« Le passage de la science à la technique : la mort des grands idéaux ou la disparition des fins au profit des moyens », Luc Ferry

« Le passage de la science à la technique : la mort des grands idéaux ou la disparition des fins au profit des moyens », Luc Ferry dans « Apprendre à vivre ». Quand je faisais mes études d’ingénieur on qualifiait notre école toute récente de centre de formation pour techniciens de luxe. C’est dire comme ce mot, technique, évoque en moi une mauvaise critique. Du coup, sans le recul que j’ai, je pourrais croire que Luc Ferry me renvoie à mon bac à sable plutôt que continuer à jouer de l’illusion d’une pensée philosophique. De plus, il se trouve que j’ai écouté récemment l’émission télévisée « Ce soir ou jamais » avec l’excellent Monsieur « D’art d’art » (comme on aime nommer le présentateur de cette autre micro-émission) où Luc Ferry intervenait. Il a donné une définition précise des intellectuels : En résumé, les professeurs de philosophie étaient à l’honneur. De tout temps, comme il l’expliquait, il y a continuité logique et heureuse entre enseignement et œuvre personnelle. Je me suis aussitôt senti exclu. Mais, comme je disais tantôt, il ne faut pas s’arrêter à un avis même provenant d’une personne respectable, surtout si c’est un avis rapporté (Luc Ferry le dit bien en recommandant de lire les textes originaux), et/ou surtout si c’est à l’oral. Je ne veux pas dire qu’il faille pour autant le rejeter en le déclarant inepte.

Notre conscience a tendance à faire des raccourcis et, si on analyse mieux le contexte (émission de TV) et ce que voulait dire la personne avec les limitations du langage oral, on s’aperçoit que l’on commet le plus souvent un procès d’intention à son encontre, et pour le reliquat il s’agit quasiment toujours de maladresses de l’interlocuteur. Tout cela éveille des doutes intérieurs qui arrosent nos graines de peurs, de frustrations, d’espérances mal gérées. Quoi qu’il en soit, je suis prêt à parier que Luc Ferry et moi tomberions d’accord sur l’émergence du génie qui n’a rien à faire avec les traditions, qui est une rupture avec le passé, qui est sans limitation, une évidence.

Débarrassé de ce soupçon je peux revenir à Heidegger présenté par Luc Ferry : « Voici donc l’essentiel : dans le monde de la technique, c’est-à-dire, désormais, dans le monde tout entier puisque la technique est un phénomène sans limites, planétaire, il ne s’agit plus de dominer la nature ou la société pour être plus libre et plus heureux, mais de maîtriser pour maîtriser, de dominer pour dominer. Pourquoi ? Pour rien justement, ou plutôt, parce qu’il est simplement impossible de faire autrement étant donné la nature de sociétés de part en part animées par la compétition, par l’obligation absolue de progresser ou de périr ».

Je pense que ce n’est pas faux, mais non seulement il existe des domaines où la domination par la compétition n’est pas nécessaire. Je pense au luxe. Je ne dis pas que la compétition n’y est pas présente, mais que ce n’est pas ce qui détermine la survie. De même la technique y est secondaire. Sinon on ne vendrait plus des montres sans pile. Le credo dans ce milieu est la qualité et la réputation qui en découle, la performance artistique. Mais aussi, je crois que cette menace technique, bien qu’il en existe de-ci de-là, est une évolution naturelle de la science dont le côté science fondamentale a perdu peu à peu de l’intérêt au fur et à mesure que la connaissance s’accroissait et en même temps que la difficulté pour continuer plus loin allait de pair. L’humanité est comme un homme de 35 ans ; elle croit tout savoir. Elle pense que le temps des études, de l’acquisition de la connaissance, est révolu. Il manque à l’humanité de nouveaux défis. Je pense que l’homme s’ennuie sur terre et qu’il est grand temps qu’il aille voir ailleurs, le nouveau monde célébré par Dvorak est depuis longtemps conquis.

Je disais dans une note précédente que le génie génétique ou l’électronique étaient les enfants de l’humanité, mais ce ne sont que des jouets. L’humanité doit sortir des jupes de sa mère, la terre, et trouver de nouveaux horizons, un nouveau chez soi, pour fonder un jour, pourquoi pas, une famille.

Sur radio classique, je viens d’entendre Erik Orsena qui vend son dernier livre chez Guillaume Durand. Il raconte comment Christophe Colomb a préparé son voyage (« il a autant lu qu’il a navigué », car il existait déjà de la technique). Il met l’accent sur la différence entre naviguer au bord de la côte où l’on a le choix de rentrer au port en cas de mauvais temps et traverser un océan où l’on doit lâcher-prise, surtout à cette époque, en préparant au mieux. Il en a conclu qu’il fallait augmenter la réalité par du calcul, de l’abstrait, pour arriver de l’autre côté. Je pense aussi qu’il faut de l’espoir et un peu de folie. Cela ne fait pas de mal à notre santé mentale, elle s’en trouve équilibrée. L’humanité a besoin de folie.

