les premières fois où nous sommes allés ensemble, ma chérie et moi, en 2001, avant les enfants, déjà une éternité, ce fut à chaque fois une explosion d’idées à propos d’un vœu de jeunesse que je ne suis pas prêt à révéler, la genèse de mes envies d’écriture qui vit sa période plus mature dans ses notes…, bref André Comte-Sponville définit la sagesse comme quelque chose que l’on ne doit pas différencier de la vie réelle, du style : on ne devient pas sage mais on construit et vit sa sagesse :  « La sagesse n’est pas une autre vie, où soudain tout irait bien dans votre couple, dans votre travail, dans la société, mais une autre façon de vivre cette vie-ci, telle qu’elle est. Il ne s’agit pas d’espérer la sagesse comme une autre vie; il s’agit d’apprendre à aimer cette vie comme elle est – y compris, j’y insiste, en se donnant les moyens, pour la part qui dépend de nous, de la transformer ». En un mot, il ne suffirait pas de tout quitter comme un ermite et de faire en sorte de devenir un sage. Je ne critique pas les moines, c’est un autre choix de vie. Je trouve intéressant humainement de rester confronté à la vigueur de notre société, sans pour autant perdre son énergie en lutte inutile. André Comte-Sponville fait évidemment le lien entre sagesse et bonheur, deux faux idéaux accessibles ici et maintenant : « La sagesse, …, c’est le maximum de bonheur dans un maximum de lucidité. C’est moins un absolu qu’un processus. On se rapproche de la sagesse à chaque fois qu’on est un peu plus lucide en étant un peu plus heureux, à chaque fois qu’on est un peu plus heureux – ou un peu moins malheureux – en étant un peu plus lucide ». La lucidité qui est faussement considérée comme source de problèmes et que l’on fuit dans des plaisirs à courte durée, dans des gadgets. Prenons Steve Jobs, au hasard, à quelques semaines ou mois de sa disparition, selon le point de vue ou la rumeur que l’on accorde de l’importance, il n’a lancé que des gadgets. Je suis dur même si je reconnais la qualité de l’homme. En effet, quelle est la durée de vie d’un gadget technologique ?  Certains diront que sa plus grande œuvre aura été iTunes (je ne peux m’empêcher de le traduire mentalement en beaucoup de fric) puis l’App Store, un fabuleux modèle économique totalement novateur. À la fin, il a été lucide et, plutôt que mourir sur son trône, il s’est réfugié auprès des siens. Je suis certain qu’il aura connu beaucoup plus le bonheur que s’il avait persisté dans cette ridicule course au succès. Il a été sage en quelque sorte. Il a su être lucide. C’est ce détail qui en fait pour moi un grand homme.

Page 84, la dernière page de ce petit livre que je citerai ici, André Comte-Sponville nous offre une réelle voie d’exploration de nos âmes et ce chemin est la philosophie : « c’est que la quête du bonheur et celle de la vérité caractérisent, ensemble, la philosophie ». C’est un projet tout simple qui demande plus qu’une vie et ces vies nous les avons, celles de nos ancêtres. Certes, La Bruyère disait que tout a été dit et que nous arrivons trop tard, certes d’autres diront que les philosophes tournent autour du pot sans atteindre leur but dont ils redéfinissent sans cesse la nature, réjouissons-nous au contraire de cette intertextualité riche et enivrante. « Toute la dignité du philosophe consiste à soumettre toujours le but à la norme, et jamais la norme au but ». Si la norme est la vérité et que comprendre est un but, il ne faut pas que comprendre devienne un dictat intellectuel, ce que la vérité par nature ne saurait être.

Pour conclure cette jolie épopée que fut pour moi le parcours de ce livre si riche, je vous livre ma conviction la plus profonde : le bonheur ne se recherche pas, il est là, il s’appréhende avec lucidité. Et, pour y parvenir, cessons de croire que nous sommes seuls, isolés du reste du monde, spécimen unique d’un animal dénaturé.

23 octobre 2011

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« Ne pas railler, ne pas pleurer, ne pas détester, mais comprendre », Spinoza

