Docteur Faustus de Thomas Mann – encore

=> « Nécessité fait loi », Docteur Faustus où Thomas Mann situe un « chancelier philosophe » allemand à l’aube de la première guerre mondiale. J’ai repris la lecture de ce livre au chapitre XXX avec comme objectif de le finir enfin, près de deux ans plus tard. Mais je ne regrette pas ces petites escapades car j’ai pu découvrir et approfondir deux mentors de l’auteur : Nietzsche et Goethe.

Et voilà qu’à grande peine de reprise du livre que, dans le métro en plein incident technique en ces temps de grèves mensuelles pour les retraites (curieusement plus importantes que le quotidien comme le serait une médaille au mérite), cette nécessité qui fait loi et le conflit Etats-Unis contre le terrorisme me font penser à l’évolution de notre société.

Peut-être aussi l’impossibilité qu’a Adrian d’aller à Paris pour superviser l’une des premières grandes représentations de son œuvre naissante qui semble si incroyable aujourd’hui avec nos habitudes de voyager à travers le monde avec aisance même à des endroits à proscrire. La globalisation des économies, des échanges de biens et de personnes, ce monde homomorphe (pour la partie riche du moins), les multiples compétitions sportives internationales au demeurant là-aussi économiques, forment un ensemble de liens forts où le conflit armé paraitrait insensé s’il était envisageable.

À l’encontre de cette nouvelle organisation mondiale, le terrorisme a adopté une évolution similaire en se fondant dans ce nouveau paysage. Les terroristes ne sont originaires d’un pays précis et ne sont pas d’une race précise ou du moins le monde a développé un tel mélange racial (garantie là-aussi de stabilité stratégique) qu’il ne peut pas être envisagé de soupçonner une race en particulier. En clair, ce n’est ni un conflit de nations (nations qui sont le plus souvent absorbées dans des super nations) ni un conflit d’ethnies. La globalisation a aussi touché le terrorisme.

=> « L’art est esprit et l’esprit n’a pas à se sentir engagé envers la société, la collectivité. Cela lui est interdit à mon sens, au nom même de sa liberté, de sa noblesse. Un art qui ‘va au peuple’, qui fait siens les besoins de la foule, du petit-bourgeois, du vulgaire, tombe à l’indigence. Lui en imposer l’obligation, mettons pour des raisons d’État, n’autoriser qu’un art compréhensible aux médiocres est la pire des vulgarités, un assassinat de l’esprit. L’art, j’en suis convaincu, malgré ses audaces les moins accessibles à la foule, ses essais et ses recherches les plus hardis, peut être certain que d’une façon indirecte, supérieure, il sert l’homme, et même à la longue, les hommes. », page 388 du « Docteur Faustus » de Thomas Mann.

L’art est esprit, esprit sensible captant ce que d’autres ne ressentent pas, captant ce qui n’existe pas encore et au final n’existera peut-être jamais, comme exorcisé.

L’esprit ne veut pas suivre la courbe de la croissance, de l’amélioration. Il navigue sur des sphères non économiques, non rentables. Il œuvre pour le bien de l’humanité mais dans un sens ultime et non au niveau de l’individu. Il peut être perçu comme élitiste car il poursuit des buts différents que ceux de l’éducation bien qu’à long terme l’esprit forge les esprits de demain.

En écriture, il y a deux formes d’art très manifestes : la qualité d’écriture (la forme intrinsèque du texte) et l’histoire racontée (le fond qui sort du néant). Les deux formes sont communes à toutes sortes d’arts même si en écriture, la seconde se distingue tout particulièrement puisqu’elle fait le plus souvent partie de l’objectif premier.

Quand je vois certains livres à la FNAC, des best-sellers mais aussi des low-costs pour les auteurs, du fast-writting pour slow-consumers. Il ne s’agit pas là d’écriture mais de romans fast-foods pour une société de consommation qui produit plus de déchés que de « nourriture » au sens large conduisant à une surabondance de malnutrition, à des carences, à un mal être où l’achat compulsif est une garantie de hausse en bourse. Physiologiquement malades, économiquement profitables.

Mais revenons à nous apprentis sorciers de l’écriture. Écrire bien ou écrire ce que notre esprit sublime ? Faut-il s’appliquer à écrire une Nouvelle dont le canevas fera un succès garanti à un concours d’écriture ou bien faut-il laisser les idées s’échapper librement sous l’œil vigilant de l’expérience qui s’acquiert au fil du temps ?

Si écrire ce n’est qu’écrire bien, alors à quoi cela sert ? Si écrire ce n’est aussi se faire, alors à quoi cela sert ? Si écrire c’est ajouter à la masse des produits médiocres qui encombre notre espace qui se réduit, alors à quoi cela sert ?