« La technique concerne les moyens et non les fins… une sorte d’instrument qui peut se mettre au service de toutes sortes d’objectifs, mais qui ne les choisit pas elle-même… Voilà pourquoi on dit aussi de cette dernière qu’elle est une ‘rationalité instrumentale’, justement parce qu’elle nous dit comment réaliser au mieux un objectif, mais qu’elle ne le fixe jamais par elle-même. », j’ai l’impression de lire des conseils de gestion de projet. En effet, la technique permet de résoudre des problèmes, d’apporter des solutions, mais elle est nulle pour ce qui est de respecter les délais, c’est-à-dire un objectif de livrable, alors ce n’est pas la peine de lui demander en plus la finalité, elle a déjà beaucoup à faire, d’ailleurs elle s’en moque bien puisqu’elle prend tout ceci comme un jeu. C’est parce que faisable ne signifie pas que l’on sache par avance quantifier le nombre de tâches à accomplir avec certitude et le délai de mise en œuvre car cela nécessite tout de même soit de la créativité, soit de la réflexion pour franchir les obstacles qui se dressent sur la route, en résumé des défis. C’est aussi pourquoi il y a tant de méthodologies, tant de consultants, tant d’outils de reporting, …

Ce qui rend tout ceci de plus en plus incontrôlable en apparence c’est que la technique a engendré beaucoup de technologies qui font parties de notre vie quotidienne. L’informatique est devenue incontournable en ce début de millénaire. Du coup, il faut encore plus de techniques pour faire évoluer cet existant, cette réalité, n’en déplaise à Heidegger. C’est pourquoi je le traitais d’as been. À l’instar des prédictions du calendrier Maya nous vivons une véritable accélération du temps. Est-ce un bien ou est-ce mal ? En tout cas c’est la réalité d’aujourd’hui et, comme le dit Luc Ferry, il ne nous appartient pas de prôner le retour en arrière. Le philosophe doit vivre avec son temps et c’est un produit de son temps. Il a autant pour mission de l’accepter que de refuser de se faire pervertir dans sa mission fondamentale qui est la recherche de la sagesse et la quête du salut. Dans le cas où il rejette son époque, il n’est pas mieux qu’une bibliothèque, qu’un professeur des bonnes manières d’antan. Dans le cas où il se détourne de sa mission, du serment des grands philosophes, il faut lui trouver un nouveau nom, comme un sociologue… je pense à un nom bien laid, techno-philosophe.

Encore une fois, je ne veux pas que l’on croie que je remets en cause Heidegger, surtout avec le peu d’éléments que j’ai à ma disposition. Je souhaite seulement faire avancer sa pensée. Il a mis un anti-idéal en face de la déconstruction des idéaux de Nietzsche. Et même si c’est le contraire d’un idéal, c’est un idéal quand même. C’est un erreur bien fréquente de remettre sur le tapis quelque chose que l’on croyait s’être débarrassé.

De plus, je ne pense pas d’ailleurs que Nietzsche soit le responsable du constat d’Heidegger. Il n’a fait qu’accompagner l’évolution des mentalités qui était sous l’influence d’un monde en grande mutation. C’est comme à l’assemblée nationale, les intellectuels débattent des idées qui font bouger notre monde, mais au final c’est le peuple qui décide, d’autant mieux qu’il est libre et bien éduqué.

« Le progrès scientifique cesse bel et bien de viser des fins extérieures et supérieures à lui pour devenir une espèce de fin en soi – comme si l’accroissement des moyens, de la puissance ou de la maîtrise des hommes sur l’univers devenait à lui-même sa propre finalité. C’est très exactement cela, cette ‘technicisation du monde’ qui advient, selon Heidegger, dans l’histoire de la pensée avec la doctrine nietzschéenne de la ‘volonté de puissance’ en tant qu’elle déconstruit et même détruit toutes les ‘idoles’, tous les idéaux supérieurs. Dans la réalité – et non plus seulement dans l’histoire des idées – cette mutation transparaît dans l’avènement d’un monde où le ‘progrès’ est devenu un processus automatique et définalisé, une sorte de mécanique autosuffisante dont les êtres humains sont totalement dépossédés. », je ne peux que souscrire à ce constat. Et, comme je le dis plus haut, Nietzsche n’a fait qu’accompagner un mouvement de fond depuis au moins Descartes. Le doute  qui a été introduit à cette époque a conduit la science moderne de défis en défis et il est normal que tout ceci soit mis en application pour améliorer le quotidien. Ensuite, ce besoin de confort est devenu naturellement puissant et contribue encore de nos jours à la notion de progrès pour tout un chacun. Ils sont rares à s’inquiéter des effets pervers et nombreux à s’en remettre à ceux qui gouvernent ou pensent notre quotidien. La philosophie a finalement peu d’influence sur le cours des choses actuelles. Elle n’en reste pas moins la planche de salut de l’humanité. Il faudrait qu’elle frappe un bon coup de poing sur la table, mais on a vu ce à quoi ce genre d’éclats peut résulter avec Nietzsche. Car si la philosophie a une action limitée, elle peut servir de prétexte à des personnages sans scrupule. C’est pourquoi le philosophe a des responsabilités et qu’en conséquence il doit préparer au mieux son discours. Il doit jauger ses croyances, les transformer en compréhension et en acceptation, les faire siennes. Et surtout, cher lecteur, il faut que tu saches faire le tri, surtout de nos jours.

22 juin 2010

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