André Comte-Sponville, page 73, 74 et 75 de la transcription des questions / réponses du « Bonheur, désespérément », s’enflamme suite à deux questions d’une demoiselle qui le pique au vif alors qu’il avait dépassé le cadre de sa fonction de professeur dans un élan de prospective quasi romanesque : « Est-ce que cela signifie qu’on doit prendre le monde tel qu’il est et qu’on doit s’en accommoder ?… Vous rendez hommage à Spinoza mais vous tronquez sa définition… ». Mettez-vous à la place du professeur de Philosophie qui n’a pas cessé de parler de volonté et d’action ! L’intervention de la demoiselle n’est guère pertinente si ce n’est qu’elle fait office consciemment ou pas de processus maïeutique comme aimait le pratiquer Socrate. Du coup, André Comte-Sponville, dans un réflexe de justification, nous livre quelques pépites au-delà du cadre de ses écrits, de ses textes officiels. La première pépite, c’est l’importance de la confiance où l’amour de soi et, pour ceux qui peinent dans ce domaine, je vous rappelle les enseignements de Thay sur le non soi, sur l’interêtre, qui allie tout notre héritage et le monde qui nous entoure : « Si j’ai souvent tendance, oralement, à supprimer cette référence à une cause extérieure, c’est pour laisser sa place à l’amour de soi, ou à ce que Spinoza appelle le ‘contentement de soi’, qu’il définit comme ‘une joie née de ce que l’homme se considère lui-même et sa puissance d’agir' ». La puissance d’agir telle est la clef du bonheur. Et comme toute clef qui se respecte, elle est souvent à notre portée, mais il est difficile s’y mettre la main dessus. Par contre, un bon état d’esprit est un prérequis. Je suis dans cet état d’esprit qui conforte mes actes, c’est-à-dire mon présent, et qui construit ma vie, c’est-à-dire mon passé, dans une perspective, c’est-à-dire mon futur, où ma volonté à sa place puisqu’elle se traduit depuis toujours en acte. D’ailleurs, la seconde pépite est justement l’une des activités d’André Comte-Sponville, la politique, mais surtout en acte et moins en parole, son passé de militant :  « Vous savez, j’ai fait beaucoup de politique… Pendant ces années où je collais des affiches, où je faisais du porte-à-porte, etc. », page 75. Et comme il est lancé sur le sujet de l’action, André Comte-Sponville va nous donner un exemple d’individus qui ont la même volonté, la même espérance, mais pas la même puissance d’agir. On ne rappellera jamais assez que la volonté n’est rien sans les actes qui s’ensuivent, comme les paroles ne sont rien sans les écrits. Si vous avez la volonté de vivre le bonheur, alors il faut vous lever le matin et continuer à agir toute la journée. André Comte-Sponville nous rapporte une sympathique discorde dans les rangs des partis politiques : « Les militants ont un mot charmant pour désigner ces gens-là, ces gens qui ont la même espérance qu’eux mais qui n’agissent pas, parce qu’ils n’ont pas la même volonté qu’eux. Ils les appellent des sympathisants… c’est quelqu’un qui espère la victoire, comme vous, cela ne mange pas de pain, mais qui renonce à faire ce qui dépend de lui pour s’en rapprocher. Alors qu’un militant, c’est celui qui agit. Ce n’est pas l’espérance qui les différencie…, mais la volonté, mais l’action ». On peut gentiment lui rétorquer que cette période militantiste a eu ses heures de gloire, mais a perdu de sa vigueur avec les désillusions que notre monde globalisé, soumis aux crises internationales à répétition, à générer dans le cœur des plus valeureux. Quelque part, pour faire l’avocat du diable, la position en retrait du sympathisant pour les choses de la politique vaut mieux que les bagarres de rue pour des affiches électorales de candidats vides de puissance. Je constate toutefois qu’André Comte-Sponville retrouve dans l’intervention de la demoiselle une confrontation entre le positionnement intellectuel militant et sympathisant. Ce qui fait resurgir cette époque de sa vie. Je pense être du côté des militants en agissant avec mes notes et, qui sait, plus tard, si l’opportunité se présente d’aller plus loin, dans cette vie ou dans une autre.

Il en profite ainsi pour préciser sa position que je partage complètement : « Qu’est-ce qu’on fait? Il ne s’agit pas de ne rien changer, comme vous semblez le craindre, mais au contraire d’accepter tout ce qui ne dépend pas de vous, il le faut bien, pour changer tout ce qui en  dépend ». J’ai deux devises complémentaires : nous ne sommes victimes que de nous-mêmes et nous ne pouvons pas changer le monde. Bien sûr, mon souhait est de changer le monde, toutefois je suis réaliste et je sais que mon rayon d’action est limité. Un idéaliste sans réalisme n’est qu’un rêveur (prochainement Confucius). Ma première devise me rappelle que je suis responsable de ce qui m’arrive si j’y pouvais quelque chose d’après ma seconde devise. Maintenant, il faut aussi savoir être honnête, envers soi-même au minimum. Là aussi, nous savons bien que le fantasme édulcore notre vie (Alain Robbe-Grillet) mais nous faisons notre possible pour garder un pied dans la réalité, pour appréhender au mieux ce qui nous touche et c’est le sens que je souhaite donner en écho de fin aux propos de Spinoza :  Apprendre à comprendre plutôt que se battre au final contre nous-mêmes.

23 septembre 2011

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« Ce n’est pas la valeur de l’objet aimé qui gouverne ou justifie l’amour; c’est l’amour qui donne de la valeur à l’objet », André Comte-Sponville

Page 70, de la transcription de la séance des questions / réponses qui a suivi la conférence « Le bonheur, désespérément ». Il précise que, sur ce point, Jésus et Spinoza se rejoignent. Après « Socrate, Jésus et Bouddha », il semblerait que l’on pourrait inclure Spinoza. D’ailleurs, à ce propos, le professeur André Comte-Sponville nous précise un autre sujet qui a fait l’objet d’une note précédente à l’époque de ma lecture du très instructif livre de Frédéric Lenoir, « Éros, Philia et Agapé » : « Pas forcément la passion amoureuse, pas le manque, pas l’amour qui prend, qui veut posséder, garder, mais l’amour qui se réjouit et partage. Les Grecs ne l’appelaient pas éros mais philia. Les Grecs plus tardifs – en réalité des Juifs qui parlaient grec pour se comprendre du monde – appelaient cela agapè, que les Latins traduiront par caritas et nous par charité ». André Comte-Sponville va un peu vite en besogne, déjà pour le peu que je connaisse Éros était employé du temps de Socrate puis Philia par Aristote, plus tard. Toutefois, je note le lien entre agapè, qui est, d’après ce que je sais, une notion d’amour introduite par Jésus, et charité, chrétienne que je rajoute comme allant de soi dans mon vocabulaire usuel, fruit de mon éducation et d’une certaine génération. En tout cas, j’aime bien cet André Comte-Sponville enflammé que l’on retrouvera dans la note qui suivra celle-ci et qui n’est pas encore écrite, encore dans le domaine de l’éther, entre le néant et l’existence : « le contenu vrai du bonheur, c’est la joie », la mélodie de Charles Trenet résonne dans ma tête, « quand on se réjouit de, c’est ce que l’on appelle l’amour… Aimer c’est se rejouir », autant de belles paroles pour l’auteur du « Traité du desespoir », encore une étiquette que l’on colle au prochain que l’on devrait aimer au moins d’un amour philia (ami philosophe) ou mieux d’un amour agapè.