Noircir des pages sans apporter la lumière de l’esprit est aussi inutile que d’obstruer cette lumière par du texte obscur.

Et quant aux concours d’écriture, l’art est une prise de risque qui ne déroge à aucun impératif de réussite sinon ce n’est pas de l’art. Seul l’auteur vit dans cette espérance.

=> Un couple se rend à l’Opéra Bastille voir un ballet (Casse Noisette), l’histoire est essentiellement constituée d’un dialogue à deux (il se retrouve devant l’entrée), le dialogue commence au téléphone tandis que chacun quitte son travail et se rend au lieu de rendez-vous. À deux mais seuls dans la foule (le  »garde » examine le billet de la femme et prête à peine attention à l’homme, le placeur fait de même). Les enfants hantent cette soirée à deux puis les souvenirs entrent en scène. Le retour en taxi (la femme donne l’adresse, paye le taxi). Arrivés à la maison, la femme s’adresse à la baby-seater, la paye, la raccompagne. Personne ne parle à l’homme si c’est sa femme. Un sous-entendu s’installe dans leur conversation quand la baby seater est partie. Il parle de leur vie au passé. Elle donne des nouvelles du présent. Puis la phrase clef : tu es mort. Titre : Après toi.

=> « … Avec l’éclatement des moules politiques et sociaux traditionnels dérivés de la Révolution Française, une ère nouvelle avait point, qui, consciemment ou non, avouée ou pas, tendait à la domination despotique sur des masses nivelées, atomisées, sans contacts et, comme l’individu, impuissantes. », page 436 du Docteur Faustus de Thomas Mann.

L’extrait fait suite à une analyse sur le despotisme nécessaire du « pathos libertaire » pour apporter la liberté aux hommes (Alexis deTocqueville). Comment apporter quelque chose à la masse sans imposer au préalable pour ne pas risquer la cacophonie, l’anarchie ? D’autant plus vrai à l’époque de la Révolution Française qui a tant choqué Goethe, car le changement profond était nécessaire et le temps était compté comme toute campagne militaire puisque les opposants auraient su tirer parti des moindres faiblesses dont l’indécision fait parti. Je ne voudrais pour rien au monde vivre à cette époque, mais je m’oppose à la critique aisée que Thomas Mann (et à travers lui Goethe et Nietzsche) lui fait. La Révolution Française est né comme tout nouvel être dans le doute, la souffrance et les erreurs qui participe à sa construction.

Cependant le thème « diviser pour régner » qui se dégage de l’extrait m’interpelle plus. La masse du peuple réduite à des individus, on a numérisé l’élan populaire de 1789 bien avant l’ère de l’électronique ! Évidemment, cela a toujours existé du temps des seigneurs et de leurs serfs. Mais la démocratie a dilué le pouvoir dans l’individu qui a cru devenir une partie de ce pouvoir alors qu’il ne l’a fait que l’entraîner dans sa faiblesse (amplifiée par une dévaluation constante dans notre société moderne).

De nos jours probabilités, statistiques et sondages se sont attaqués à le cerner d’une part alors que de l’autre côté les techniques de communication le mènent à la baguette. On a cru sauvegarder la démocratie en la diluant dans l’individu comme on fait en bourse pour protéger une société avec ses employés. Mais c’était sans compter sur les avancées scientifiques qui ne cessent de remettre chaque jour en question nos valeurs fondamentales.

Quelque part quand on dénonce un abus de pouvoir, on redonne de l’importance aux individus de manière très éphémère, mais surtout on remet dans les rangs les forts pour les dévaluer au rang des faibles. On abaisse le pouvoir en rabaissant l’individu. L’informatique est alors utilisée pour ramasser ce qui reste.

=> Illusion de liberté (dé)montrée par Thomas Mann dans le Docteur Faustus page 440 en prenant le cas de la vérité scientifique par rapport aux visions dogmatiques qui ont ressurgi à travers le monde (anti-darwinisme et au delà anti-biologie sur l’évolution des espèces et au final de l’apparition de la vie sur terre, race arienne ou la science orientée génocide, …) :  »… la science ne s’apercevait même pas qu’elle n’était plus libre. Elle restait libre subjectivement, à l’intérieur d’entraves objectives si soudées à sa chair, si naturelles qu’elle n’avait en aucune manière le sentiment d’être ligotée. »

C’est ce que je vois autour de moi un peu avant Noël dans le quartier des grands magasins. Et le pire dans tout cela c’est que l’on se croit à l’abri, voire progressant dans la bonne voie. On croit avoir tout compris. On croit détenir le pouvoir. Et pourtant quelque part en nous sait que c’est faux, mais on est esclaves d’un système qui n’existe plus que grâce à nous (croissance=consommation). Nous sommes sans arrêt confrontés à des désillusions (environnement / pollution, surpopulation, carences, rythme de vie, nouvelles maladies, …).

