« Le bonheur (comme but) dans la vérité (comme norme) », André Comte-Sponville

Page 80 et suivantes de la transcription du débat qui a suivi la conférence intitulée « Le bonheur, désespérément », André Comte-Sponville se livre à une ultime définition, celle de la philosophie, son chemin dans l’existence. Décidément, le débat fut très instructif et cette transcription largement méritée. Cette définition de sa philosophie, il nous la livre après avoir défini, encore une fois, la notion de sagesse, en commençant par « Tant que tu fais la différence entre le nirvana et le samsara, tu es dans le samsara » que j’ai eu l’occasion d’entendre dans les propos de Thay et qui a nourri mes rêveries de roman dès les premières fois où nous sommes allés ensemble, ma chérie et moi, en 2001, avant les enfants, déjà une éternité, ce fut à chaque fois une explosion d’idées à propos d’un vœu de jeunesse que je ne suis pas prêt à révéler, la genèse de mes envies d’écriture qui vit sa période plus mature dans ses notes…, bref André Comte-Sponville définit la sagesse comme quelque chose que l’on ne doit pas différencier de la vie réelle, du style : on ne devient pas sage mais on construit et vit sa sagesse :  « La sagesse n’est pas une autre vie, où soudain tout irait bien dans votre couple, dans votre travail, dans la société, mais une autre façon de vivre cette vie-ci, telle qu’elle est. Il ne s’agit pas d’espérer la sagesse comme une autre vie; il s’agit d’apprendre à aimer cette vie comme elle est – y compris, j’y insiste, en se donnant les moyens, pour la part qui dépend de nous, de la transformer ». En un mot, il ne suffirait pas de tout quitter comme un ermite et de faire en sorte de devenir un sage. Je ne critique pas les moines, c’est un autre choix de vie. Je trouve intéressant humainement de rester confronté à la vigueur de notre société, sans pour autant perdre son énergie en lutte inutile. André Comte-Sponville fait évidemment le lien entre sagesse et bonheur, deux faux idéaux accessibles ici et maintenant : « La sagesse, …, c’est le maximum de bonheur dans un maximum de lucidité. C’est moins un absolu qu’un processus. On se rapproche de la sagesse à chaque fois qu’on est un peu plus lucide en étant un peu plus heureux, à chaque fois qu’on est un peu plus heureux – ou un peu moins malheureux – en étant un peu plus lucide ». La lucidité qui est faussement considérée comme source de problèmes et que l’on fuit dans des plaisirs à courte durée, dans des gadgets. Prenons Steve Jobs, au hasard, à quelques semaines ou mois de sa disparition, selon le point de vue ou la rumeur que l’on accorde de l’importance, il n’a lancé que des gadgets. Je suis dur même si je reconnais la qualité de l’homme. En effet, quelle est la durée de vie d’un gadget technologique ?  Certains diront que sa plus grande œuvre aura été iTunes (je ne peux m’empêcher de le traduire mentalement en beaucoup de fric) puis l’App Store, un fabuleux modèle économique totalement novateur. À la fin, il a été lucide et, plutôt que mourir sur son trône, il s’est réfugié auprès des siens. Je suis certain qu’il aura connu beaucoup plus le bonheur que s’il avait persisté dans cette ridicule course au succès. Il a été sage en quelque sorte. Il a su être lucide. C’est ce détail qui en fait pour moi un grand homme.

Page 84, la dernière page de ce petit livre que je citerai ici, André Comte-Sponville nous offre une réelle voie d’exploration de nos âmes et ce chemin est la philosophie : « c’est que la quête du bonheur et celle de la vérité caractérisent, ensemble, la philosophie ». C’est un projet tout simple qui demande plus qu’une vie et ces vies nous les avons, celles de nos ancêtres. Certes, La Bruyère disait que tout a été dit et que nous arrivons trop tard, certes d’autres diront que les philosophes tournent autour du pot sans atteindre leur but dont ils redéfinissent sans cesse la nature, réjouissons-nous au contraire de cette intertextualité riche et enivrante. « Toute la dignité du philosophe consiste à soumettre toujours le but à la norme, et jamais la norme au but ». Si la norme est la vérité et que comprendre est un but, il ne faut pas que comprendre devienne un dictat intellectuel, ce que la vérité par nature ne saurait être.

Pour conclure cette jolie épopée que fut pour moi le parcours de ce livre si riche, je vous livre ma conviction la plus profonde : le bonheur ne se recherche pas, il est là, il s’appréhende avec lucidité. Et, pour y parvenir, cessons de croire que nous sommes seuls, isolés du reste du monde, spécimen unique d’un animal dénaturé.

23 octobre 2011

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