Dans la glace

Il était 22 heures lorsque je rentrais chez moi, après une longue journée de travail, de la gare Saint-Lazare et son train de banlieue jusqu’à Versailles, et tandis que je m’asseyais à ma place habituelle en cette heure tardive où le banlieusard a déserté la capitale pour son film du jeudi soir, je vis à quelques mètres de moi un homme, encore jeune mais ayant indubitablement atteint la maturité suffisante pour être considéré comme tel, un homme aux allures distinguées, costume de grande marque à trois lettres, bien cintré, petites lunettes rondes adaptées au visage, petite moustache arborant un nez aquilin, qui regardait devant lui, les yeux dans le vague, sans doute pensant à son épouse, à ses enfants, à la soirée bien maigre qui lui reste à passer en leur compagnie, à ces trop rares moments de liberté où il pourra surveiller l’avancée de leurs premiers pas dans la société, leurs premiers bobos, tourments, gros mots, injures, il signera leur livret en répondant aux messages de leurs enseignants, vérifiera leurs devoirs scolaires et dans la foulée les mettrait au lit avec des phrases rassurantes, quotidiennement répétées, jetées comme des bouées leur servant de cadre à leurs existences toutes nouvelles.
Il me sembla un instant qu’il m’avait vu le regarder, je portais aussitôt mon regard ailleurs puis, lentement, je revins vers lui tout en affichant une expression vague d’ennui et en faisant porter mon regard sur un quelconque endroit imaginaire placé derrière lui, j’évitais de le fixer, d’attirer à nouveau son attention, de me rendre suspect, il avait un regard vide, une trace d’ennui ou de réflexion passive sur le visage, il tenait son livre de la main gauche, et avec sa main droite il touchait son menton en le lissant comme s’il portait une barbichette, peut-être mesurait-il la pilosité de son menton en cette heure tardive, ou se prenait-il pour un penseur, ses yeux semblaient fatigués, peut-être voyait-il flou les choses ou les gens autour de lui car il ne portait pas de cernes, cela expliquait en tout cas pourquoi il ne lisait plus, il devait sans doute travailler sur écran d’ordinateur à longueur de journées, un véritable fléau pour la lecture de fin de journée, du pain béni pour les opticiens, ou bien était-il simplement préoccupé, de rentrer si tard ou si tôt, le travail pas achevé et laissé pour le lendemain, obligé d’abandonner, de rentrer, rappelé à l’ordre par sa femme, ses enfants, par la fréquence des trains qui diminuent, par la vie qui n’attend pas, il semblait préoccuper comme s’il avait vu un fantôme, il évitait mon regard autant que j’évitais le sien, chacun enfermé dans nos préoccupations, nos vies, nos barrières qui nous protègent autant que nous séparent, nous étions là presque face à face, presque seuls dans ce wagon, à 22 heures, un jeudi soir, sans avoir rien à faire, rien à nous dire, d’ailleurs que dire.
Le train s’arrêta à Saint-Cloud pour quelques instants, nous fûmes l’un et l’autre libérés de cette atmosphère pesante et tandis que l’air frais, légèrement agressif, pénétrait par les portes ouvertes et que les rares voyageurs descendaient du train nous laissant un peu plus seuls que nous ne l’étions quelques instants auparavant, nos regards furent un instant emportés par ses passages vers un quai triste entouré d’une obscurité menaçante, nous y plongeâmes, je le regardais en coin, nos regards vers cette obscurité rafraîchissante, libératrice, mais qui rien au monde nous aurez attiré à l’extérieur, jusqu’au rappel à l’ordre, au hurlement de la sirène, à la fermeture des portes, au redémarrage du train, il se replongea dans son livre par réflexe, je fis de même, puis son regard repartit dans sa dérive, dans le vague après avoir lu ou cru y lire quelques lignes, des mots déclenchant de ci des souvenirs, de là des images, des sons, des cris, la vie en dehors de ce trajet si morne si triste qu’il nous semblera l’avoir rêvé plus tard en y pensant, je le regardais toujours du coin de l’œil, nous dépassâmes d’autres gares sans toutefois y prêter cette fois-ci la même attention, puis vint Viroflay, et enfin Versailles, tout à coup notre temps face à face nous était compté, j’observais encore cet homme, ce versaillais, tandis que le train entrait en gare, vers son terminus, son aboutissement, je le regardais cette fois dans les yeux, sans me cacher, comme pour imprimer son image dans ma rétine, me brûler les yeux, jusqu’à la fin, l’arrêt, les portes qui s’ouvrent, les derniers occupants qui descendent, puis n’y tenant plus, je me levais, la laissais là, dans la glace : cette image du futur.

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3 commentaires pour Dans la glace

  1. bgn9000 dit :

    Ce petit texte écrit il y a quinze ans ressemble à une prémonition qui s’est finalement réalisée.

  2. Anhdao78 dit :

    Étrange, étrange…serais tu visionnaire sans en avoir l’air?

  3. bgn9000 dit :

    En effet étrange… à l’époque j’avais fait un court passage à Jouy en Josas et je n’envisageais pas vivre à Versailles un jour…

    Mais ne sommes-nous pas souvent étranger à nous-même tandis que cet étranger fait aussi un peu parti de nous ?
    Qui de la poule ou de l’œuf… ?

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