« … l’uniformité et l’assujettissement spirituels de l’homme médiéval lui avait été d’avance imposés par l’Eglise comme une chose absolument inéluctable, il avait fait preuve de beaucoup plus de fantaisie que le bourgeois de l’époque individualiste, il avait pu s’abandonner avec d’autant plus de sécurité et d’insouciance à son imagination », Thomas Mann résume bien la situation : Il est plus facile de sortir de prison quand on est prisonnier que quand on est geôlier. Et même si le gardien a le sentiment de ne pas y être enfermé comme ses pensionnaires, il n’en reste pas moins dépendant du pécule que l’on lui donne à chaque fin de mois et pour toute sa vie professionnelle. Si les uns sont  locataires, les autres sont permanents.

=> « On oublie ce qu’on a besoin de se rappeler et on se souvient de ce qu’il faut oublier. », Cornac McCarthy dans un extrait de  »La route » tiré du Magazine « Lire ». À l’image du fameux  »le corps n’a pas de mémoire » ou du non moins fameux  »Chérie j’ai oublié le lait du bébé mais j’ai acheté le programme TV », cette phrase bien tournée vaut peut-être un prix Pulitzer puisque étant donné le reste… on est loin de Thomas Mann. Cela rassure ou cela effraie tout dépend de l’angle d’attaque. En tout cas, si ce n’est pas original, cela a le mérite d’être dit.

Pour ma part, je crois que l’on oublie tout. Au même titre que les pensées naissent et meurent. Il y a certaines choses qui hantent longtemps et que l’on préférerait voir disparaître plus tôt. D’autres, comme des images d’êtres chers disparus, que l’on souhaiterait garder le plus longtemps possible. C’est une question de relativité (ce qui difficile semble durer) et d’intensité (un visage aimé se noie dans un passé aimé mais révolu). Il ne faut pas culpabiliser.

Je n’y peux rien mais quand je vois de telles niaiseries dictées par la nécessité d’en écrire un autre pour avoir un prétexte assuré de récompense de toute une vie d’écriture. Pitié. Penser à la planète.

=> Mettre les petits détails avant les idées.

Le concours de nouvelles ‘Prix Pégase 2007’ de Maisons-Laffitte ne m’a pas élu parmi les trois premiers. J’en suis triste. Mon texte  »C’était la coupe du monde » n’entrera pas dans l’histoire de ce concours prestigieux (20 ans déjà). Il est vrai que c’est ma première participation, que j’ai encore des choses à apprendre, que je ne suis pas génial ou heureux élu d’une plume qui fait mouche, que je ne suis pas au premier échec (j’attends plutôt le premier succès, celui qui ne vient pas du travail, de l’acharnement). Bref sans illusion mais déçu.

Le mauvais goût de l’échec au concours est réellement arrivé à mon esprit lorsqu’est parvenu le fascicule des nouvelles gagnantes de l’année 2007 en ce début janvier 2008 à l’occasion de ma seconde participation au concours. Ledit fascicule est envoyé aux compétiteurs à titre gracieux. Mais je suppose aussi pour leur montrer le niveau requis pour gagner, ne pas trop se bercer d’illusions. Ce procédé a autant motivé ma seconde tentative que le thème très révélateur de mon état :  »Espoir quand tu nous tiens » tandis que le thème de l’année précédente l’était aussi : « À un détail près ».

C’est d’ailleurs à ce sujet et plus particulièrement à la nouvelle qui a eu le second prix : « Le concours » de Bernard Minier. Le vainqueur étant un habitué du concours qui a déjà été primé deux fois et dont la nouvelle est bien faite mais sans intérêt.  Je ne contesterai pas la décision du jury sur l’ordre d’arrivée.

