Mon ambition varie aussi avec le temps

« Mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre. », Alain, page 95 de son « Propos sur le bonheur », rejoint ce que je disais sur le travail comme seul refuge pour ceux qui ne croient plus en rien, comme réalisation volontaire et non subie (choix, décision et action) que l’on doit assumer. Cela semble être de l’individualisme au premier abord mais, comme pour la méditation, il s’agit de revenir à soi pour être mieux avec les autres et parmi les autres, qui servent de soutien et de prétexte, car si on était seul au monde à quoi tout cela servirait-il ?

Pour aller plus loin et renouer avec le thème de l’ennui abordé dans le mémo précédent, Alain parle de l’ambitieux : page 98,  »L’ambitieux court toujours après quelque chose où il croit qu’il trouvera un bonheur rare ; mais son principal bonheur c’est d’être bien occupé ; et même quand il est malheureux de quelque déception, il est encore heureux de son malheur. C’est qu’il y voit remède ; et le vrai remède, c’est qu’il y voie remède. »

Je ne réfute pas que je sois ambitieux. L’ambition n’est pas toujours la même chez les uns et chez les autres. Je ne suis pas intéressé par les richesses et le pouvoir. Cela ne m’empêche pas d’en rêver, mais entre désir et réalité il y a la volonté et l’action sa fidèle exécutante, sans oublier la ténacité et la persévérance ses fidèles acolytes sans lesquelles on ne pourrait pas gravir une montagne pas après pas.

Mon ambition varie aussi avec le temps. Du grand écrivain, je suis arrivé avec les évidences de la maturité à l’inférence réflexive car il semblerait que ce soit ma prédisposition dominante de base, la plus forte. On passe sa vie à faire le tri entre ce que l’on attend de nous et ce que l’on sait faire vraiment. Les attentes extérieures sont diverses, exprimées ou non, explicites ou suggérées ou inconscientes ; elles sont dans l’air ou dans les mots. Picasso savait peindre à la perfection, il passe sa vie à déstructurer ses œuvres pour revenir à sa peinture d’enfant trop tôt remplacée par le conformisme que l’on attend d’un enfant qui apprend, qui doit apprendre. Et pourtant on n’a pas tort de dire :  »Apprends à maîtriser les choses, tu auras ensuite tout le temps d’en faire ce que tu veux. »

C’est le fondement de l’éducation que d’apprendre les bases aux enfants, des bases qui deviennent de plus en plus riches et complexes tandis que l’on gagne en civilisation. La plupart d’entre eux n’iront pas plus loin avec (le passage du permis de conduire ne signifie pas que les élèves piloteront une F1) et rares seront ceux qui le feront dans plusieurs domaines. Toujours est-il que pour ces derniers le formatage générique de l’éducation sera un frein. Un peu comme en informatique où j’excelle (et où mon ambition dans ce domaine vient à l’encontre de mon autre vocation), un programme aussi bien conçu que possible au départ verra tôt ou tard ses failles de conception initiales surgir comme une montagne barrant l’horizon des évolutions futures provoquant sa réécriture complète.

Autre ambition qui domine chez moi est la nécessité de réussir ma vie familiale. J’ai longtemps cru à l’instar de mon parrain et oncle que j’en serai privé. Trop tôt pour moi, je refusais les avances d’une fille en fuyant un lieu de vacances que j’appréciais beaucoup et que je quittais définitivement alors qu’il s’agissait de mon premier séjour. Le souvenir de ce mois de juillet à la campagne ou à la montagne, je n’ai jamais su, est à la fois très présent dans ma mémoire tout en comportant les vides nombreux et normaux d’un enfant d’une dizaine d’années que je n’ai jamais voulu combler. Ensuite, un vide amoureux s’est installé, amplifié par les exigences des études. La fin des études a coïncidé avec le retour en force de cette vie amoureuse mise entre parenthèses, sans doute aidé par la fin de l’adolescence dont le glas fut sonné par l’obtention des diplômes de fin d’études d’ingénieur. L’objectif de mes parents, que j’avais relayé, était atteint et il avait fallu toutes mes ressources intellectuelles pour y arriver. J’avais l’occasion de prouver au monde que je n’étais pas si nul que cela. À partir du BAC j’avais souffert d’une inadéquation entre le système éducatif et moi-même. Loin d’obtenir des mauvaises notes, je ne suis pas adapté au concours. J’ai besoin de temps à cause de mes autres qualités (perfectionniste, persévérant, agrégateur de faits et de données, inférant des réponses complexes). Cette bataille que j’ai livrée avec moi-même pour réussir mes études a détourné l’élément féminin qui n’a jamais cessé pour autant de me préoccuper mais que j’ai évité.

Tout se mêle en moi comme sans doute en chacun d’entre nous. Ma vocation d’écriture ne peut pas occulter le reste comme ce le fut avec les études, car elle vient de moi donc je suis en mesure de décider. Comme vient aussi un peu de moi l’ambition de réussite familiale, elle a été amplifiée par la frustration pendant mes études et a pour origine mon propre modèle parental. Je sens toutefois que mon romantisme a un lien avec l’écriture. La boucle est bouclée.

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