»Tous les métiers plaisent autant que l’on y gouverne, et déplaisent autant que l’on y obéit », Alain

 »Tous les métiers plaisent autant que l’on y gouverne, et déplaisent autant que l’on y obéit… L’homme s’ennuie du plaisir reçu et préfère de bien loin le plaisir conquis ; mais par-dessus tout il aime agir et conquérir ; il n’aime point pâtir et subir ; aussi choisit-il la peine avec l’action plutôt que le plaisir sans action. Diogène le paradoxal aimait à dire que c’est la peine qui est bonne ; il entendait la peine choisie et voulue ; car, pour la peine subie, personne ne l’aime. », page 107, « Propos sur le bonheur », Alain expose le paradoxe humain, la cause de son évolution ininterrompue. Parce qu’il aurait été plus simple de se vautrer dans des draps de soie une fois sortis de nos cavernes. Bien sûr il y a les inégalités qui poussent aux conflits sociaux ou territoriaux. Mais si la recherche du plaisir avait la seule motivation, il y a bien longtemps que l’on aurait trouvé une solution.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale et ses atrocités, depuis la création de la menace atomique et ses possibilités d’extermination, la guerre a perdu de son intérêt ludique, comme le dit Alain depuis 1908, de son remède à l’ennui. Du même coup nous (occidentaux) sommes entrés dans une ère de confort, de bonheur matérialiste. La recherche du plaisir pourrait sembler être notre seul objectif. Et pourtant…

Certains diront que nos préoccupations matérialistes nous poussent à nous lever chaque matin pour des journées de labeur. Ils ont raison. Dans ce train qui relie Versailles à Paris, je ne vois que des nantis, mais qui ne ménagent pas leur peine. Je vois aussi des personnes comme moi qui ont fui des zones urbaines à plus fortes mixités pour se retrouver ensemble dans un calme nécessaire à nos vies sous stress, pour se retrouver sans la sollicitude des autres, sans leur jugement limité. Et oui limité, à l’instar des conversations de café, car il faut un certain talent et du travail pour aller au-delà des apparences. En écrivant cela je repense à un ami, parrain de mon premier enfant, qui exprimait avec une émotion contenue les vicissitudes de son travail, les heures passés et les week-ends, les trop rares moments avec son fils d’un an et demi. Bien sûr il ne subit pas vraiment la situation, car il aurait plusieurs façons de tout stopper sans remettre en cause son confort. Bien sûr il court après le profit, les opportunités que vont lui apporter ce job. Mais il existe là aussi d’autres moyens, des tas, dont le nombre d’heures n’est pas forcément la meilleure solution. Bien sûr il s’est engagé dans une voie et sa conscience professionnelle le contraint à persévérer à la fois pour son patron et pour lui-même. Bien sûr il est tellement engagé dans l’action qu’il n’a pas le temps de réfléchir à autre chose. Mais la nuit il dort comme un bébé, satisfait de ses actions et des peines qu’il a dépassées.

Toutes ses raisons évoquées ne peuvent pas expliquer sa situation même si on pourrait rétorquer malignement qu’il serait mieux au travail qu’à la maison, un lieu où il peut exprimer ses talents, où il a un sentiment de puissance, à la différence d’un lieu où il devra assumer un quotidien au ralenti d’un très jeune enfant sous les ordres de sa concubine transformée en mégère. On ne peut pas nier cet argument puisqu’on a cité Alain qui disait que l’on ne peut comprendre le sexe masculin que dans l’action. Mais là aussi ce serait un jugement limité que de s’en tenir à cette unique explication. À l’instar des petites phrases en politique et de la plupart des citations qui plaisent par leur effet percutant et une certaine logique évidente et universellement compréhensible, un jugement limité comme celui fait l’effet des yeux de la méduse qui fige ses fidèles tout en les amenant à leur perte.

Ce qui nous relie tous c’est la souffrance écrivait Ursula Le Guin dans  »Les dépossédés ». Il est vrai que si les joies de ce monde, le bonheur, n’est pas quelque chose de systématiquement partagé par tous, j’aurais tendance à croire que la souffrance qu’elle soit physique ou intellectuelle ou mentale est un sort commun à des niveaux divers certes mais aussi selon des sensibilités différentes. La quantification de la souffrance n’est pas chose aisée. Elle dépend du référentiel, du contexte, de la nature de la souffrance et si elle est subie ou non, …, bref elle est souvent mal estimée, comme un jugement limité. Par contre ce qui est intuitivement certain c’est que l’on ne peut y échapper tout du moins l’atténuer voire la détourner et c’est là que l’on rejoint Alain où le risque est parfois préférable à la sécurité, à la vie rangée. C’est ce qui fait sortir l’homme de chez lui.

On terminera par Alain en fin de page 107 :  »il est vrai que les perspectives du plaisir nous trompent ; mais elles nous trompent de deux manières ; car le plaisir reçu ne paie jamais ce qu’il promettait, alors que le plaisir d’agir, au contraire, paie toujours plus qu’il ne promettait. »

Je rajouterais sur ce dernier point que le plaisir s’estompe vite une fois qu’il est atteint même par conquête et très vite il faut passer à autre chose telle une fuite en avant. C’est là qu’entrent en scène les enseignements de Thay qui préconise un retour à soi, un ralentissement, dans un cadre d’une communauté de pratique, une force tranquille commune pour d’abord guérir de cette fuite en avant puis s’ouvrir à soi et enfin aux autres. Tout le contraire de l’analyse d’Alain mais sans s’y opposer, plutôt une fusion d’enseignements ancestraux et d’une compréhension de la vie moderne.

Je vous le disais, rien n’est simple sinon on en parlerait plus depuis longtemps.

Publicités
Cet article, publié dans Notes, Philosophie, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s