« La Science ne pense pas », Philosophie Magazine

« La Science ne pense pas », phrase-choc proposée en ce début de mois de Juillet sur « Philosophie Magazine ». Évidemment que la Science ne pense pas, seuls les scientifiques, les êtres humains, sont capables de penser. Nous verrons plus bas ce que recouvre le terme ‘penser’. Je ne suis pas un expert de la vie de Martin Heidegger. Je me souviens toutefois qu’il s’est retiré relativement tôt de la vie philosophique et que le reste de sa vie n’a pas été très brillant, aux antipodes de sa philosophie. Cette phrase choc extraite de son contexte intervient dans ce début de seconde partie de vie et a comme origine ses pensées de jeune philosophe.

Je ne suis pas un adepte de la petite phrase comme il se pratique en politique. La philosophie n’a rien à voir avec cela. Je comprends très bien les intentions de la rédaction de « Philosophie Magazine » qui cherche à accrocher le lecteur sur des sujets de fond dans un monde très médiatisé, en surabondance de dispersions. Ma critique concerne Martin Heidegger et par-delà Friedrich Nietzsche. L’un et l’autre ont englobé l’une des périodes les plus noires de l’histoire allemande, ce peuple qui a su tellement apporter au monde des preuves du génie humain.

Le rôle d’un philosophe est de mener une réflexion de fond et son devoir est de mesurer ses propos pour ses lecteurs et pour la postérité. C’est avant tout un travail à faire sur soi et je préconisais dans des notes précédentes une autoréflexion comme se pratiquait une autoanalyse en psychiatrie. En bref, un philosophe qui est sur le chemin de la sagesse doit être humble. Et, comme il s’agit d’une œuvre de toute une vie, cette humilité doit être comme une seconde nature. Un génie comme Nietzsche est à prendre avec recul et prudence. Il en faut, mais il ne faut pas le mettre sur un piédestal parce qu’il est philosophe. D’ailleurs c’est ce que nous enseigne les horreurs des guerres mondiales du XXème siècle à propos de la Science et des hommes en blouse blanche. Nietzsche a tenu des propos trop chargés de réaction contre l’humanisme du siècle des lumières. Sa déconstruction fut trop brutale bien qu’inéluctable et Martin Heidegger qui s’opposa plus tard à aux thèses matérialistes qui en découlaient nous renvoie le soir de sa vie intellectuelle la somme des mauvaises graines qu’il a laissées proliférer en lui. De plus, par cette phrase, il tenait sûrement à marquer les esprits par provocation très Nietzschéenne et tenter de donner de son vivant un éclat à son œuvre qui n’avait pourtant pas besoin de cela, mais c’est humain. Nous vivons tous des moments de doute.

Si je devais jouer au petit jeu de la petite phrase maligne, je dirais que la Science réfléchit, avec un petit jeu de mots à la clef. Et si je devais argumenter cette thèse, je dirais que la Science étudie tout ce qui nous entoure, tout ce qui passe à sa portée, que ce soit matériel ou immatériel, vivant ou non. Les scientifiques sont des découvreurs, ils mettent en équation, ils mettent en évidence, ils sont le reflet de ce que l’on comprend avec parfois quelques erreurs. L’acte intellectuel est indéniable et on peut parler communément de pensée, mais est-ce suffisant ? Nous arrivons enfin à ma conception du verbe penser. La réponse est dans « Le dépassement de la métaphysique » de Martin Heidegger que je n’ai pas encore lu, faute aux stocks limités de notre chère société de consommation, mais qui grâce à Luc Ferry me permet d’en avoir une vision assez juste. Il y dénonce un engagement matérialiste de la Science comme production de moyens à défaut de répondre à nos questions sur la finalité de notre existence et de ce qui nous entoure. Ceci est donc un acte de recherche de solution, une réflexion qui aboutit à un choix entre possibles et non un acte de pensée. Mais pour bien comprendre ce que cache cette subtile distinction, il est important d’appréhender un autre concept tout aussi ardu qu’est notre capacité d’être humain à transcender le vivant. Nous sommes capables d’aller au-delà de nous-mêmes, ce que l’on appelle se surpasser, ce que l’on appelle aussi de l’altruisme car nous sommes libres des contraintes de notre passé, de notre histoire, et de notre condition, c’est à dire d’animal évolué. Ces facteurs expliquent notre capacité à penser, à trop penser même et que l’on puisse à juste titre critiquer ceux qui ne pensent pas assez, car cela peut être parfois criminel. Personne ne critiquera un animal, ses actes. Ce n’est pas parce qu’il est bête (ma grand-mère me disait qu’il a de bête que le nom) mais parce qu’il n’est pas libre. On l’aura compris ce n’est pas une question d’intelligence, de capacité de traitement, d’analyse, de mémoire, d’euristique. L’ordinateur nous bat chaque jour au échec mais est-il capable de penser ? Donc penser c’est être libre. « Je pense donc je suis » disait Descartes car il sentait au fond qu’il était un être libre et dans la nature c’est une exception, la seule à ce jour. Du coup, la situation avait quelque chose d’irréel et pour se raccrocher à la réalité sa solution était de prendre conscience qu’il pensait donc qu’il existait, que ce n’était pas un rêve. Ne déplaise aux adeptes de l’ici et le maintenant, mettre en veilleuse les pensées, c’est vivre un rêve. Cette liberté est en nous, elle est immanente, on ne peut la réprimer. Et cependant, elle nous permet de transcendant le vivant, de nous élever, de nous permettre de comprendre les vérités, les lois de la nature, de la physique, toutes ces valeurs qui transcendent aussi le monde qui nous entoure. Et cette démarche est une activité de pensée autant que la quête de la sagesse, et cette Science-là, ces hommes de science-là pensent.

22 juillet 2010

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2 commentaires pour « La Science ne pense pas », Philosophie Magazine

  1. bgn9000 dit :

    J’ai trouvé ici (http://www.blogg.org/blog-56679-billet-comprendre__mit_martin_heidegger-1309432.html) une vidéo très intéressante sur Martin Heidegger qui dévoile ses véritables intensions derrière la phrase célèbre qu’il a dite. Tout simplement, le philosophe affirmait que la Science ne pense pas dans la même dimension de pensée que la Philosophie. Elle cherche à résoudre des énigmes, mais ne se pose pas la question sur le pourquoi de ces énigmes. Elle cherche à comprendre les mécanismes de l’Univers et leur naissance, mais elle ne cherche pas à comprendre comment cela a un rôle sur notre construction, sur notre nature humaine.

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