« Pourquoi aimez-vous vos enfants tellement plus que ceux des autres ? Parce qu’ils sont plus aimables ? Non, c’est au contraire parce que vous les aimez davantage qu’ils le sont, pour vous, plus aimables que les autres. L’amour crée la valeur, bien plus qu’il n’en dépend », page 71, et il a parfaitement raison cet André Comte-Sponville libéré de sa charge de Maître en Philosophie. Il suffit de voir ce que le Star System nous vend, notamment dans le domaine musical. Certains rappelleront que l’espérance se cache derrière toutes nos passions amoureuses, mais dans ce cas il s’agit d’un amour différent comme le précise André Comte-Sponville dans les citations qui précédent. Et il va plus loin, trop loin exprès, cela nous rappelle nos rituels lors des vœux de nouvel an, il nous donne à envisager un possible rendu impossible par notre nature humaine, mais dans tous les cas un bonheur plausible, seule sa pérennité est impossible, comme le sont les jours de beau temps, comme le plaisir permanent est impossible ou plutôt je rajouterais à ses propos que ce changement, cette impermanence, est nécessaire pour apprécier, car même l’Eden ne fut pas un paradis terrestre pour l’homme, il avait besoin de continuer à grandir : « s’il y avait un bonheur vrai, un bonheur libéré, détaché de soi, de la possession et donc de la peur de perdre, un bonheur sans angoisse… ce bonheur serait du côté de l’amour universel… Le paradoxe c’est que tout, pour nous, ce n’est pas assez :  nous passons notre temps à désirer autre chose que ce qui est. C’est-à-dire, exactement, à désirer autre chose que tout ! ». C’est pour cela que l’homme est un animal denaturé comme le disait Rousseau et comme je l’ai développé quelques notes plus tôt, quelques mois plus tôt. Nous ne pouvons pas nous contenter de ce que l’on a, car une irrépressible nécessité d’adaptation, d’évolution, de remise en cause, nous pousse à bousculer nos acquis et les fruits que Mère Nature met à notre disposition. Nous ne sommes pas capables d’éprouver sur la durée un amour universel, non pas par incapacité intellectuelle ou par manque de discernement ou même par défi. Tout simplement, et ce n’est pas si simple, parce que l’homme ne peut s’y résoudre, ce serait comme abandonner la course, la compétition, contre qui? Contre lui-même.

23 septembre 2011

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L’Être-Temps et le non-Être

Très belle analyse du professeur André Comte-Sponville sur le temps, pages 62 et 63, de la transcription du débat qui a suivi la conférence sur « Le bonheur, désespérément ». Le temps et notre rapport avec ce dernier est un sujet qui me passionne depuis la révélation de cette passion lors de mes lectures de Thomas Mann, notamment « La montagne magique ».

André Comte-Sponville nous propose ici une définition du temps qui désigne le présent, le domaine du réel, comme unique rapport que nous ayons réellement avec lui. Il part de la définition classique du passé qui n’est plus et du futur qui n’est pas encore (Saint-Augustin) pour en conclure que seul le présent représente la réalité du temps, « l’Être-Temps ». Un peu à l’image d’un film projeté sur un écran, la seule réalité du film, ce sont les images qui se succèdent sur l’écran. Spinoza nomme cela la durée nous indique André Comte-Sponville : « Le présent reste présent, si bien que la seule chose qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il ne cesse de se maintenir… autrement dit la perduration du présent… Donc le temps, c’est le présent ». Cela pourrait vous sembler restrictif. Heureusement, intervient ensuite notre intellect qui nous permet de donner plus de profondeur au temps, à ce présent qui dure. Tout d’abord, la mémoire qui permet le souvenir de cette continuité associée à notre raison qui assemble cette dernière dans une certaine cohérence. Comme lorsque l’on regarde un film, on en déduit le scénario, l’histoire. Toutefois il ajoute que « la mémoire et la réminiscence c’est du présent ». En effet, on ne peut se souvenir que dans le présent et c’est aussi pourquoi il est enseigné de vivre plus dans le présent et moins regarder vers le passé. Car, assurément on ne peut pas vivre dans le passé, mais on se détourne de l’ici et le maintenant pour revivre, grâce à notre mémoire, des événements passés. Malgré la qualité de notre mémoire, il est quasiment certain qu’elle ne sera pas aussi détaillée que la réalité et c’est aussi pour cela que l’on a mieux à faire que ressasser le passé, un passé qu’Alain Robbe-Grillet pensait qu’il ne pouvait qu’être faux, qu’être fantasmé. Si déjà nous ne savons pas vivre vraiment dans le présent, ne soyons pas surpris de la pauvreté de nos souvenirs, même si l’inconscient enregistre tout ou presque, un mélimélo entre rêve et réalité.

Quant à l’avenir, même s’il n’est pas encore et que l’on ne peut pas maîtriser totalement son existence future, André Comte-Sponville fait remarquer (enfin) que l’avenir n’est pas seulement du registre de l’espérance, car on peut le prévoir comme on prévoit la météo de demain, c’est-à-dire que l’on est capable d’évaluer les probabilités de tel ou tel événement qui ne s’est pas encore réalisé. Cela reste pour moi encore une certaine espérance, car ces réalisations manquent encore à notre existence et pourraient manquer si, contre toute attente, elles ne se réalisent pas. Comme dans le cas avec le passé, le futur ne s’envisage qu’au présent. André Comte-Sponville parle (enfin) de l’utilité du futur :  « Mais pouvoir l’avenir ? Je répondrai que toute action suppose une puissance orientée vers l’avenir. Pour que notre réunion se tienne, il a fallu que des gens y travaillent. C’était bien un rapport à l’avenir puisque cela fait trois mois qu’ils préparent cette réunion… Mais un rapport à l’avenir en tant que l’avenir dépendait d’eux,  au présent ». Je vais vous dire, vous pouvez l’imaginer facilement, que c’étaient aussi de l’espérance.

