« Celui qui a choisi ambition n’a pas cru choisir basse flatterie, envie, injustice ; mais c’était dans le paquet », Alain

« Celui qui a choisi ambition n’a pas cru choisir basse flatterie, envie, injustice ; mais c’était dans le paquet », Alain (5 juin 1909) dans « Propos sur le bonheur », page 81.

Les choix d’existence qui nous mènent à vivre la vie que l’on mène sont inconnus. Je dirais qu’ils sont issus d’une conjugaison entre l’être que nous sommes (là aussi les origines sont un melting-pot entre la génétique, les influences de notre environnement proche, au sens famille, et externe au sens relation, rencontre, interdépendance des choses et des êtres, sans oublier l’intertextualité des idées qui relie tout être dans l’espace et dans le temps en quelques relations, en quelques clics) et les circonstances ou opportunités qui nous poussent à noircir des pages blanches, puis au fur et à mesure les choses se stabilisent devenant plus coûteux d’explorer des nouvelles voies souvent par confort mais certainement aussi par sécurité dans un monde de compétitions.

On dit  »Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » mais on oublie souvent de rappeler que la jeunesse doit agir pour sa réalisation tandis que la vieillesse doit agir pour sa conclusion, pour sa continuité.

Toujours est-il qu’Alain nous propose une jolie métaphore de Platon pour expliquer les raisons de nos choix d’existence. Évidemment cela n’apporte pas de véritable réponse. On sait de toute évidence que cela ne peut être réel mais on peut en tirer un axe de réflexion, un enseignement. Contrairement au conte rien n’est déterminé à notre insu ou plutôt ici à notre propre insu, tout est toujours possible si on le veut bien.

Page 80 :  »Les âmes… sont conduites dans une grande prairie, et on leur jette devant elles des sacs où sont des destinées à choisir. Ces âmes ont encore le souvenir de leur vie passée ; elles choisissent d’après leurs désirs et leurs regrets. Ceux qui ont désiré l’argent plus que toute chose choisissent une destinée remplie d’argent. Ceux qui en ont eu beaucoup en cherchent davantage encore. Les voluptueux cherchent des sacs pleins de plaisirs ; les ambitieux cherchent une destinée de roi. Pour finir, chacun trouve ce qu’il lui faut, et ils s’en vont, avec leur nouveau destin sur l’épaule, boire l’eau du fleuve Léthé, ce qui veut dire le fleuve Oubli, et partent de nouveau pour la terre des hommes, afin de vivre selon leur choix. Voilà une singulière épreuve et une étrange punition, qui est pourtant plus redoutable qu’elle n’en a l’air. Car il se trouve peu d’hommes qui réfléchissent sur les véritables causes du bonheur et du malheur. Ceux-là remontent jusqu’à la source, c’est-à-dire jusqu’aux désirs tyranniques qui mettent la raison en échec. Ceux-là se défient des richesses, parce qu’elles rendent sensible aux flatteries et sourd aux malheureux ; ils se défient de la puissance, parce qu’elle rend injustes, plus ou moins, tous ceux qui en ont ; ils se défient des plaisirs, parce qu’ils obscurcissent et éteignent enfin la lumière de l’intelligence. Ces sages-là vont donc retourner prudemment plus d’un sac de belle apparence, toujours soucieux de ne point perdre leur équilibre et de ne point risquer, dans une brillante destinée, le peu de sens droit qu’ils ont conquis et conservé avec tant de peine. Ceux-là emporteront sur leur dos quelque destinée obscure dont personne ne voudrait. Mais les autres, …, ceux-là que voulez-vous qu’ils choisissent, sinon encore plus d’aveuglement, encore plus d’ignorance, encore plus de mensonge et d’injustice ? Et ainsi ils se punissent eux-mêmes, plus durement qu’aucun juge ne les punirait. »

Une chose est certaine, si nous ne sommes pas nos propres maîtres, nous sommes esclaves de nous-mêmes. Nous nous traitons avec plus de dureté, d’opiniâtreté et sans rébellion que quiconque le ferait ou pourrait le faire. Ceux qui comprennent cela et savent analyser ces mécanismes chez les autres ont un pouvoir dangereux puisque l’on ne sait être maître de soi-même. Dans ce domaine l’attaque à l’avantage.

Actuellement je souffre de cette mainmise qu’une partie de moi-même a sur moi. Dois-je continuer mon travail actuel qui m’assure ma survie, mon installation sociale, mon confort ou bien me lancer corps et âme dans l’écriture au risque de perdre ma petite famille à cause de cette décision insensée et égoïste ? Je m’imagine que les autres ont un droit de regard sur ma vie, que j’ai une responsabilité familiale, que ce serait raisonnable voire judicieux d’attendre, qu’il faut attendre le moment où je serai prêt. Je n’ose pas noircir la page, commettre l’irréparable, entamer le chemin qui sera sans retour. Et pourtant, je sais que l’horloge avance, que le chemin sans retour est déjà en cours, le temps qui défile

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