Le génie en équilibre

Nous sommes tous impressionnés par les prodiges, alors qu’il semble aller de soi qu’une personne soit équilibrée, même si elle dispose d’un haut niveau de maîtrise dans de nombreux domaines. Cette image est colportée par une vision romantique que l’on retrouve traditionnellement dans la littérature, mais aussi et surtout de nos jours au cinéma qui fait la propagande de notre modèle sociétal, consumériste.

À la lecture des propos de Norbert Elias sur Mozart, rassemblés dans ce petit livre blanc, un peu étouffant, « Mozart, sociologie d’un génie », l’auteur décortique l’homme que fut Mozart et la société dans laquelle il a tenté de se faire une place, en vain. Cet homme, éternel enfant prodigue en musique, ne parvint pas de son vivant à comprendre les rouages de la société de son époque, aptitude qui lui manqua là où la plupart réussissent sans mérite : page 38, « Il était furieux et vexé du traitement qu’il recevait, mais au fond il ne comprenait rien à ce qui se passait. Là se prépare lentement sa révolte solitaire, son effort pour briser les contraintes d’une situation le mettant au service d’un aristocrate de haut rang dont le pouvoir de décision s’exerçait même sur sa musique ».

De plus, l’homme rata son œdipe, ceci expliquant sans doute ce qui précède. L’un dans l’autre, il ne mourut pas vieux, non pas parce que son génie le consuma de l’intérieur, mais plutôt il lui obstrua la compréhension du monde et de lui-même : « Au début de l’année 1779, Mozart se retrouva donc dans sa ville natale, sous le contrôle direct de son père et sous l’autorité de son ancien maître, qui était aussi celui de son père… Il apparaît ainsi clairement que la révolte de Mozart était dirigée autant contre son père, bourgeois de cour, que contre le prince-évêque, aristocrate de cour et détenteur de pouvoir… Là encore, avec l’assurance que donne le recul du temps… il n’y avait guère de chances pour que la révolte personnelle de Mozart le conduisît à l’objectif recherché ».

Ce fut au final un bel exemple d’échec tant pour l’homme que pour l’humanité entière, reléguant son œuvre à son seul moyen d’expression cohérent et lucide.

Mais Norbert Elias objecte que cet échec aurait produit des fruits qui amenèrent cet homme à transcender sa musique au-delà des carcans imposés par les modèles et les conventions de son époque : « il n’est guère pensable que ce geste d’un artiste relativement célèbre dans le monde musical de son époque pour échapper à la position traditionnelle de serviteur et sortir du schéma social correspondant à sa profession soit resté sans influence sur son travail de compositeur ». Ce ne sont que des conjectures. Quelques pages plus tôt, page 34, Norbert Elias parle de « notion romantique de génie » et je pense qu’il se laisse ici emporter par ce sentiment. Toutefois, comme ce livre n’est pas de son fait, même si cette première partie était déjà bien revue et corrigée par l’auteur, il ne faut pas lui en tenir rigueur. Toujours est-il que Mozart a vécu à une époque où cette notion de génie n’avait pas la même valeur, au mieux un divertissement à l’instar d’autres spectacles insolites : page 34, « Sans cet effort de reconstitution, on ne saisit pas la structure de sa position sociale – celle du génie avant l’époque du génie – et on n’a pas accès à la compréhension du personnage ». Si cette situation difficile qu’il a vécue – entre son incapacité à dépasser les contraintes de son époque, son incapacité à gérer ses sentiments pour améliorer sa position sociale et les impératifs de ses capacités musicales hors normes – a eu un effet révélateur sur son œuvre, je ne pense pas que ce soit une manière enviable de faire surgir du néant des œuvres universelles aussi belles soient-elles. Mon sentiment est que le génie est plus à même de se révéler s’il est aidé, assisté même, dans une éducation qui vise à le rééquilibrer. De toute façon, il aura bien des occasions de chercher la petite bête et de déclencher des stimuli qui vont le pousser à se surpasser, en entraînant toute l’humanité avec lui pour les siècles à venir. De ce point de vue, je pense que Mozart fut gâché comme le furent beaucoup d’enfants avant Dolto et ceux qui ont poursuivi son œuvre d’une manière ou d’une autre. Le génie n’a pas besoin que l’on le bride, il se met suffisamment de contraintes par lui-même. Comme le répète Adrian Monk, personnage de la série télévisée du même nom, qui personnifie avec qualité le génie déséquilibré dans sa représentation communément admise par tous : « Ce n’est pas un don, c’est une malédiction ».