Je vais maintenant donner ma contribution à cette belle analyse sur le temps, à la manière de Sartre avec son « Être et le néant » que je dois lire ou plutôt analyser, une contribution comme une sorte de miroir à la Camus que je pourrais intituler le non-Être et le Temps, d’inspiration des enseignements de Thich Nhat Hanh, car au final, si l’espérance est une illusion qu’il faut tempérer par rapport à la puissance de penser, d’agir, de jouir et de se réjouir, l’Être aussi est une illusion, « to be or not to be » this is not the right question :  nous ne sommes pas, non pas que n’ayons pas d’existence réelle, mais que cette existence est commune avec les êtres et les choses qui nous entourent, de même notre rapport au temps. Et c’est aussi là que tout se complique : le présent est une réalité que notre intellect augmente (une réalité augmentée) avec notre mémoire, notre capacité à donner une logique à la durée, notre capacité à envisager un futur probable grâce à notre vision, notre imagination, notre souffrance et notre espérance. Je vais même aller plus loin, je pense que l’ici et le maintenant est une illusion. Demandez l’heure précise à deux personnes, vous n’aurez jamais la même réponse, sauf par chance. Alors, dans ce cas, vivre dans le bonheur, c’est vivre dans la vérité de cette réalité, une réalité qui nous échappe, car elle est impermanente, ce qui nous incite à faire de même, grâce aux enseignements de nos ancêtres et pairs intellectuels.

29 août 2011

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« La sagesse n’est qu’un idéal, et aucun idéal n’existe », André Comte-Sponville

Enfin, on se retrouve page 56 du « Bonheur, désespérément ». D’après la légende, l’Oracle du temple d’Apollon aurait dit à Socrate qu’il était l’homme le plus sage de la Grèce antique. Il n’a pas dit que Socrate était un sage.

Je disais donc, comme précédemment, nos propos convergent :  « Non qu’il faille, en sortant de cette conférence, vous interdire d’espérer !  Surtout pas !  Vous ne pouvez pas vous amputer vivant de l’espérance ». Bien sûr, il continue de voir dans l’espérance une faiblesse et un malheur, tandis que je considère au contraire que c’est une force. Mais, comme toute force, il existe un revers à la médaille. Il ajoute que « il s’agit d’apprendre à penser, à vouloir et à aimer ». Je suis d’accord avec cette approche. C’est notre chemin d’existence. Il n’y a de compétition, seulement « si tu veux avancer, disaient les stoïciens, tu dois savoir où tu vas. Oui. Mais l’important est d’avancer. La sagesse n’est qu’un horizon ». Toutefois, cette connaissance n’est pas toujours possible. De plus, notre savoir n’est pas omniscient. C’est là, pour moi, qu’entre en jeu l’espérance. André Comte-Sponville cite Alain, qu’il apprécie beaucoup, et cela me rappelle qu’Alain fustigeait l’imagination, comme un des maux qui nous gâche la vie. Là aussi, je n’étais pas d’accord dans l’absolu. Comme pour l’espérance, il existe des personnes qui savent mal gérer ces émotions. Mais, l’une comme l’autre est un moteur de l’intelligence humaine. Donc, pour conclure cette transcription, je corrige la phrase d’André Comte-Sponville (« Plus le manque mais la puissance, plus l’espérance mais la confiance et le courage ») : Moins de manque et plus de puissance, moins d’espérance et plus de confiance et de courage. Ne voyez pas dans mes propos un quelconque outrage, au contraire, la philosophie est une intertextualité d’idées et de pensées qui participe au patrimoine de l’humanité.

24 août 2011

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« Je voudrais mourir totalement désespéré », André Gide

André Comte-Sponville cite Gide,  page 49, de « Bonheur, désespérément ». Il cite bien d’autres auteurs, comme Mélanie Klein (« lorsque le désespoir est à son comble, l’amour se fait jour… »). Il les cite pour servir sa thèse sur un bonheur sans espoir. Je ne suis pas assez intime avec l’œuvre et la vie de ces auteurs pour pouvoir donner un avis autre qu’une impression première, ce qui est l’objet de ces notes. Et, cette impression est que ces propos ne sont pas tout à fait dans le même esprit qu’André Comte-Sponville semble le croire. Dans le cas de Gide, je pense qu’il souhaite au contraire pouvoir mourir lorsqu’il aurait épuisé toutes ses capacités d’espérance. Ce que je comprends tout à fait. Moi aussi, je souhaite vivre intensément ma vie jusqu’à plus soif. Pour Klein, il s’agit de la capacité à rebondir et notamment l’amour qui redevient possible quand on a atteint le fond. C’est même une sorte d’espérance qu’elle donne pour ceux qui sont désespérés, pas dans le même sens qu’André Comte-Sponville, mais dans le vrai sens du terme. Et, il embraye encore sur le sage qui s’est débarrassé du manque,  de l’espérance et de la crainte (en voilà encore un espoir caché dans ces propos) :  « Il ne désire plus que réel, dont il fait partie, et ce désir, toujours satisfait – puisque le réel, par définition, ne manque jamais : le réel ne fait jamais défaut… ». Hélas, je ne peux pas le contredire. Mais imaginez cette vie de sage… à ce rythme-là, personne n’aurait découvert l’Amérique, personne ne serait allé sur la Lune et personne n’aurait Linux (pardon pour cette référence à mon autre passion)… et je suis encore plus en désaccord avec, page 51, son propos sur la faim : « La faim est un manque, une souffrance, une faiblesse, un malheur… ». Bien sûr, la faim dans le monde est une calamité, mais je ne pense pas que ce soit son propos, car il ne parlerait pas ensuite d’appétit, qui ne concerne que le riche, par opposition au tiers monde. La faim est une souffrance que nous partageons tous. Le plaisir est aussi une rémission de cette souffrance. On a du plaisir de boire de l’eau fraîche quand on souffre de la chaleur, par exemple. Par contre, la faim n’est pas une faiblesse, la souffrance n’est pas une faiblesse. Cela fait partie de l’existence. Ce n’est pas un malheur ni une fatalité. Je ne prône pas de souffrir pour avoir du plaisir, mais je crois sincèrement que le plaisir sans souffrance conduit à une vie sans saveur, une vie sans espoir conduit à une vie sans saveur,… La vérité, et c’est ce qu’un philosophe doit rechercher. La vérité est que souffrance, crainte, peine, doute, … tout ceci fait aussi partie du réel. Que d’enseigner que l’on peut maîtriser ces choses-là est une illusion, une espérance ni plus ni moins. C’est comme ne pas croire en Dieu, c’est aussi croire en quelque chose. Comme quoi, la philosophie a un bel avenir.