Une nouvelle quasi éponyme comme un retour d’expérience de l’un des bénévoles avec une véritable intrigue et des conseils pour les autres participants comme si c’était une correction de l’examen, la version du professeur :  »La phrase s’arrêtait, repartait, épousant le mouvement de l’animal lui-même. Berthier partageait l’opinion de Nabokov selon qui, lorsqu’on lit, il faut savourer les détails avant de se tourner vers les idées. »

Merci Monsieur le Professeur, tout juste les remarques que l’on m’a faites dans le passé. Et moi qui m’obstine à écrire à l’encontre du classicisme Balzacien ou du moins du tout venant. Mes écrits viennent du fond de ma pensée. L’acte créatif surgit la situation du néant et la première chose qu’elle rencontre c’est la pensée avant de voir la lumière, avant que la pensée n’interprète les images perçues. L’écriture n’est pas un objectif de caméra que l’on pointe dans une direction en attendant que le spectateur trie ce qu’il y a d’utile. Du coup, le cinéma a rajouté la musique qui intervient comme directive subjective sur le spectateur, le préparant à ce qui va suivre, le sortir de sa catalepsie.

Quand j’ouvre les yeux je vois la plupart du temps un monde que je connais. Je n’ai pas besoin de le décrire, avec force de détails. Ces détails nécessaires ne sont que prétexte aux idées. Et s’ils sont utiles alors la suite du texte leur trouvera une place comme lorsque l’on trébuche sur un tabouret de la cuisine en préparant le petit déjeuner.

J’ai lu les trois nouvelles primées. J’ai lu aussi la mienne. Elle n’est pas parfaite mais les autres non plus. Quoi qu’il en soit, je vais les relire encore et encore afin d’affiner ma nouvelle et tirer le maximum d’expérience de cette première participation.

=> On ne naît pas vieux, on apprend à le devenir. Contrairement à une idée reçue, même si on est vieux dans sa tête à trois ans, à 15 ans ou même à 35 ans, l’âge à l’inverse de la valeur tient compte des années.

À un moment donné, il faut apprendre à ralentir, à moins exiger d’extras pour son corps. Cela ne veut pas dire qu’il faille ne plus lever le petit doigt et ne se déplacer qu’en fauteuil roulant. Au contraire, il faut maintenir une activité qui peut être soutenue (à l’instar de ses sportifs âgés en Asie) mais raisonnable. D’une manière ou d’une autre votre corps vous rappelle à l’ordre soit musculairement soit un autre muscle le cœur.

=> Retour au « Docteur Faustus », page 442. Dans le chapitre précédant, Thomas Mann alias Sérénus Zeitblom nous offre un aperçu de club de discussions où des intellectuels échangent avec complaisance et parfois animosité sur des faits de société, de la politique et de morale.

Si le ridicule suranné du groupe d’individu se ressent de nos jours au premier abord de notre lecture sans que ce fût l’intention de l’auteur qui s’est attaché à rendre le plus authentique possible ce témoignage d’une époque révolue. L’inanité du groupe aux limites de la collaboration avec les faits décriés éclate en début de ce chapitre XXXIV intitulé « (fin) » marquant la conclusion de ce qui précède : « Ils sympathisaient avec son objet, que sans cette sympathie ils n’auraient sans doute pas découvert – d’où mon agitation et ma perte de poids. »

C’est corruption passive démontrée ici devrait nous faire réfléchir, nous, fils ou filles de la liberté si chère, nous qui autorisons des atteintes de plus en plus évidente à ces valeurs acquises dans le sang d’une évolution d’espèce (l’espèce humaine) avec autant de laisser-aller, dédaignant le danger de la revanche du despotisme. Ce savoir en danger ne signifie pas être à l’abri. La connaissance est un atout mais l’action, la prise de position est une arme qu’il ne faut pas trop émousser.

 »Ici nul ne peut me suivre, s’il n’a comme moi constaté dans son âme le voisinage de l’esthétisme et de la barbarie, de l’esthétisme en tant qu’avant-coureur de la barbarie. »

=>  »Ici, j’introduis dans mon récit une figure comme jamais romancier n’aurait le droit d’en présenter à ses lecteurs, l’invisibilité s’opposant manifestement aux conditions de l’art et donc de la narration romanesque. », page 464 du Docteur Faustus. Thomas Mann prévient le lecteur au préalable dès qu’il sort du schéma d’écriture classique. Cela ne signifie pas pour autant qu’il s’abstient de tous détails dans ce cas précis : « De cette femme étrange, je dirai ce que je sais. » sans oublier de donner une explication réaliste de cette invisibilité : « Non seulement son abnégation ne le céda en rien à celle des deux autres, plus simples, mais elle les dépassa par le renoncement ascétique à toute approche directe, l’observance indéfectible de la réclusion, de la réserve, de la non-révélation, de l’invisibilité permanente. »

On ne peut pas dire que Thomas Mann ait revisité fondamentalement le récit romanesque. Toutefois, il fait preuve de certaines originalités qui égaillent ses romans que l’on pourrait qualifier de pesants. Je trouve même que lire Thomas Mann c’est franchir le seuil d’un récit à la hauteur d’une vie à chaque fois différente et sans pareil comme toute vie dans un cadre normé et policé qui nous fait du bien quand on peut lire certaines affiches de film du style de celle que j’ai lue ce matin à l’arrière d’un bus dans le vacarme pollué de Porte d’Italie : « Ce film accumule des scènes de boucherie particulièrement réalistes et insoutenables ». Dire que ce n’est même pas une critique mais l’affiche vantant les mérites de ce film dont je tairai les noms.

