« Je voudrais mourir totalement désespéré », André Gide

André Comte-Sponville cite Gide,  page 49, de « Bonheur, désespérément ». Il cite bien d’autres auteurs, comme Mélanie Klein (« lorsque le désespoir est à son comble, l’amour se fait jour… »). Il les cite pour servir sa thèse sur un bonheur sans espoir. Je ne suis pas assez intime avec l’œuvre et la vie de ces auteurs pour pouvoir donner un avis autre qu’une impression première, ce qui est l’objet de ces notes. Et, cette impression est que ces propos ne sont pas tout à fait dans le même esprit qu’André Comte-Sponville semble le croire. Dans le cas de Gide, je pense qu’il souhaite au contraire pouvoir mourir lorsqu’il aurait épuisé toutes ses capacités d’espérance. Ce que je comprends tout à fait. Moi aussi, je souhaite vivre intensément ma vie jusqu’à plus soif. Pour Klein, il s’agit de la capacité à rebondir et notamment l’amour qui redevient possible quand on a atteint le fond. C’est même une sorte d’espérance qu’elle donne pour ceux qui sont désespérés, pas dans le même sens qu’André Comte-Sponville, mais dans le vrai sens du terme. Et, il embraye encore sur le sage qui s’est débarrassé du manque,  de l’espérance et de la crainte (en voilà encore un espoir caché dans ces propos) :  « Il ne désire plus que réel, dont il fait partie, et ce désir, toujours satisfait – puisque le réel, par définition, ne manque jamais : le réel ne fait jamais défaut… ». Hélas, je ne peux pas le contredire. Mais imaginez cette vie de sage… à ce rythme-là, personne n’aurait découvert l’Amérique, personne ne serait allé sur la Lune et personne n’aurait Linux (pardon pour cette référence à mon autre passion)… et je suis encore plus en désaccord avec, page 51, son propos sur la faim : « La faim est un manque, une souffrance, une faiblesse, un malheur… ». Bien sûr, la faim dans le monde est une calamité, mais je ne pense pas que ce soit son propos, car il ne parlerait pas ensuite d’appétit, qui ne concerne que le riche, par opposition au tiers monde. La faim est une souffrance que nous partageons tous. Le plaisir est aussi une rémission de cette souffrance. On a du plaisir de boire de l’eau fraîche quand on souffre de la chaleur, par exemple. Par contre, la faim n’est pas une faiblesse, la souffrance n’est pas une faiblesse. Cela fait partie de l’existence. Ce n’est pas un malheur ni une fatalité. Je ne prône pas de souffrir pour avoir du plaisir, mais je crois sincèrement que le plaisir sans souffrance conduit à une vie sans saveur, une vie sans espoir conduit à une vie sans saveur,… La vérité, et c’est ce qu’un philosophe doit rechercher. La vérité est que souffrance, crainte, peine, doute, … tout ceci fait aussi partie du réel. Que d’enseigner que l’on peut maîtriser ces choses-là est une illusion, une espérance ni plus ni moins. C’est comme ne pas croire en Dieu, c’est aussi croire en quelque chose. Comme quoi, la philosophie a un bel avenir.

André Comte-Sponville cite aussi Spinoza, un de ses principaux maîtres à penser, que je découvre peu à peu notamment avec Gilles Deleuze. Ce qui m’impressionne, ce sont les aspects de la pensée orientale traduite avec la méthodologie analytique occidentale :  « Pour Spinoza, le désir n’est pas manque, le désir est puissance : puissance d’exister, puissance d’agir, puissance de jouir et de se réjouir » (« Éthique III, prop 6 à 13 »). Je rajoute que la vie donne cette capacité de puissance, que la vie a pour finalité cette puissance. Ce n’est pas une injonction, mais un élément de réponse à cette sempiternelle question :  pourquoi vivons-nous ? Si une roche pouvait nous parler, elle nous dirait avec sa voix de stantor :  « vous vivez pour nous qui sommes figés pour l’éternité ». De même mon smartphone avec lequel je saisis ces notes, je transforme grâce à lui mes espoirs d’écriture en puissance d’écriture. Sans moi, il ne serait qu’un objet inerte et sa seule activité ne serait qu’épuisement total de sa batterie pour s’éteindre à jamais. Nous sommes en haut d’une chaîne de puissance d’existence.

23 août 2011

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