« Memoirs of a Dead Man », Paul Auster

« Memoirs of a Dead Man », Paul Auster dans  »Le livre des illusions », page 79, donne une version anglaise des  »Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand. La traduction est superbe et fidèle à l’original, pages 375 et suivantes, et le titre est quelque peu actualisé.

C’est l’occasion qu’il m’est donné, depuis le carcan scolaire, de revenir à cette œuvre, car au fond Chateaubriand et moi nous nous retrouvons à ce stade de ma vie où les questions sur mon futur (je ne parle plus d’avenir) commencent à se faire pressantes, alors que mon père semble entamer ses derniers tours de course.

La différence essentielle qu’il doit y avoir entre un roman et une œuvre comme celle de Chateaubriand est que le roman doit suggérer là où l’autobiographie doit apporter un maximum de précision, d’explications. En tout cas, si l’autobiographie est un style libre (et j’aime bien cela), le roman proscrit l’explication pour donner libre court au ressenti et l’imagination du lecteur. De la même manière que pour les films muets en noir et blanc par rapport au son et à la couleur, dixit quelques pages plus tôt Paul Auster à propos des performances d’Hector Mann.

Je disais donc que les Mémoires de Chateaubriand rejoignaient mon travail d’écriture au quotidien : « pas un jour sans une ligne ». Bien que mes travaux devraient s’intituler  »Les mémoires d’un futur écrivain » mais il n’est pas exclu qu’elles deviennent posthumes si elles ont un avenir, ce qui n’est pas assuré, malgré le labeur qu’elles représentent sur mon Palm.

Elles différent et s’apparent à la fois sur le prétexte à écrire, le support. Du temps de Chateaubriand, le voyage était un luxe, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Par contre, l’étude des belles lettres et des écrits anciens n’est plus rentable aujourd’hui et il faut soit être nanti soit aimer vivre dans la pauvreté pour s’y consacrer à fond. Ainsi, je fais en quelque sorte mon propre parcours initiatique. En gagnant en qualité là où je perds en quantité, en y consacrant mes meilleurs moments.

En relisant cette note quelques jours plus tard dans un fond sonore de « Préface à une vie d’écrivain » d’Alain Robbe-Grillet (je recherchais le passage sur le baume du tigre et l’île d’Hong Kong), que j’aurais intitulé  « Apothéose d’une vie d’écriture », je tombais, voire retombais, sur l’autobiographie (Chapitre 18  »un nouveau pacte autobiographique ») où il critique  »le pacte autobiographique » de Philippe Lejeune. Dans ce diktat (à l’instar de tous ces enculeurs de mouche intellectuels), il fustige deux points : On doit avoir tout compris du monde qui nous entoure et on ne doit pas mentir. Je comprends parfaitement qu’Alain Robbe-Grillet s’opposa à ces considérations niaises puisque si Socrate n’avait pas écrit  »Connais-toi toi-même », non sans cynisme et tyrannie, l’auteur du « Voyeur » et du  »Miroir qui revient » n’aurait pas rétorqué qu’il fallait d’abord comprendre le monde pour se comprendre soi-même avant de se connaître. Deux approches en contradiction apparentes mais au fond très proches, depuis mais aussi avant (pas fumée sans feu) le  »Je pense donc je suis », le doute permanent de notre rapport au monde, qui est la poule qui est l’œuf,  et puisque le mensonge est là pour brouiller les cartes de notre mémoire défaillante.

Ainsi Alain Robbe-Grillet intervient via l’intertextualité au questionnement inconscient que Paul Auster a suscité en moi en me remémorant les Mémoires de Chateaubriand. Dans sa nature professorale, il fait son cours en démontant au passage celui d’un confrère. Ainsi, il souligne le côté fantasmatique de l’autobiographie de Chateaubriand et, via son exemple personnel, celui de toute autobiographie contrariée entre les défauts de la mémoire ( »Un mot sur le bout de la langue » de Pascal Quignard) et les mensonges que l’on se crée.

Et, décidément quelle actualité, voilà que ce matin je découvre qu’en juillet Alain André fondateur de mes ateliers d’écrire (Aleph) organise lui-même un atelier sur l’autobiographie juste après celui sur le scénario que mes collègues de la BNP m’ont offert, un peu grâce à moi. Je cite l’intitulé du stage :  »Quels souvenirs privilégier, pour quels destinataires ? Quelle confiance accorder à un matériau coloré par les sortilèges de la mémoire ? On met en évidence quelques stratégies d’écriture contemporaines afin d’explorer la façon dont écrire permet de réinventer sa vie. »

J’avoue que pour ma part ces problématiques de compréhension du monde et de fantasmatique de mon existence m’échappent un peu. Je ne dis pas que j’ai tout compris de la vie, du monde et de moi-même. Mais je suis très loin de ne rien y comprendre. Puisqu’il n’y a rien à comprendre. Nous vivons sur monde qui fut et qui sera et comme dirait Alain, un monde qui ne peut nous apporter d’autres réponses que ce nous en voyons à l’instant présent et ce que l’on peut présumer dans un avenir proche. Nous vivons dans un monde soumis aux impermanences des saisons et autres cycles. Nous sommes aussi soumis aux mêmes phénomènes. Seulement nous sommes les seuls vivant à notre connaissance qui se posent des questions, qui engrangent de la connaissance alors que nous avons aucun moyen de stockage pérenne, alors que nous oublions nos pensées d’il y a cinq minutes, alors que l’on ne sait pas distinguer la réalité du fantasme.

Alors amusons-nous à écrire l’histoire de notre vie, vécue, ratée ou rêvée. On n’a pas besoin de mentir pour écrire des mensonges.

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