Que du bonheur à l’abri du Docteur Faustus !

« Mettre en valeur le talent, le génie, la personnalité intéressante, battre la grosse caisse en leur faveur, enthousiasmer la société pour eux ou, sinon l’intéresser, du moins la surexciter, car c’est tout ce qu’elle demande et nous nous rencontrons dans ce désir. La société veut être émue, provoquée, se diviser en deux camps pour et contre, elle ne vous sait gré de rien comme d’un tumulte amusant qui fournit le sujet de caricatures dans les journaux et d’interminables bavardages. », page 476, voilà qui résume bien la situation de tout temps partagée par les spectateurs de tout poil.

 »Au préalable, une publicité suffisante, une intimidation de la bêtise comme il se doit, peuvent assurer à l’audition un cours tout à fait honorable. », voilà qui est dit sur la manipulation du plus manipulable être de la création : le consommateur.

Croyez-vous que Verlaine serait plus lu si on y glissait des « scènes de boucherie » en guise de séparation de poèmes ? Croyez-vous que Baudelaire ait un succès posthume plus assuré grâce à la morbidité de ses « Fleurs du mal » ?

=> Spirale, un nouveau titre qui se déroule de la fin vers le début avec un desserrement ou élargissement (possibilités) au fur et à mesure et une description en pelure d’oignon.

C’est l’histoire du gars qui appelle son épouse pour lui faire part de son succès du jour. Il tombe sur le téléphone portable de sa femme :  »Chérie je voulais te dire mon succès du jour pour cette matinée pluvieuse qui  s’annonce. J’ai vu le responsable de cardiologie de l’hôpital des Peupliers, celui que j’ai eu au téléphone quand j’ai été admis aux urgences de Lariboisière alors que je devais lui rendre son Holter. On a pu discuter un peu. Comme cela quand il analysera les résultats il aura des détails et le dossier sera moins anonyme. En tout cas je te remercie pour ce  matin, pour les enfants. En partant tôt, j’ai pu éviter d’attendre une infirmière pour rendre l’appareil, tout a été fluide. Bisous ».

Fort de ce succès, François Ka ne vit pas en traversant l’une des rues tranquilles du rond-point la moto qui filait à pas feutrés. Fauché en plein sourire, il rendit l’âme avant l’arrivée des secours pourtant fort proches.

Ces derniers temps François et Hélène vivaient un quotidien intense. Deux enfants rapprochés tout juste 18 mois d’écart, deux garçons, des mutations professionnelles prévisibles ayant atteint la fin d’un long cycle d’une dizaine d’années, voire une expatriation envisageable à Hong Kong, un changement d’appartements pour gagner une pièce en plus avec les enfants qui grandissent et une amélioration des relations au quotidien après trois années intenses de fatigue physique et nerveuse accumulées.

Quelques jours plus tôt, précisément en fin de semaine dernière, François avait eu un accident cardiaque. Plus de peurs que de mal mais l’alerte avait été donnée à la maison : maîtriser le stress au quotidien. François avait eu des craintes depuis quelques mois, mais son médecin traitant n’avait rien trouvé d’anormal en pratiquant son ECG. Par mesure de sécurité à cause d’antécédents familiaux, il avait décidé qu’il devait porter un Holter pendant 24 heures afin que le petit appareil suive son cardiogramme pendant une journée normale de travail et une phase de repos nocturne.

Spirales. François a connu bien des bonheurs depuis qu’il a rencontré Hélène. Le plus récent bonheur fut de devenir père un peu plus chaque jour depuis la naissance de ses deux fils et surtout depuis que le grand est rentré à l’école en septembre dernier et que le petit lui coure après en l’appelant maman. François est un peu une seconde mère pour eux tout en apportant l’autorité. Il participe à tout, change, nourriture, maladie et jeux. Les grands-parents n’étant disponibles du fait d’un éloignement géographique et de leur âge avancé dans une société où l’on tarde de plus en plus pour avoir des enfants de manière à se ménager plusieurs existences dans la même vie : enfant, adolescent, post-adolescent, parent, senior. François et Hélène se complètent bien, mais au final au bout de trois ans non-stop la fatigue est devenue omniprésente polluant jusqu’à leurs conversations dont ils ont depuis le début été friands.

