De l’irrésolution

 »Le bénéfice de l’action réelle est que le parti que l’on a point pris est oublié, et, à parler proprement, n’a plus lieu, parce que l’action a changé tous les rapports. Mais agir en idée, ce n’est rien, et tout reste en l’état. Il y a du jeu dans toute action; car il faut bien terminer les pensées avant qu’elles aient épuisé leur sujet. »

Page 179 de ses  »Propos sur le bonheur », Alain nous indique clairement la subtile différence entre l’action et la pensée, entre l’acte et le désir de l’acte. J’irai plus loin entre la réalisation et la volonté. On connaît les louanges qui sont faites à cette dernière, élément moteur de l’action humaine mais ces louanges peuvent être produites que si la réalisation a été atteinte. La volonté n’est rien sans réalisation quelque soient la finalité et l’utilité qui appartient à l’avenir alors que la volonté devient passé dès lors qu’elle est remplacée par le présent.

Cette note d’Alain se trouve dans un chapitre qui est titré « De l’irrésolution » où l’auteur cite Descartes qui en parlait comme l’un des plus grands maux sans autre explication ou approfondissement. Alain infère la pensée de Descartes dans l’analyse des passions humaines, leur origine.

 »Les jeux de hasard… plaisent parce qu’ils entretiennent le pouvoir de décider. C’est comme un défi à la nature des choses, qui met tout presque à égal, et qui nourrit sans fin nos moindres délibérations. Dans le jeu, tout est égal à la rigueur et il faut choisir. Ce risque abstrait est comme une insulte à la réflexion… On ne dit point : ‘Si j’avais su’, puisque la règle est qu’on ne peut pas savoir. Je ne m’étonne pas que le jeu soit le seul remède à l’ennui ; car l’ennui est principalement de délibérer, tout en sachant bien qu’il est inutile de délibérer. »

Bien sûr Alain vivait à une époque différente. Les jeux de hasard sont devenus une plaie sociale, à la fois pour les jeunes avec les consoles de jeu, mais aussi pour les personnes âgées dans les casinos et maintenant avec la génération d’adulescents que nous sommes (Wii). L’abrutissement est la drogue injectée dans chaque cas. L’individualisme se répand et devient commerce (internet, téléphone portable, jeux online, vidéo online, rencontres online…).

Cependant, l’irrésolution demeure un mal préoccupant. L’Homme se pose souvent des questions sur ses origines mais tout aussi souvent sur son avenir et, derrière cela, sur ses choix et les décisions qui lui incombent. Mais en a-t-il les moyens ? Dans ma note précédente je citais Alain qui décrivait avec justesse notre processus de pensée. L’avantage est qu’il donne la priorité à la découverte, il évite une pensée figée, une compétition Darwienne des idées, une lutte pour la survie, contre l’oubli qui est aussi un oubli gage de renouveau. En revanche, l’inconvénient du procédé est l’indécision, car tout est en mouvement mais un mouvement à l’instar des saisons sinon aucune pensée cohérente ne surgirait de notre cerveau. C’est ce que l’on nomme impermanence. Elle est un atout dans bien des cas mais nous procure des migraines à force de concentration, de volonté et d’organisation. Ainsi l’indécision identifiée, on en vient assez naturellement à l’irrésolution qui l’état général constaté suite à de multitudes indécisions qui bloquent le processus de pensée.

« J’ai souvent pensé que la peur, qui est la passion nue, et la plus pénible, n’est autre chose que le sentiment d’une irrésolution, si je puis dire, musculaire. L’on se sent sommé d’agir et incapable… Et c’est toujours par trop d’esprit que l’on souffre de peur. Certainement le pire dans les maux de ce genre, comme aussi dans l’ennui, est que l’on se juge incapable de s’en délivrer. L’on se pense machine et l’on se méprise. »

On parlerait de bug dans mon autre vie mais je ne suis pas certain de la pertinence de la comparaison. La distribution des unités de traitement et leur parallélisation dans nos processus mentaux sont tels que le bug informatique est un dinosaure des problèmes de traitement de l’information. Je ne suis même pas certain que, si l’irrésolution est mal, ce soit aussi un problème ou une erreur. Elle paraît en effet inefficace et dérangeant comme le sont nos échecs mais elle participe à nos processus mentaux au même titre que l’oubli ou la folie. Nous ne sommes pas des machines.

« Tout Descartes est rassemblé en ce jugement souverain où les causes se montrent et aussi le remède. »

Et moi qui croyais que le raisonnement Cartésien était ce qui se rapprochait le plus des prémisses de l’informatique.

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