André Comte-Sponville cite aussi Spinoza, un de ses principaux maîtres à penser, que je découvre peu à peu notamment avec Gilles Deleuze. Ce qui m’impressionne, ce sont les aspects de la pensée orientale traduite avec la méthodologie analytique occidentale :  « Pour Spinoza, le désir n’est pas manque, le désir est puissance : puissance d’exister, puissance d’agir, puissance de jouir et de se réjouir » (« Éthique III, prop 6 à 13 »). Je rajoute que la vie donne cette capacité de puissance, que la vie a pour finalité cette puissance. Ce n’est pas une injonction, mais un élément de réponse à cette sempiternelle question :  pourquoi vivons-nous ? Si une roche pouvait nous parler, elle nous dirait avec sa voix de stantor :  « vous vivez pour nous qui sommes figés pour l’éternité ». De même mon smartphone avec lequel je saisis ces notes, je transforme grâce à lui mes espoirs d’écriture en puissance d’écriture. Sans moi, il ne serait qu’un objet inerte et sa seule activité ne serait qu’épuisement total de sa batterie pour s’éteindre à jamais. Nous sommes en haut d’une chaîne de puissance d’existence.

23 août 2011

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« Traité du désespoir et de la béatitude », André Comte-Sponville

Il s’agit du titre du premier livre d’André Comte-Sponville qu’il reprend, page 46, du « Bonheur, désespérément ». Je l’ai déjà dit, il n’est pas un maître de la formule. Quand il s’y essaye, il ne va pas au fond des choses comme il le fait très bien lors de ses analyses philosophiques. Il est sans doute trop préoccupé par la formule qu’il tente en vain de produire. Autre exemple, page 44, « Donc, ce que nous savons, c’est que le bonheur est désespérant; ce que j’essaie de penser, c’est que le désespoir puisse être joyeux : que le bonheur soit désespéré et le désespoir puisse être joyeux ! », que de contresens dans cette citation pour aboutir à un effet de style afin de donner une formule un tant soit peu originale. Je préfère user des mots en abusant d’eux pour en extraire les sens cachés plutôt que pervertir leur essence pour des petites phrases qui apportent de la confusion. Cette sévérité est d’apparence, car je loue les propos d’André Comte-Sponville dont je parcoure joyeusement le chemin de ses développements note après note.

Pour revenir à l’idée du professeur de philosophie, comme nous avons vu qu’il fallait désapprendre à espérer afin d’apprendre à vouloir, le bonheur qu’il nous propose est un bonheur débarrassé de l’espérance. Ainsi, le mot désespoir qu’il utilise signifiera « absence d’espoir », je préfère a-espoir comme athée (sans dieu). Il rajoute que cette absence se conquiert et comme toute chose importante dans la vie, ce n’est pas chose aisée sinon la joie ne sera pas aussi intense et le résultat bénéfique :  « Il suppose un travail, au sens où Freud parle de travail du deuil, et au fond c’est le même. L’espoir est premier; il faut donc le perdre et c’est presque toujours douloureux ». Je n’aime pas trop ce point de vue. Loin de moi, toute prétention d’écrire qu’il faille fuir la douleur pour privilégier la facilité, mais, pour moi, la douleur n’est pas une condition ou une voie à suivre, une finalité comme un besoin de se faire du mal pour expier. Cela a été trop souvent prôné en lieu et place de la liberté individuelle.

Le chemin pour perdre cet espoir est un chemin difficile qui demande de la patience et des efforts. Cela demande aussi selon les individus un peu ou beaucoup d’expérience de la vie et de ses aléas. La souffrance de notre existence sert de terreau à notre expérience. Nous avons tous cela en commun (dixit Ursula Le Guin). On n’a pas besoin de la rechercher ou pire de la provoquer. Ainsi, année après année, on se débarrasse de nos illusions. André Comte-Sponville parle de « gai désespoir » en référence au « gai savoir » de Nietzsche. Ici, aussi, le contresens me gêne et ne m’apporte que de la confusion. On comprend bien que l’on peut éprouver de la joie à vivre quand on s’est débarrassé de l’espérance. On pourrait toutefois rétorquer que c’est un peu raide. Croyez-vous que l’on vit moins bien quand on a perdu toute croyance en Dieu ? Faut-il ne vivre que dans l’espoir d’un paradis plutôt qu’ici et maintenant ? Faut-il commencer à n’être heureux que quand on vit dans le bonheur et ne vivre dans le bonheur que quand on est heureux ?