Séparateur de parties de la nouvelle : @@@ (à plat).

Ce texte liminaire n’est pas destiné à la nouvelle  »Spirales » mais constitue l’idée génératrice. Contrairement aux autres nouvelles que j’ai écrites, elle ne doit pas être issue d’un texte d’ébauche qui est remanié en boucle. J’escompte écrire plusieurs fois la nouvelle afin de dégrossir la trame qui n’est connue précisément. L’objectif est de travailler le style (fluide), les idées et les effets (contraintes et spirales) et le vocabulaire (au delà d’une écriture pauvre en mots). L’idée est de proposer des ingrédients de qualité pour des fins gourmets que sont les lecteurs du jury du Prix Pégase à l’instar du gagnant 2007 mais en allant plus loin aux niveaux des idées (mon fonds de commerce) et autour d’un figure de style que l’on pourrait qualifier de Borgésienne.

Autre titre ou sous titre possible : ‘Papa va arriver mes bébés ! ». La vie continue de changer et les pères assument un rapport plus maternel que par le passé tout en assurant le niveau économique du ménage (même si l’épouse travaille l’égalité homme-femme est encore très éloignée). Une pression à tous les étages empêche la décompression vitale. Le couple navigue dans un océan déchaîné et on n’est pas trop de deux pour y arriver, pour partager mais au final pour subir ensembles, sans répit. Même si ce nouveau titre que j’introduis plusieurs semaines après l’écriture de cette note semble être au cœur de la spirale, il n’explique pas tout. On dira que tout va bien quand tout se passe bien. Avoir des enfants, c’est s’exposer à des défis croissants dont le plus important pour l’homme moderne est leur éducation.

On est cerné de toutes parts. L’hyper-communication nous abreuve de chiffres, de conseils, de directives pour une optimisation permanente de notre comportement, de nos habitudes, de notre vie. De moins en moins de place pour s’exprimer dans un monde de plus en plus ouvert et accessible. Un monde de plus en plus normé où la sécurité a remplacé les instincts de premières nécessités. Mais aussi un monde divisé en deux dont l’un sert d’espérance (à défaut de modèle) et l’autre d’expiation (à défaut de partage).

=> « Vous considérez votre existence, votre destin comme quelque chose de trop unique et trop sacré pour le galvauder par un contact avec celui des autres. », Thomas Mann dans le Docteur Faustus (page 480) nous renvoie (nous lecteurs nous écrivains) à cette tendance à l’isolement. Il faut dire que si l’acte de création est initié par l’inspiration, le travail ensuite demande de la concentration, de l’introspection et parfois à tort de la solitude. On chérit notre œuvre comme notre enfant et l’on souhaite qu’il ne prenne ses constituants que nous alors que nous-mêmes nous ne sommes pas un individu à part entière mais nous interagissons avec l’Univers. Il faut savoir alterner le dialogue avec les autres et le retour à soi. De toute manière les autres sont en partie nous et nous sommes en partie les autres.

« Vous ne voulez rien savoir des destinées d’autrui, vous ne connaissez que la vôtre propre, comme un phénomène sans précédent… je sais, je comprends. Vous détestez ce qu’a de diminuant, toute généralisation, toute classification, toute soumission. »

L’énergie nécessaire pour élever l’âme a des niveaux tels que l’histoire s’en souviendra dans les temps futurs impose un élan égocentrique immense sans lequel l’énergie physique seule n’y réussirait pas car trop destructrice. L’acte de création n’est pas raisonnable. Il fait crier ‘ô génie !’ à la foule qui ne peut pas comprendre ce feu intérieur quasi malsain pour celui qui est atteint. Il n’a d’ailleurs plus le choix de la santé physique et mentale, oscillant entre la course en avant vers la mort qui est notre lot à tous ou la déchéance.

Alors dans ce déferlement d’énergie non contrôlé l’esprit s’enferme dans le mythe et la valeur suprême de soi.

 »Tragique, messieurs. Je le dis parce que selon moi le malheur du monde repose sur l’absence d’unité de l’esprit, la bêtise et le manque de compréhension qui séparent ces sphères les unes des autres. », Thomas Mann enfonce le clou page suivante en revenant à nouveau implicitement sur le club d’intellectuels qui se glosaient de comprendre le monde et son déclin sans pour autant passer à l’action non par lâcheté mais parce qu’ils y participaient. Ici la critique est encore plus sévère (voire ciblée en la personne de Wagner) puisqu’elle fait état de l’égocentrisme naturel des artistes pour lequel même les plus grands ne sont pas arrivés au delà. Et pourtant quand on parle de génies, on sous-entend trop facilement perfection alors qu’au-delà de leur art où toute l’énergie est concentrée on ne trouve que des hommes et leurs faiblesses.