Autre référence, Dan Simmons, dans « Hyperion », donne vie a un personnage atypique, Martin Silenius, poète de son état, qui va connaître une existence longue et agitée. Il menait au départ une vie normale sur une planète Terre qui se remet doucement de la  cohabitation millénaire avec l’homme, comme une mère qui voit s’envoler son fils chéri, mais si usant, si intelligent, si consommateur d’espace et de temps. Martin est né sur Terre à une époque où la majorité des hommes et des femmes naissent sur d’autres planètes conquises et transformées par l’homme. Il vit sur une île paradisiaque et il mène une existence sans souci baigné par une atmosphère planétaire de repos post traumatique. Martin est poète sur cette Terre à la retraite, mais son art ne se développe pas et pourtant il en a toutes les capacités (langage, éducation, jeunesse, …). J’ai connu pendant un temps ce problème dans ma jeunesse, à La Grande-Motte, il faisait trop beau dehors… depuis j’ai fui. Martin aussi a fui. Et, il embarque sur un vaisseau spatial pour d’autres horizons et, de péripéties en péripéties, il finit par tout perdre, il sombre dans la misère et perd ses connaissances linguistiques. Dans ce contexte très difficile, il devient paradoxalement enfin un véritable poète.

Cet exemple montre que le génie ne recherche pas le confort pour éclore. Il trouve sa voie dans des chemins complexes et semés d’embûches. Mais, au moins s’il a eu la chance d’avoir une éducation sur le signe de l’apprentissage d’un certain équilibre, d’avoir eu la chance d’écouter ou de lire des maîtres de vie qui lui enseigne que son individualité est le fruit de sa multiplicité, que le moment présent est le seul instant où il vit sa vie, que la bulle d’air et la souplesse sont les meilleures façon de se préserver et à la fois d’utiliser ces énergies fussent-t-elle, au premier abord, négatives, destructrices, en opposition avec lui-même. Dans ce contexte, mieux préparé, le génie peut chercher ses propres challenges, qui nous semblent hors de portée ou inimaginables, et non porter le fardeau des autres. Un bon artisan doit avoir de bons outils.

20 mai 2011

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3 commentaires pour Le génie en équilibre

  1. J’aime l’idée de la bulle d’air
    si vide et si plastique
    utopique

  2. bgn9000 dit :

    Cette bulle d’air revient souvent dans mes propos, car elle me tient à cœur. Si accessible, si évidente et pourtant si lointaine, un peu comme arrêter de fumer… bref, une bonne résolution qui ne doit pas être prise comme telle, mais comme un état d’esprit et un comportement. L’homme ou la femme a du mal à se défaire de ses habitudes : la force de l’habitude. Du coup, profitons-en pour en adopter une qui changerait tout dans notre vie.

    Voici la bulle d’air : https://memoirevampire.wordpress.com/2010/08/14/la-bulle-dair-denergie

    et encore : https://memoirevampire.wordpress.com/2010/08/14/la-bulle-dair-denergie

    Merci Jean Paul

  3. bgn9000 dit :

    Article très instructif et très clair : http://revolution-rh.com/du-bienfait-des-metaphores

    J’aime particulièrement : « Un paradoxe est par essence contraire à l’attente ou à l’opinion que l’on a des choses. Il est donc inattendu et permet l’émergence d’une vision inédite sur une situation quelle qu’elle soit »

    C’est la définition du génie humain que de mettre son nez dans des paradoxes. C’est le résultat de notre nature à la recherche de nouveauté dans un besoin insatiable d’évolution.

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