André Comte-Sponville prend ensuite l’exemple du sage, « ce serait le désespoir du sage : ce serait la sagesse du désespoir », page 45, en référence à son traité d’une joie, d’une béatitude, dans le désespoir, dans une vie débarrassée de l’espérance. Le sage est, pour lui, celui qui a atteint ce a-espoir, il « n’a plus rien à attendre ni à espérer. Parce qu’il est pleinement heureux, rien ne lui manque. Et parce que rien ne lui manque, il est pleinement heureux ». Je comprends très bien cet enseignement. Toutefois, mon esprit versatile me pousse à penser qu’il lui manque désormais quelque chose et c’est l’espoir. Il lui manque le manque et je ne joue pas sur les mots. Je dis que c’est un aiguillon, une motivation, pour avancer, pour rechercher autre chose, une condition d’évolution, en perpétuel mouvement, l’impermanence de l’intelligence.

Pour prendre en apparence à contrepied aux propos d’André Comte-Sponville, je dirais que notre imperfection est notre force, une conséquence génétique que la nature a développée pour un maximum de diversité et donc d’atouts face aux situations nouvelles. Le couple espérance et crainte sont ce genre d’imperfections qui semblent nuire à notre bonheur, mais qui, pour moi, au contraire, lui donnent plus de pérennité dans un renouvellement qui fait face à l’impermanence de l’existence. Le sage est sans crainte, mais il est aussi sans espoir et toute force de l’existence peut le quitter en cas d’adversité très forte et sans issue pour la raison. Je crois qu’il serait illusoire de penser que la solution du bonheur est d’être indifférent à ce qui nous entoure. Nous ne sommes pas des êtres indépendants, telle une forteresse inexpugnable. Ne serait-ce que les milliards de bactéries et autres êtres minuscules qui logent dans notre corps et qui lui permettent de fonctionner. Nous sommes des non-êtres. Cela signifie que nous inter-vivons avec notre environnement. Si notre esprit se défend de ses tendances naturelles dans une série de rejets, d’abstinence, les rares élus ne seront que des êtres dotés de raison, des machines. J’ai conscience de mes propos. Je comprends que le sage, qui ne vit plus dans le manque, qui peut se consacrer à l’ici et le maintenant, qui est en meilleure harmonie avec le présent, ne le gâche pas en produisant, pour son avenir, un passé dont il regretterait chaque instant perdu. Mais j’alerte sur l’erreur commune de croire en une panacée. Pour une existence bien menée, il faut aussi des objectifs, il faut aussi des doutes. Ses objectifs, nous les produisons dans nos espoirs et ses doutes viennent de nos craintes. Pour reprendre l’exemple d’André Comte-Sponville sur son année d’agrégation, il était débarrassé d’un seul coup de l’espérance de réussir ce passage obligé dans ses études, il était débarrassé ainsi des craintes de l’échec. Et, malgré tout, il a mal vécu cette période. D’autres craintes étaient venues remplacer les précédentes et c’étaient des craintes par manque de nouveaux buts, d’une nouvelle espérance qui menait jusqu’ alors son chemin philosophique :  « Et tout d’un coup vous y voilà, vous êtes agrégé… C’est le moment de la vie le plus facile, le plus heureux, ou qui devrait l’être… Mais la réalité est bien différente : c’est le moment où le normalien déprime et se dit qu’il serait temps, peut-être, de philosopher pour de bon… ».

André Comte-Sponville se défend d’être le sage qu’il décrit, car il sait au plus profond de son être que cette image idéale n’est pas la bonne voie à suivre. Elle nous permet simplement de progresser dans un apprentissage de l’équilibre de nos apparentes imperfections. Je ne vous proposerai donc pas ici une solution clef en main, car une partie du plaisir, c’est cette progression quotidienne que nous faisons et non le bout du chemin. En tout cas, je ne souhaite pas vous faire suivre ce chemin : « Celui de la désillusion, de la lucidité, de la connaissance, celui qui doit nous rendre moins dépendants de l’espoir et nous affranchir de la crainte ». Je préfère vous dire de ne pas avoir peur de la crainte. De vivre une vie active et de rebondir à chaque faux pas. D’apprendre à gérer nos espérances. De vivre en harmonie. Il n’y a pas plus de malédiction que de chance d’être vivant, mais cela il faut le comprendre au bon moment.

22 août 2011

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« Le plaisir, la connaissance et l’action n’ont que faire de l’espérance, et même, à proportion de leur réalité, ils l’excluent », André Comte-Sponville

Je suis totalement d’accord avec cette formule, dans « Le bonheur, désespérément » à la page 40, bien que je ne sois pas un adepte des phrases fermées, c’est-à-dire ne laissant pas aux nuances que la vie impose malgré notre esprit cartésien.