=> Du pouvoir au devoir. Je suis né dans le pays des droits de l’homme, du peuple souverain.

À l’instar de Voltaire, je m’élève – sans risque toutefois – à l’encontre du pouvoir acquis par la naissance qui a appris depuis longtemps qu’une jolie histoire vaut mieux que des promesses, que le nanar du printemps valait mieux que la révolution des idées. Citoyens votez ! Laissez-nous bouillonner d’idées ineptes qui servent qu’à remplir l’audi-space ! Un semblant de démocratie là où les statistiques ont dépouillé le peuple de tous ses secrets. Une campagne présidentielle s’amalgame désormais à une campagne publicitaire. Le tout n’est pas de répondre aux attentes des électeurs mais de les créer, puis de les motiver à voter pour un taux de participation en guise de cerise sur le gâteau de l’hypocrisie, de bouquet final publicitaire, de mise en production réussie. La seule chose qui est demandée aux électeurs c’est de remplir les petites cases selon les répartitions statistiques préétablies, un devoir à remplir afin que la démocratie fonctionne, afin de libérer ce qui est latent dans une opinion publique qui n’a plus le temps ni l’énergie de s’y pencher dessus. Le politicien mâche le travail à l’avance comme une déclaration fiscale préremplie. Et, par commodité, il y met en surlignage ce qui l’intéresse.

On ne transforme pas des agneaux en lions. Les électeurs ont parfois boudé les urnes mais à grande majorité plus par lassitude que par conviction. Sinon les abstentionnistes seraient descendus dans la rue. Ne serait-ce que pour revendiquer un malaise, même s’il est vrai qu’ils ne faisaient pas une unité, le malaise du non-choix. Au lieu de cela ce sont les politiques qui ont adapté leur discours qui, au final, a vu un taux de participation record aux élections présidentielles alors que le non-choix était patent comme jamais dans le passé. Ce fut la réussite du devoir.

=> Antithèse, synthèse. C’est ainsi que je me définirai. Je sais que d’autres, plus illustres, m’ont précédé. Peu m’importe la célébrité, la douceur de l’anonymat gardera mon esprit lucide, sans enjeu.

J’ai une capacité de synthèse très marquée. Mes rencontres intellectuelles m’ont apporté le sens critique que l’âge confirme. Mon esprit est ouvert, il est libre de changer sans perdre le cap. Je suis adaptable et persévérant. Je suis inadapté et réaliste. Je suis optimiste et vigilant. Je suis rêveur et éveillé. Je suis Bouddha et le Christ.

Je n’apporte aucune thèse. Mon esprit analyse le monde et en fait des synthèses. Je n’écris que les antithèses car seul ce qui est mauvais ou à améliorer m’intéresse. Ce qui fonctionne est certes bien mais l’impermanence des choses, des êtres et des idées impliquent nécessairement un état mauvais futur. C’est pourquoi il ne faut pas glorifier les succès, simplement s’y appuyer pour rebondir sur les échecs.

=> « Seule la musique, à l’exclusion de tout autre art, est capable d’exprimer une beauté qui exerce un effet physique, vous rend tout entier, et frôle le ‘plan céleste’. », page 486, Docteur Faustus de Thomas Mann. Il m’est arrivé tellement souvent dans ma chambre d’étudiant d’exulter sur un morceau de musique (pop rock). J’envie parfois les auteurs compositeurs à succès de cette grâce qui leur a été donné. Là aussi point de grâce céleste. Il ne s’agit que d’opportunités, de prises de risques puis de travail et de volonté. La victoire n’est que plus belle si la bataille fut rude et le succès difficile à atteindre. En tout cas la musique continue à faire remonter en moi ma sensibilité et ma créativité même si depuis j’ai appris par le travail quotidien (merci Chateaubriand) à ne plus user de subterfuge ou d’expédient pour aller droit au but sans gaspiller l’énergie créatrice.

« Trop épris de chaque bruit, je dis bruit, de tout bruit organisé, pour inculquer à ses élèves la moindre morgue, le sentiment du ‘je vaux trop pour cela’. », page 489, voilà exactement ce que je suis. Peut-être est-ce dû à mes insuccès ? peut-être que ce que je suis m’a écarté de la voie du succès, empruntant la Via Apia vers les contrées inconnues de la compréhension de soi dans un monde qui lui est imposé ? Peut-être que notre séjour sur ‘terre’ est une étape formatrice et le cas échéant filtrante des déchets.

