Encore Nietzsche

Dans « Apprendre à vivre » de Luc Ferry : « Nietzsche va jusqu’à proposer explicitement de mettre ‘la doctrine de l’éternel retour à la place de la métaphysique et de la religion’ – comme il a mis la généalogie à la place de la theoria, et le grand style à la place des idéaux de la morale… Espérer un peu moins, regretter un peu moins, aimer un peu plus. Ne jamais séjourner dans les dimensions non réelles du temps, dans le passé et l’avenir, mais tenter au contraire d’habiter autant que possible le présent… le réel se réduit en vérité au présent, le passé et l’avenir perdront enfin leur capacité à nous culpabiliser… il n’y a ni lieu, ni fin, ni sens, à quoi nous puissions imputer notre être et notre manière d’être… en aimant tout ce qui est, à fuir la distinction des événements heureux et malheureux… à la sérénité et à l’éternité, ici et maintenant, puisqu’il n’y a rien d’autre, puisqu’il n’y a plus de référence à des ‘possibles’ qui viendraient relativiser l’existence présente et semer en nous le poison du doute, du remords ou de l’espérance. »

J’ai écrit à une certaine époque, lors de ma première lecture / écriture avec Nietzsche que j’aurais tant aimé le rencontrer de son vivant tant ses écrits me parlaient. Je ne suis pas certain que dans les faits cette rencontre fût si belle que cela, la confrontation de l’empathique persévérant que je suis avec l’antipathique rebelle qu’il était.

Souvent employée, la technique consistant à tirer des boulets rouges sur les prédécesseurs pour avancer, tuer le père, est un moyen facile de faire table rase du passé qui est aussi un raccourci  bien pratique pour innover. Je ne suis pas de ceux-là. Je préfère consolider l’édifice et y apporter des nouvelles extensions, le rendre plus cohérent et aller plus loin dans cette réflexion commune.

Mon point de vue est que le passé et l’avenir ne sont pas à bannir tel que l’exprime Nietzsche. Bannir ou plus souplement s’efforcer de ne plus s’en préoccuper, outre le fait que cela nécessite de l’énergie pour y parvenir ou du temps ce qui revient à consommer une autre ressource essentielle, je pense au contraire que le passé et l’avenir sont plus qu’utiles dans l’ici et le maintenant. L’un me donne un support et l’autre une perspective. Et, dans la même logique de l’éternel retour, il suffit de choisir son passé à se souvenir et son futur à envisager. Du coup, je n’ai pas besoin de perdre mon temps dans une méditation destinée à renforcer ma conscience de l’ici et du maintenant, ni à m’inquiéter sur ma pratique de cette doctrine, de mes choix, à me blâmer, à lutter contre mes énergies d’habitude mais à les embrasser comme on accueille un enfant en pleurs. Nous avons le besoin d’évaluer notre situation, notre emplacement, sur le chemin parcouru, une nécessité de suivre une direction sous peine de tourner en rond.

Je disais tantôt que l’on avance en cycles et non de manière linéaire, mais même ainsi tourner en rond signifie ne pas pouvoir sortir d’un cycle alors que c’est vital pour poursuivre notre chemin.

Dans la vie comme dans mes principes, j’estime que c’est important de peaufiner les choses au fur et à mesure. Donc ma capacité à oublier le passé qui amoindrit ma vie et à écarter les futurs possibles qui me font perdre du temps s’est affermie avec le temps. Là aussi c’est une des voies d’une vie intense que de s’affirmer sans se détourner du réel en vivant en ermite le temps que nous soyons prêts. Assumons nos échecs comme on assume depuis longtemps nos premières chutes d’enfant. Révisons nos plans en fonction de l’expérience acquise. Gardons le passé plein de joies et le futur plein de promesses. Tout ceci en vivant le mieux possible dans l’ici et le maintenant. Par exemple, quand je cours vers mon train, car je veux arriver au travail le plus tôt possible pour réaliser quelque chose que j’ai pensé à mon réveil, je cours en prenant conscience que je cours et de l’environnement, surtout si c’est le printemps. Et quand le train arrive à destination alors que je n’ai pas fini d’écrire une idée, je cesse d’y penser, j’arrête comme si j’entrais en méditation, je reviens à mon environnement. Le soir quand je reprends mon écriture mon cerveau revient là où je l’ai laissé et peu m’importe si cette pause a modifié la pensée initiale. Le plus souvent elle a été enrichie et parfois au bout de quelques instants elle me revient telle qu’elle était. J’évalue sa pertinence avec un regard neuf. Le futur est sans cesse changeant dans mon esprit, car ce ne sont que des perspectives, des motivations. Le passé, c’est comme cette présente note, elle m’est agréable à relire, voire utile pour relancer ma réflexion philosophique en cas de légère panne, mais elle ne m’empêchera pas d’en écrire une autre.

6 juin 2010

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