À la fin de la note précédente, dont celle-ci est l’extension logique, est entrée en jeu une autre notion, c’est le plaisir. Quand il y a plaisir, il n’y a pas manque, il n’y a pas de doute lié à l’ignorance et il n’y a pas non plus de dépendance à autrui ou à quelque chose, car le plaisir est immédiat, seule sa durée est inconnue. Ainsi, nous avons la définition d’un homme idéal, capable d’apprécier les plaisirs de la vie avec toute la connaissance nécessaire et agissant plutôt qu’espérant que la providence vienne à lui :  « Le sage, en ce sens, est un ‘connaisseur’, comme on dit en matière de vin ou de cuisine.  Le ‘connaisseur’, ce n’est pas seulement celui qui connaît, mais aussi celui qui aime. Le sage est un connaisseur de la vie : il sait la connaître et l’apprécier ». Entre aussi en jeu la notion d’amour, qui exclue aussi toute espérance. Personne n’espère aimer les choux de Bruxelles, en tout cas pas moi. Bien que l’amour engendre du manque et que l’on espère être aimé par quelqu’un qui nous est cher, on est déjà dans un sentiment d’amour vis-à-vis d’elle ou de lui ; L’amour est immédiat ou il n’est plus. Reste l’action et la volonté qui est son support : « la seule façon vraie de vouloir, c’est de faire ». Quand on agit, on maîtrise sa vie pour le moment de cette action. On ne dépend pas de quelque chose ou de quelqu’un. On sait ce que l’on fait. André Comte-Sponville nous donne une leçon stoïcienne très importante : « on veut toujours ce qu’on fait, on fait toujours ce qu’on veut – pas toujours ce qu’on désire ou ce qu’on espère, tant s’en faut, mais toujours ce qu’on veut ». Se réfugier derrière diverses contraintes externes ou internes ne justifie pas nos actions, car, dès lors que l’on agit, on fait ce que l’on a décidé de faire, donc on agit selon notre volonté même si on espérait faire autre chose. La crainte, nous indique André Comte-Sponville à la page 42, est le revers de la médaille dont l’espérance est la première face et il cite Spinoza : « il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir ». Il reprend l’exemple de l’examen que j’ai utilisé dans ma précédente note. On espère avoir réussi et en même temps on craint d’avoir une mauvaise note quand même selon l’examinateur. Et, si l’on refuse de connaître les bonnes réponses, si on préfère rester dans l’ignorance, alors on est encore plus dans l’espérance et dans la crainte. À partir du moment que l’on décide d’agir en recherchant les corrigés, l’action prend le pas sur l’espérance et le savoir sur l’ignorance. Si on se sent sûr de soi, il n’y a pas de raison de laisser planer le doute plus longtemps. Si, au contraire, on a peur à juste titre d’avoir échoué, alors autant le savoir tout de suite. À quoi servirait-il de laisser le suspense perdurer plus longtemps dans un cas comme dans un autre ? Toutefois, je ne condamne pas cette attitude, car elle peut mieux nous convenir que la vérité. Il faut simplement veiller à ne pas se leurrer soi-même.
Page 43, c’est la conclusion de la seconde partie sur la « critique de l’espérance » de cette conférence. André Comte-Sponville définit les trois principales façons de désirer : « trois occurrences principales du désir : l’amour, la volonté et l’espérance ». Il conclut en disant qu’il vaut mieux l’amour et la volonté que l’espérance comme désir de vivre, un bonheur en acte.

17 août 2011

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« Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir », Sénèque