=> Concepts, idées, intertextualité, contraintes, jeux, style et langue.

Le titre que je lis sur un journal tenu par un quidam dans le métro :  »L’art est  un monde d’idées » résume ma conception première des choses. Cependant si l’on réduit notre périmètre à l’écriture, les idées ne seront lisibles (au sens compréhension et motivation) que si la langue est compréhensible et si le style ne rebute pas le lecteur ou du moins le conduit vers le sens (forcément) caché dans la mesure où chaque être dispose de sa propre subjectivité, de son propre schéma mental, … en clair de son propre codage.

Ensuite pour égailler le texte, pour lui donner de la pertinence, de l’originalité ou de l’intérêt, Umberto Eco d’une part et Georges Perec d’autre part m’ont apporté des approches, des techniques, des usages. Cependant, je n’escompte pas aller aussi loin qu’eux mais à l’instar de tout nouvel écrivain je vais trouver ma voie et ma voix.

À la lecture de Thomas Mann, aux alentours des pages 576/577, je m’aperçois que l’analyse de Faust, de l’œuvre de Monteverdi et de son rendu musical dans la version d’Adrian Leverkühn, se place à un niveau tel que le néophyte n’est pas capable de comprendre l’intensité artistique. En ce qui concerne l’intertextualité, je regrettais qu’il y ait discrimination des lecteurs bien que je comprends qu’un texte puisse avoir différents niveaux de lecture. Après tout, le premier niveau est accessible à tous puis le même lecteur peut revenir plus tard au texte pour y découvrir les autres niveaux. Tout était question d’intertextualité. Alors que le Docteur Faustus nécessite de reprendre le chemin de l’école, voir de faire des études et des recherches si ce n’est pas trop tard. Le roman parfois écarte volontairement le novice. Et s’exclame de retrouver tel ou tel concept. Comme si la qualité de l’œuvre dépendrait de certains targets ou mots-clefs que l’on pourrait y trouver. Être érudit ne signifie pas bien écrire. Un roman n’est pas un mémoire de thèse. Une œuvre d’art n’est pas un amalgame d’œuvres d’art. L’art est inspiration, renouveau et se fait l’écho du monde.

Alain Robbe-Grillet est mort hier. Grand théoricien de l’écriture, renouvelant le roman ou plutôt progressant dans la lignée de Flaubert, Kafka, Camus, … Il a fait surgir le doute, la subjectivité dans notre perception du monde, dans notre rapport au monde. Loin, très loin de l’écriture Balzacienne, du divin qui parle, il a écrit des romans difficilement lisibles à part en s’isolant avec force de persévérance. Ses contraintes d’écriture étaient de tordre les mots de manière à ce qu’ils fassent apparaître les concepts d’Alain Robbe-Grillet au-delà de leur sémantique propre. À l’instar d’une peinture impressionniste, l’agencement, le rythme, la sonorité de l’ensemble participent à une musique de fond qui raconte une autre histoire que ce que le décodage sémantique laisse croire. Il a rejoint de ce point de vue-là peinture, écriture et musique.

Contraintes, contraintes, nous sommes dans un maelstrom de contraintes, mais n’est-ce pas à la fois nos degrés de liberté ? Dans un Univers infini aux dimensions infinis où la nature nous montre une diversité infinie (ici ou ailleurs), nous rêvons sans cesse de briser nos chaînes qu’elles soient sociales ou physiques. Et pourtant on sait bien qu’elles participent à notre éducation, à notre équilibre et à notre progression. On voit bien que briser ces chaînes trop facilement peut nuire à l’équilibre. Il suffit pour cela de voir comment les célébrités vivent. Ou il suffit de repenser à l’Entropie.

Revenons au roman. Qu’il soit nouveau ou ancien, un roman est une somme de contraintes qu’un auteur a transcendé. Qu’il soit l’auteur de ces contraintes ou qu’elles lui soient imposées de l’extérieur (une très large majorité des auteurs subissent les deux types de contraintes pour ne pas dire tous, merci Monsieur Robbe-Grillet), un roman est le résultat de cette inter-existence, contraintes et œuvre, contraintes et actions humaines.

Un roman est une somme de mots. Ces mots ont une cohésion pour donner du sens. Cette cohésion réduit leur liberté à l’image d’atomes dont l’existence n’est possible que si protons, neutrons, électrons et que sais-je encore sont liés. Ces contraintes donnent un sens. Sans elle, la matière perd sa matérialité.

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