André Comte-sponville ou comment tirer les enseignements de la déconstruction, retrouver un sens à l’existence ?

Luc Ferry présente ce philosophe contemporain parmi beaucoup d’autres, parmi les rares à continuer à pratiquer la philosophie au sens noble, au sens de la recherche de la sagesse, la quête du salut. Ils sont peu nombreux à pratiquer ces enseignements millénaires au regard sans cesse rénové par le temps qui passe. Ils sont nombreux à s’être spécialisés dans des techniques spécifiques (philosophie du droit) afin de participer à l’amélioration de la compétitivité, afin de permettre à de nouveaux moyens de s’intégrer au progrès.

« Espérer c’est désirer sans jouir, sans savoir et sans pouvoir », André Comte-Sponville d’après Luc Ferry qui nous a invités plusieurs fois à ne pas se lancer dans une critique sans avoir suffisamment appris sur le sujet. Toutefois, l’objet de mes notes est de relever mes différentes réactions au fur et à mesure de ma progression sur le chemin que j’ai emprunté. Ainsi, mon sentiment premier est que l’on essaye de m’arracher quelque chose d’important à mes yeux qui motive mes pas. Je comprends très bien que regarder trop à l’avant fait perdre la conscience de l’ici et maintenant, mais si le capitaine du navire n’a pas une idée du cap alors comment amènera-t-il le bateau à bon port?

« Le raisonnement est impeccable. Frustration, ignorance, impuissance, voici bien, d’un point de vue matérialiste, les caractéristiques majeures de l’espérance », ô combien de fois ai-je souffert de telles frustrations ? combien de fois ai-je été aveugle ? Mais ne croyez pas que, si c’était à refaire, je ne retenterais pas ma chance. J’ai souvent testé les limites de ma persévérance, repoussant un peu plus loin mes renoncements. N’est-ce pas le propre de l’homme ? Pourquoi trimballer un fardeau si on n’est pas mu par nos espérances ?

« sagesses grecques… carpe diem – profite du jour présent -… la réconciliation avec le présent… les deux maux qui nous gâtent l’existence sont la nostalgie d’un passé qui n’existe plus et l’attente d’un futur qui n’est pas encore », je rajouterais bien : d’un passé qui n’a peut-être jamais existé en l’état – mais seulement dans des interprétations de l’époque ou postérieurement – et d’un futur qui n’arrivera jamais car le destin est ainsi fait. Je pense qu’il faut avoir des rêves et il faut les atteindre. Mais à aucun moment il a été dit que les rêves atteints sont ceux que l’on espérait. Et à aucun moment non plus, il a été dit qu’il faut se blâmer d’avoir vécu ce que l’on croyait bon de vivre. Il faut savoir se pardonner. Il faut mettre de côté les comparaisons oiseuses. Que celui qui saurait comparer la vie de deux êtres intelligents me lance la première pierre ! Pour sûr, il en recevra beaucoup d’autres en pleine figure.

« Carpe Diem » est assurément une bonne pratique, mais je hais les doctrines pour ce côté dirigiste. Pour vivre dans le présent, il me semble nécessaire d’être en bon équilibre avec le passé et le futur. Car c’est naturel, cela fait partie du vivant. Sinon je crois que beaucoup transformeront cette résolution d’éviter le passé et le futur en frustrations qui sont le produit des espérances inatteignables comme la déconstruction le fut.

Et Luc Ferry apporte un autre point de vue : « Il est clair qu’en ce sens le matérialisme est bien une philosophie du bonheur et, lorsque tout va bien, qui ne saurait volontiers porter à céder à ses charmes ? Une philosophie pour beau temps, en somme. Oui, mais voilà, quand la tempête se lève, pouvons-nous encore le suivre? ». Vivre dans l’ici et le maintenant en faisant en sorte d’oublier passé et futur, c’est aussi se rendre plus fragile face aux réalités, car malgré tout le passé me renforce et le futur me donne une direction. Si vous vous promenez en rase campagne en cueillant les fleurs des champs, insouciants, profitant de ce moment de paix, c’est une bonne chose, vous remplissez votre vie de ce moment merveilleux. Mais si vous rejetez systématiquement d’où vous venez et où vous allez alors gare à l’orage qui survient. Luc Ferry écrit ensuite : « C’est pourtant là qu’il vous serait de quelques secours, mais d’un coup, il se dérobe sous nos pieds – ce que d’Epictète à Spinoza, les plus grands furent bien contraints de concéder : le sage authentique n’est pas de ce monde et la béatitude nous reste, hélas, inaccessible. »

