Qu’est-ce que le désir? André Comte-Sponville

André Comte-Sponville déroule son raisonnement sur notre appréhension du bonheur, à travers les « pièges de l’espérance », le « bonheur manqué ». Page 22, dans « Le bonheur, désespérément », il cite Spinoza (« le désir est l’essence même de l’homme ») et rappelle ce que montre Aristote (« le bonheur est le désirable absolu »). Puis, il remémore « Le banquet » de Platon : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour ». Et il cite Sartre (« L’homme est fondamentalement désir d’être… le désir est manque ») qui se plaît dans les formules savantes, cultivant un adage personnel qu’il faut prendre dans le registre de l’ironie : « Pourquoi faire simple quand je peux faire compliqué ».  Dans le cas de Sartre, il s’agit de s’exprimer de manière compliquée dans une volonté opposée à celle de Picasso qui n’avait rien à prouver, et, pourtant, faire simple n’est pas chose aisée.

En effet, n’ayant pas de réponse sur la finalité de notre existence et sur l’après, nous avons en nous un très insistant désir d’être pour remplir cette existence a priori unique et en définitive plutôt inutile. Comme le désir est manque, nous compensons nos manques de réponses par un désir d’assouvir le moindre de nos caprices. Chanceux que nous sommes en ces périodes d’abondance. Pour l’heure, je ne vois qu’une attitude positive à adopter dans notre vie souvent tentée par une fuite en avant que nous propose notre société de consommation :  Sur le chemin de l’existence, il faut avancer en ayant conscience de chaque pas que l’on fait, mais aussi il faut regarder de l’avant afin de savoir où l’on veut aller, ainsi lors que l’on se retourne, on connaît quel chemin on a parcouru et pourquoi on en est là.

C’est très important de se construire un passé pour l’heure du bilan, mais aussi à chaque instant de notre parcours dans l’existence. Une vie saine est une vie équilibrée entre présent, passé et futur. Aucun des trois ne doit être négligé sous peine de se sentir un étranger dans ce parcours que nous menons. Mais revenons au désir, objet de cette note.

Si le bonheur est sujet aux caprices de nos désirs, eux-mêmes étant le produit des manques que nous rencontrons dans notre existence, je ne suis pas prêt pour qualifier cela négativement, en tout cas pas comme André Comte-Sponville l’exprime à la fin de la page 22 : « tant que nous désirons ce qui nous manque, il est exclu que nous soyons heureux ». Ce côté exclusif me chagrine comme tous propos extrêmes, sachant que, lorsqu’il s’agit d’un philosophe, je mets le curseur très proche de l’équilibre. Le manque est pour moi une motivation. Il en va ainsi en amour, les êtres qui me sont chers et que je côtoie sinon tous les jours mais aussi fréquemment. Comme à chaque fois que je m’exprime sur ce sujet, je ne suis ni pour ni contre. Je rejette la vision binaire quand elle s’impose comme la seule solution, la solution de facilité.

« être heureux, c’est avoir ce que l’on désire », d’après Platon, Épicure et Kant. Je rajouterais qu’être heureux, c’est aussi avoir des désirs, une direction subjective dans une vie qui en manque objectivement. D’ailleurs, André Comte-Sponville déroule le raisonnement suivant : « Être heureux, c’est avoir non pas tout ce qu’on désire, mais enfin une bonne partie, peut-être la plus grosse partie de ce qu’on désire. Soit. Mais si le désir est manque, on ne désire que ce qu’on n’a pas, on n’a jamais ce qu’on désire, donc on n’est pas heureux…

Oui et non. Si je reprends mon exemple sur l’amour. Chaque matin quand je quitte le foyer familial, je suis heureux de les quitter, car je sais que le manque qui va s’amplifier tout le long de la journée sera bénéfique pour entretenir le bonheur d’être avec eux. Pareil pour l’ipad2, il me fait envie, le manque qu’il créait en moi titille mon imagination. Je n’ai pas acheté la version précédente en octobre dans la perspective de ce renouvellement quelques mois plus tard. Ce manque est un délice et, en cela, je rejoins André Comte-Sponville, mais lorsque je serais propriétaire de ce nouveau jouet, non seulement mon plaisir ne sera pas diminué, mais surtout je sais que d’autres désirs motivent ma vie dont notamment l’écriture qui ne se satisfait jamais complètement. Quelque part, si le manque créé par Apple autour de son produit est quelque peu illusoire, bien que la réalisation de nos rêves de gosses, et qu’il ne soit qu’une fuite en avant dans une course aux gadgets, il est des désirs que l’on nomme la plupart du temps des vocations qui peuvent durer toute une vie et qui donnent la direction à suivre sur le chemin de l’existence. C’est en cela que je me permets de reprendre la citation précédente : si le désir est un manque et que, par définition, dès que l’objet de notre désir est atteint, ce désir n’est plus et notre bonheur en pâtit, alors il est sain de se trouver des désirs inatteignables ou difficilement pour maintenir notre vie sur un parcours cohérent et motivant. C’est un des principaux constituants de notre volonté de vivre, la locomotive. Cette volonté de vivre que Mozart aurait perdue à la fin de la vie et qui aurait favorisé la maladie qui l’acajou emporté à 35 ans d’après Norbert Elias dans « Mozart sociologie d’un génie ».

« Dès qu’un désir est satisfait, il s’abolit en tant que désir », mais pas toute forme de désir, car si le bonheur ne se réduit pas au désir, ce dernier n’assujetti pas le bonheur sinon cela signifierait que l’on n’était pas heureux, que l’on vivait une illusion de bonheur, comme si on vivait à crédit. De plus, le bonheur comme le désir ne sont pas uniques. Encore un schéma binaire qu’il faut prendre avec précaution. « Comme être heureux, ce n’est pas avoir ce qu’on désirait mais avoir ce qu’on désire, cela ne peut jamais arriver », être heureux c’est être et non pas avoir. Cette vision binaire qui consiste à croire que si on n’a pas une chose alors ne peut pas avoir l’autre chose. Comme si la vie était régie par un moteur d’inférences, si la vie était de l’ordre de la logique et de la raison, cela se saurait et d’illustrés mathématiciens l’auraient mis depuis longtemps sous forme d’équations. Je comprends les propos d’André Comte-Sponville, sa mise en garde, pour ceux qui courent derrière des chimères comme les gadgets technologiques. Toutefois, je crains les remarques castratrices et le yo-yo entre révolution des idées et retour à la raison, même quand les intentions sont louables comme ici. Ce que je crains ce sont les schémas de pensée trop limités, la facilité. Comme cette note devient trop longue, je vous propose de la scinder en deux.

8 mars 2011

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