Illusions et Liberté, illusion de libertés, liberté d’illusions et tout fut possible

 »Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand, livre cinquième, chapitre 8 :  »Tout événement, si misérable ou si odieux qu’il soit en lui-même, lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu’il fait l’époque, ne doit pas être traité avec légèreté : ce qu’il fallait voir dans la prise de la Bastille (et ce que l’on ne vit pas alors), c’était, non l’acte violent de l’émancipation d’un peuple, mais l’émancipation même, résultat de cet acte. On admira ce qu’il fallait condamner, l’accident, et l’on n’alla pas chercher dans l’avenir les destinées accomplies d’un peuple, le changement des mœurs, des idées, des pouvoirs politiques, une rénovation de l’espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait l’ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des ruines, et sous cette colère était cachée l’intelligence qui jetait parmi ces ruines les fondements du nouvel édifice. Mais la nation qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se trompa pas sur la grandeur du fait moral : la Bastille était à ses yeux le trophée de sa servitude ; elle lui semblait élevée à l’entrée de Paris… comme le gibet de ses libertés. »

En titrant cette note d’Illusions et Liberté alors que Chateaubriand nous éclaire dans la citation ci-dessus de la portée morale de la prise de la Bastille, événement au demeurant peu héroïque des débordements de la foule dont on connaît bien les moyens nombreux de manipulation et la couardise individuelle. C’est que cet événement en soi ne fut guère plus beau que la victoire de la France à la coupe du monde de football en 1998. La différence entre ces deux événements est que le second fut pacifique. Mais que le premier par ses ruines et des exactions aura permis au peuple français d’acquérir un nouveau statut dans la liberté, l’égalité et la fraternité. Hélas, l’idéal eut été que cela devienne autre chose qu’une illusion. On pourra dire que l’objectif fut asymptotiquement atteint.

Chapitre 10, « Les praticiens commencèrent la Révolution, les plébéiens l’achevèrent : comme la vieille France avait dû sa gloire à la noblesse française, la jeune France lui doit sa liberté, si liberté il y a pour la France. »

Madame de Staël avait appuyé cette constatation selon laquelle la Révolution du peuple n’était pas d’origine du peuple mais un mouvement déclenché par l’aristocratie puis reprise par le peuple. Cela me fait penser à une élection présidentielle où le candidat passe de quasi inconnu, surtout aux États Unis d’Amérique, à celui d’un présidentiable pour lequel un fanatisme régulé se met en place. Et, pour s’assurer cette victoire démocratique à échéances rapprochées, il vaut mieux répondre aux questions que l’on souffle au peuple qu’aux problèmes de fond que l’on sait impossibles à répondre en un ou plusieurs mandats ; tout le travail électoral est de rallier le peuple autour de grandes ambitions pour la France à travers un candidat alors que ces mêmes ambitions proviennent du parti de ce candidat. La presse dite libre se ralliant à ce candidat pour des raisons d’audience et ce faisant l’écho de ces idées ‘à la mode’ ou tendance. Dès lors la décision vient-elle du peuple ? Individuellement le vote est une goutte d’eau, les sondages donnent une vision réaliste de la tendance, les consensus d’experts sans vision profonde, ne faisant que telle ou telle publicité ajoutant à la confusion générale, favorisant le discours propagandiste au détriment de la réflexion qui conduit à la décision.

Si l’aristocratie a initié la Révolution, seule à avoir l’éducation suffisante pour entrevoir une partie l’ensemble et les actions à mener, n’allait pas croire qu’elle a abandonné le pouvoir même si les titres de noblesse se sont transformés en titres de propriété, en actions en bourse.

Et tout fut possible, chapitre 14 : « Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux génies, le choc du passé et de l’avenir, le mélange des mœurs anciennes et des mœurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui. Les passions et les caractères en liberté se montrent avec une énergie qu’ils n’ont point dans la cité bien réglée. L’infraction des lois, l’affranchissement des devoirs, des usages et des bienséances, les périls même ajoutent à l’intérêt de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue, débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l’état de nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que lorsqu’il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence. »

Ce fut un moment unique dans l’Histoire : un peuple souverain qui se libéra de ses jougs pour gagner en souveraineté ; moment d’anarchie transitoire entre deux régimes, moment d’autant plus fort que le changement fut important. Autres moments rares, 1945, 1968, et demain 2011, contre la tyrannie de la société de consommation ?

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