Je suis très heureux de lire Luc Ferry. Nous, humains, hommes et femmes, avons des qualités intrinsèques qui, comme toutes qualités, nous contraignent à subir des défauts, le revers de la médaille, la boîte d’allumettes de Husserl. Si je dois les résumer, en me focalisant sur les qualités premières, à l’origine de toutes les autres,  je dirais que nous sommes capables de dépasser notre condition grâce à des capacités d’analyse et de synthèse employées par un esprit libre. Le problème en ce qui concerne la sagesse, c’est que ces processus ne s’arrêtent jamais et rien en ce monde n’est pas capable de nous en imposer de telles sortes que nous en restions là de nos processus mentaux. En conséquence, si on se représente l’image de l’ordinateur qui est bien plus puissant que nous pour calculer et évaluer, nous sommes capables de transcender notre puissance mentale en ayant l’intuition du but recherché voire du résultat final. On est capable d’orienter nos réflexions, on est capable de prendre des raccourcis pour valider l’intérêt de cette recherche, on fait abstraction pour mettre de côté les détails. L’être humain est capable de beaucoup de choses, mais sa plus grande qualité est le dépassement, cette liberté intellectuelle.

Du coup, on est victime de nous-mêmes. Poussés de l’avant, nous laissons derrière nous d’innombrables chausse-trappes qu’il faut bien combler lorsque l’existence nous impose de revenir sur nos pas. C’est aussi pourquoi je dis qu’il faut se méfier des génies, non comme des monstres mais à cause du saut quantique qu’ils nous font faire. Et, comme le génie ne vient pas tout seul, comme une ampoule électrique ne brille pas toute seule, c’est l’ensemble d’une époque qu’il faut avoir à l’œil.

Pour conclure cette note sur André Comte-sponville, je dirais qu’il est important de moins juger et surtout de ne plus condamner. L’erreur est humaine et elle fait aussi bien avancer qu’une grande découverte. Vérité et Erreur sont nos principales capacités de rebondissement. Si on n’est pas content du matérialisme ou d’autre chose, il est sain de trouver un coupable, de déterminer la cause, mais il ne faut pas en rester là sinon il est presque certain que l’on suivra une direction en zigzag. Voici comment je traite mon rapport avec le passé et le futur : si le matérialisme m’est inconfortable surtout quand tout n’est pas tout rose, alors je me rappelle en souriant qu’il m’a libéré de mes peurs d’enfant et je regarde devant moi pour trouver un remède. Ainsi, je reste en accord avec mon passé et l’avenir est pour moi un prétexte pour avancer. Je ne me voile pas la face, mais cela ne sert à rien de condamner, c’est de l’énergie perdue. Comme cela ne sert à rien de lutter contre la pollution sonore. J’embrasse ma souffrance, je transforme en nouvelles résolutions.

9 juillet 2010

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3 commentaires pour André Comte-sponville ou comment tirer les enseignements de la déconstruction, retrouver un sens à l’existence ?

  1. molinia dit :

    Une petite question : dans quel livre Luc Ferry parle-t-il ainsi d’André Comte-Sponville ?

    • bgn9000 dit :

      Bonjour,
      C’est dans « Apprendre à vivre », il en parle plutôt vers la dernière partie et surtout en conclusion. Il y a beaucoup de respect dans ses propos.

      • molinia dit :

        Merci. Je n’ai toujours pas le livre ! Je viens de terminer Pascal Bruckner « Le mariage d’amour a-t-il échoué ? » On le présente comme polémique avec Luc Ferry, ce n’est pas mon impression.

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