L’absence de cœur chez Socrate est déraisonnable, l’omniprésence du cœur chez Jésus est sa raison

« Connais-toi toi-même » et « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien », les injonctions d’Apollon, le Dieu de Delphes, que je croyais de Socrate tant il les a faites sienne, sont des pièges pour ceux qui croient que le savoir peut apporter une réponse à notre besoin de sens. Ces injonctions sont très parlantes. On peut les suivre de deux manières opposées, car elles sont ambiguës. Faut-il se détourner de tout savoir, car il est vain, ou faut-il s’obstiner à trouver la vérité mais pas n’importe laquelle, la vérité sur soi ? Les injonctions ont toujours quelques perversions de ce style. Ceux qui les inventent n’ont pas eux-mêmes les réponses. C’est à l’image du dicton : « les conseilleurs ne sont pas les payeurs ». En matière de dicton, on peut se remémorer : « il faut savoir raison garder ».

À la lecture des vies comparées de Socrate, Jésus et Bouddha, je constate qu’ils ont été victimes de leurs conditions, des produits de leur temps, à l’instar des autres philosophes. Ce n’est pas une critique. C’est un constat qui n’enlève rien à leurs œuvres, après tout ils sont humains. Et qu’ils ne soient pas divins en définitive n’est-ce pas en quelque sorte une bonne nouvelle ?

Dans une forte attente messianique, Jésus a trouvé un rôle dont il a été attaché jusqu’à sa fin, condamné par ceux-là mêmes à qui il voulait apporter des réponses. Socrate a été élu le plus sage de toute la Grèce philosophe par l’Oracle de Delphes tandis que le fronton du temple d’Apollon lui disait que sa tache serait vaine. Au final, il fut jugé et condamné par les Athéniens, ceux même qu’il voulait aiguillonner. Bouddha n’a pas connu la même fin, mais n’était-il pas prisonnier, lui aussi, du personnage sans émotion et surhumain qui fut le sien pendant 40 ans ?

Revenons à Socrate, qui me semble le plus libre des trois et cependant pas totalement libre. Frédéric Lenoir nous a su résumer toute la morale du philosophe grec avec la phrase suivante, tirée de son procès : « Tout homme qui a choisi une fonction, parce qu’il la jugeait la plus honorable, ou qui y a été placé par son chef, doit à mon avis y demeurer ferme, et ne considérer ni la mort, ni le péril, ni rien d’autre que l’honneur ». On sent la pression qui est demandée d’assumer, prisonnier et geôlier à la fois. À sa place aurais-je choisi le poison pour l’immortalité ou la fuite pour l’anonymat des personnes pas assez médiatique ? L’histoire préfère trop souvent la folie du martyr que la sagesse de l’être qui se préserve. D’ailleurs Bouddha a, semble-t-il, préféré le suicide par empoisonnement plutôt que perdurer et voir son œuvre s’essouffler. C’était l’ultime miracle attendu par la foule pour rentrer dans l’histoire. D’ailleurs, les apôtres chrétiens et les saints furent principalement des victimes à l’image de Jésus. Les sacrifices païens ont perduré de cette façon. Cela créa un lien de cœur aussi solide que celui de la raison, des enseignements prodigués.

Nous sommes tous victimes de schémas. La célébrité a son revers comme l’écrivait Jean-Paul Sartre dans « Les mots ». Il est facile quelle que soit notre renommée de croire que l’on attend de nous telle parole ou tel acte. Ainsi de basculer dans l’avoir, c’est-à-dire la possession d’un statut, d’un rôle ou d’une mission. Citation de Socrate : « Les principes que j’ai professés toute ma vie, je ne peux les abandonner parce qu’un malheur m’arrive… Ils peuvent me tuer, ils ne peuvent pas me nuire ».

Et dire que c’est un Oracle a qui il confie sa vie et qui le mène si inutilement à une mort précoce.

À propos de Jésus, Frédéric Lenoir exprime clairement ce qui liait Jésus à sa mission : « Jésus n’est pas mort parce que Dieu avait besoin de souffrance, mais simplement parce qu’il a aimé sans faillir et a été fidèle à ce qu’il appelle ‘la volonté du père’. Jésus est mort pour avoir témoigné jusqu’au bout de la vérité qu’il est venu apporter ». Jésus est plus fortement ancré dans le cœur que Bouddha et Socrate. Assurément il connaissait ce dernier qui trop ancré dans la raison. Il a équilibré la pensée philosophique de l’époque. Luc Ferry écrit qu’il a battu en brèche la pensée officielle, la pensée de Socrate. Par contre, Jésus prônait un amour inconditionnel de Dieu alors que Bouddha avait pour mission d’apprendre aux hommes à se libérer des émotions et du cycle des vies. Le cœur de Bouddha est dans son enseignement qui touche la raison. Alors que l’absence de cœur chez Socrate est déraisonnable, l’omniprésence du cœur chez Jésus est sa raison.

Et c’est Bouddha qui résume très bien dans son ultime enseignement : « Soyez attentifs, je vous y exhorte : tous les phénomènes conditionnés ont la nature de la destruction, ils sont sujets à disparaître. Efforcez-vous avec sincérité ». C’est ce que Socrate et Jésus ont fait toute leur vie, c’est pourquoi leur enseignement est encore vivant de nos jours. Par contre, ce ne fut pas le cas des conditions de leur mort. En quelque sorte, ils ont choisi l’opposé de ce qu’ils ont enseigné toute leur vie pour que l’inutilité de leur exécution conclue leur œuvre. Comme l’exception qui confirme la règle.

1er août 2010

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