André Comte-Sponville cite de mémoire, page 41 du « Bonheur, désespérément », une belle formule du sage Romain qui l’aurait écrite à son ami Lucilius. Je n’ai pas les moyens, ici à Cantho au sud Vietnam, de vérifier l’exactitude de cette citation, mais elle me plaît tel quel et c’est suffisant.
Il ne faut pas confondre espérance et volonté. Et pourtant, la volonté contribue à réaliser nos projets, nos espoirs, mais « nul n’espère ce dont il est capable ». De même, il ne faut pas confondre amour « qui ne porte que sur le réel » et espérance, ni désir et espérance. Même si l’espérance est un désir, l’inverse n’est pas vrai :  « On ne peut pas espérer ce qu’on ne désire pas… Le désir est le genre prochain, comme dirait Aristote, dont l’espérance est une certaine espèce ». Pour bien distinguer ces diverses notions, je vous propose les trois caractéristiques de l’espérance que développe ici le professeur de Philosophie, André Comte-Sponville, qui excelle dans ce genre d’exercice.
« Première caractéristique… Beaucoup répondront que c’est un désir qui porte sur l’avenir. C’est ce que j’ai cru longtemps, et qui est souvent vrai… », mais André Comte-Sponville nous enseigne que cette définition n’est pas complète et il la reformule de la manière suivante :  « une espérance, c’est un désir qui porte sur ce qu’on n’a pas ». Pas besoin d’un long discours pour comprendre que la seconde formulation englobe la première, car le futur est quelque chose que l’on ne peut pas avoir, car il n’existe pas encore et on ne peut tout au plus qu’évaluer les possibilités. Le futur est inaccessible au présent, « autrement dit un désir qui manque de son objet. C’est un désir selon Platon ». Mais le futur n’est pas le seul dans ce cas-là, un être aimé qui vit au loin, une promotion que l’on attend à son travail, une maison que l’on souhaite trouver pour y loger sa petite famille… les exemples sont nombreux. Je remarque toutefois que je n’arrive pas à citer un exemple d’espérance dont l’origine est un manque sans que le futur ne soit une composante principale dans l’équation de sa résolution. Car une réaction naturelle est que si quelque chose nous manque alors on espère l’obtenir ou la retrouver dans le futur. « Deuxième caractéristique… l’espérance peut porter sur le présent, voire paradoxalement, sur le passé », dans ce cas, il s’agit d’une espérance sur quelque chose dont on ne peut pas connaît l’issue bien que cela vient de se passer ou se passe à un instant très proche du présent. Cette deuxième caractéristique démontre que le futur n’est pas la seule condition d’espérance, il est non connaissable, mais il est surtout du domaine du manque. Ici, il ne nous manque rien ou peu comparativement à une ignorance qui nous étreint. C’est pourquoi on peut espérer sur le présent car cette connaissance ne nous étant pas parvenue, nous espérons toujours que l’issue soit ou fut favorable. Pour prendre un exemple plus heureux que celui d’André Comte-Sponville qui prend le cas d’une maladie nécessitant une opération chirurgicale, un ami très cher ou un membre de votre famille est en train de passer un examen (au hasard le BAC) et il est allé voir les résultats de cet examen. Vous n’êtes pas en mesure de savoir quel est le résultat avant qu’il ne rentre ou qu’il vous appelle au téléphone (ou envoie d’un SMS) pour vous l’annoncer :  « espérer, c’est désirer sans savoir ». Pour ce qui est du passé, on peut extrapoler cet exemple si vous êtes dans l’attente de nouvelles et que vous vivez à l’étranger dans un lieu où il vous faudra plusieurs jours ou semaines pour les recevoir malgré la technologie moderne. Dans ce cas, vous espérez que les examens se sont bien passés et, si ce n’est pas le cas, que la personne n’est pas trop triste ou abattue. Cela constitue deux espérances dont l’origine est l’ignorance, l’une sur le passé et l’autre sur le présent. L’avenir est aussi quelque chose dont on ignore l’issue. Mais cette seconde caractéristique montre bien que l’espérance n’est pas exclusivement une attente par rapport au futur.
« troisième caractéristique :  l’espérance est un désir dont la satisfaction ne dépend pas de nous », cela a un lien avec le savoir, mais pas seulement. Quand on prend l’ascenseur, on espère qu’il n’y aura pas de problème, comme dans une série B américaine. Il n’est ni question de savoir ni de manque ni de temps. Le savoir, parce que ce serait possible de contrôler si tout va bien avant de rentrer dans l’ascenseur, mais dans la pratique ce n’est pas réalisable. Le manque, parce que prendre l’ascenseur ne nous fait pas souffrir d’un manque outre le lieu confiné qui contribue à notre besoin d’espérer que tout ira bien. Le temps, parce que ce n’est pas plus le présent que le futur qui est l’objet de nos inquiétudes, la panne pouvant arriver à tout instant. L’espérance d’arriver en haut est un autre type d’espérance : Nous dépendons de la qualité du matériel et de celle des techniciens de maintenance. En prenant l’ascenseur régulièrement, il semblerait que l’on compte sur la chance, un peu comme si on était dans un casino. Le manque n’est pas au premier plan de nos préoccupations sauf si on croit que ce lieu pourrait nous apporter la fortune, le savoir est illusoire car impossible à moins de tomber dans une combine pour tromper le système, nous ne dépendons que de la chance et des statistiques qui nous sont défavorables. Cette troisième caractéristique est celle qui distingue le plus la volonté de l’espérance : « une espérance, c’est un désir dont la satisfaction ne dépend pas de nous,  comme disaient les stoïciens – par différence avec la volonté, laquelle, au contraire, est un désir dont la satisfaction dépend de nous ». Je citais plus haut : « nul n’espère ce dont il se sait capable » à moins d’avoir un grave problème psychologique.
André Comte-Sponville met ensuite ces caractéristiques bout à bout pour avoir une définition de l’espérance. Elles ne s’opposent pas. Et si je résume rapidement, je dirais que l’espérance est un domaine du manque, de l’ignorance et de la dépendance. Je ne dis pas que la volonté est dans aucun de ces cas, je dirais que la motivation et les moyens mis en œuvre sont opposés. La volonté est dans l’acte alors que l’espérance reste au niveau de la pensée. C’est pourquoi, André Comte-Sponville parle de « bonheur en acte » et de « bonheur désespéré », c’est-à-dire débarrassé des pièges de l’espérance. Cependant, je resterai prudent. L’espérance ne peut pas être notre ennemi public pour un bonheur plus lucide. Pour moi, pour qu’il y ait du bonheur, il faut de la magie. D’ailleurs dans les notes de bas de page 40, il ajoute qu’Épicure laissait une certaine place à l’espérance dans sa désignation du bonheur :  « ce qu’il appelle « l’espoir fondé », que j’appellerais plutôt la confiance ». Cet espoir fondé, cette confiance, est un processus naturel chez l’homme qui participe à notre capacité à imaginer le futur, de modeler le monde selon nos vues, de comprendre le monde en ayant une certaine attente ou prévision du résultat. Cela constitue un des moteurs de notre intelligence. C’est une espérance active. Elle peut être nocive parfois quand elle détourne trop souvent de l’ici et le maintenant. Je rappelle que notre passé est le présent qui se déroule. Sa qualité nous fournira dans le futur une base saine pour nos actions et nos futurs projets.
« Platon, Pascal, Schopenhauer ont donc tort, ou du moins ils n’ont pas raison toujours. S’il est vrai qu’on désire surtout ce qu’on n’a pas, et donc s’il est vrai que nos désirs sont le plus souvent des espérances, on peut aussi désirer ce dont on jouit (cela s’appelle le plaisir, et chacun sait qu’il y a une joie du plaisir); on peut désirer ce qu’on sait (cela s’appelle connaître, et chacun sait qu’il y a une joie de la connaissance, du moins quand on aime la vérité); on peut désirer ce qu’on fait (cela s’appelle agir, et chacun sait qu’il y a une joie de l’action) », nous avons là une belle explicitation de ces concepts qui sont incorrectement qualifiés en dehors de la philosophie. Pour revenir à Sénèque, il me semble en effet essentiel de savoir mettre de côté l’espérance pour apprendre à vouloir, à être acteur de sa vie. Toutefois, il me semble important de garder son âme d’enfant, la capacité d’émerveillement et d’espérance pour pimenter notre vie. Pour moi, le revers de la médaille de la perfection est la faiblesse.

17 août 2011

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