« À quoi sert de vieillir ? », Luc Ferry

« la pensée élargie… celle qui parvient à s’arracher à soi pour se mettre à la place d’autrui, non seulement pour mieux le comprendre, mais aussi pour tenter, en un mouvement de retour à soi, de regarder ses propres jugements du point de vue qui pourrait être celui des autres », page 285, fin très dense et intense de « Apprendre à vivre » de Luc Ferry, il s’agit ici et maintenant de l’éthique et de la quête du salut, après la theoria, du nouvel humanisme. Distanciation et autoréflexion, cela me rappelle bouddha bien que l’approche soit différente, occidentale, un peu comme les méditations shamaniques de Barbara Hand Clow, consistant à sortir de son corps d’abord, à voyager, pour revenir à lui tel un observateur extérieur. Je pense sincèrement que cette prise de distance est mieux appréciée par un occident européen habitué aux conquêtes d’un espace qui lui manque a contrario des grandes steppes de Russie et de Chine. Cependant, je pense que l’approche orientale du retour à soi, du voyage intérieur, pour déceler ces grands espaces qui nous composent et ce temps élargi qui est dans notre inconscient, est une approche plus saine, car comment bien voler si on ne sait pas atterrir ? Ce n’est pas un jugement. On prend beaucoup de distance avec soi-même dès lors que l’on développe une vision profonde que nous ne sommes pas un individu, un singleton, que nous ne sommes pas si dénaturés que Rousseau le croyait. Thay avec son exemple du nuage qui finit dans son thé exprime notre relation avec cet espace et ce temps extérieur. Toutefois, Luc Ferry a aussi raison avec ce souci de prendre de la distance avec soi-même. Les voyages sont d’excellents moyens. Si je pouvais trouver un job à Singapour ou Hong Kong… Mais comme le signalait Ursula Le Guin : « il n’y a pas de voyage sans retour ». Et, le retour est largement facilité si on est conscience que soi-même est une composition de ce qui nous entoure, de qui nous a précédés. Dès lors le voyage n’est pas une fuite et le retour à la maison, une joie.

Plus bas, Luc Ferry nous rappelle l’intertextualité, bien explicitée par Umberto Eco qui sait nous faire voyager dans ses écrits à plusieurs niveaux de lecture. Cette intertextualité concerne aussi la philosophie et il est normal de retrouver un discours humaniste comme celui de Rousseau dans la nouvelle pensée humaniste présentée par Luc Ferry, du moment que ces propos soient acceptables dans le nouveau paradigme, c’est-à-dire après le filtre de Nietzsche, débarrassé de la naïveté des croyances surhumaines. Ainsi, il fait référence à la « perfectibilité » de l’homme que Rousseau dresse comme différenciation entre l’homme et l’animal. Cette perfectibilité rejoint la pensée élargie en ce sens que l’homme sort de sa situation, de son égocentrisme et de celle de son proche entourage, de sa culture, de sa problématique, pour prendre de la distance : « la profondeur des racines intellectuelles de l’humanisme, la notion de ‘pensée élargie’ rejoint celle de ‘perfectibilité’ dont nous avons vu comment Rousseau voyait en elle le propre de l’humain, par opposition à l’animal. Toutes deux supposent, en effet, l’idée de liberté entendue comme la faculté de s’arracher à sa condition particulière pour accéder à plus d’universalité ». J’aime bien cette notion de perfectibilité, car elle me fait tout de suite penser à nos imperfections, à nos erreurs qui nous font progresser. La pensée élargie doit garder à l’esprit cette notion sans les effets pervers du perfectionnement comme seul sens à notre vie, mais, par l’humilité qu’elle porte en elle, la perfectibilité nous permet d’éviter de trancher, de cloisonner notre vie dans une éthique rigide, car même ainsi on peut tomber dans cet écueil. J’ai, d’ailleurs, soudain l’intime conviction que nos écarts nous permettent de revenir sur notre chemin, des rappels à l’ordre en quelque sorte que le monde est impermanent et que notre esprit doit sans cesse s’adapter.

« À quoi sert de vieillir ? À cela et peut-être à rien d’autre. À élargir la vue, apprendre à aimer la singularité des êtres comme celle des œuvres, et vivre parfois, lorsque cet amour est intense, l’abolissement du temps que nous donne sa présence. En quoi nous parvenons, mais seulement par moments, comme nous y invitaient les Grecs, à nous affranchir de la tyrannie du passé et de l’avenir pour habiter ce présent enfin déculpabilisé et serein dont tu as maintenant compris qu’il était alors comme un moment d’éternité, comme un instant d’où la crainte de la mort n’est enfin plus rien pour nous », page 288, un pur moment de bonheur qui vaudrait bien une conclusion de ce livre. Il est vrai que le moment présent est le meilleur remède à cette peur du temps qui passe, mais comme toute bonne chose, il y a des côtés pervers, des accoutumances difficiles à se défaire sans acceptation. Bref, le chemin pour y parvenir est foncièrement personnel, en rapport avec nos doutes et nos espérances. Bouddha vous enseignera comment se débarrasse du désir-attachement, mais cela risque d’être difficile pour certains. Jésus vous enseignera l’amour du prochain, mais, là aussi, vous pouvez rejeter le message. Socrate vous enseignera l’exemplarité, une vie conformes à des principes, une éthique, mais comment y parvenir dans un monde mouvant. Et, pourtant, malgré ces maîtres à penser qui croyaient dur comme fer en leur theoria, la philosophie n’a toujours pas décidé pour nous, car il n’y a rien à décider, mais simplement à vivre. Soyons heureux de ces millénaires de sagesse. Vieillir c’est profiter des fruits de notre éducation ; vieillir c’est regarder nos enfants, biologiques ou non, grandir ; vieillir c’est ralentir pour revenir à soi, à travers les autres ; vieillir ce n’est surtout pas rajeunir, à quoi bon, puisque le temps ne devrait plus avoir de l’importance.

« C’est en ce point que la question du sens et celle du salut se rejoignent », évidence même que cette recherche de sens aboutisse à répondre en même à la quête du salut puisqu’une fois que l’on sait pourquoi vivre alors on peut reposer en paix. Ne dit-on pas à propos des fantômes (équivalent bouddhiste étant les âmes affamées) que leur présence en certains lieux a pour origine qu’ils ne sont pas partis en paix, pris au dépourvu? Bien sûr, ce sont des chimères, mais elles traduisent en langage populaire une angoisse qui est de mourir sans avoir réglé certaines choses importantes. Si l’on recherche toujours le sens de la vie, génération après génération, c’est que cette recherche ne peut être que personnelle.

23 septembre 2010

Publicités
Cet article, publié dans Notes, Philosophie, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s