Nietzsche par Gilles Deleuze – première partie

=> « Comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant », Gilles Deleuze commence ainsi son essai sur Nietzsche en citant l’incipit du premier livre de « Zarathoustra ».
Je pense avoir bien vécu l’étape 1 du processus en ce sens que pour mes études j’ai dû abandonner toutes mes passions d’enfant où je bâtissais (et souvent détruisais) des mondes assez complexes. Et puis je lisais beaucoup aussi, et j’aurais pu écrire beaucoup si des imbéciles de professeurs n’avaient pas été limités à leurs propres préoccupations (tabagisme pour l’un d’eux) et le diktat du programme. D’ailleurs celui qui avalait cigarettes sur cigarettes en se décrétant exemple à ne pas suivre (sa peau suintait la nicotine), il avait décrété que je ne pourrais pas faire des études supérieures. En disant cela il ancra l’esprit en un chameau durant vingt années alors que je lui avais présenté fièrement et modestement ma première réalisation (une histoire imaginée de toutes pièces avec des photos de Bernard et Bianca dont j’ignorais l’histoire car c’était plus simple de l’imaginer). Mais c’est de l’histoire ancienne et puis je dis que je suis devenu celui que je devais devenir. Ce chemin n’a pas été n’importe lequel, il est celui que j’ai emprunté et je n’ai aucune garantie qu’un autre aurait pu me convenir. Cela ne veut pas dire que je ne regrette rien mais que je préfère ne pas trop me préoccuper du passé et ne pas trop espérer en l’avenir mais construire le présent. Un édifice se bâtit chaque jour.
Maintenant que je suis devenu lion depuis quatre ou cinq ans, voyons comment redevenir un enfant pour reconstruire le monde.
 »Sans doute les coupures sont-elles toutes relatives : le lion est présent dans le chameau, l’enfant est dans le lion », of course Mister Deleuze, la vie n’est si manichéenne.

=> On confond à tort expérience et âge. Le temps qui s’écoule détermine notre âge. L’expérience est le résultat de notre activité cognitive consciente ou non face aux événements que nos sens arrivent à capter. Ainsi il a deux facteurs d’accroissement de l’expérience : capacité à  »voir », capacité à comprendre. La mémoire est un facteur externe comme le livre de comptes pour le comptable.
Ainsi, comme exemple illustrant cette confusion, il n’est pas nécessairement vrai qu’avoir des enfants plus tardivement fait que l’on sera de meilleurs parents. On s’en aperçoit avec le deuxième. D’abord en vieillissant il y a des choses que l’on ne peut plus faire car l’énergie vient à manquer. Ensuite, rien ne vaut de l’expérience pour mieux encaisser le choc, pour vivre la situation avec plus de sérénité. Connaître les étapes permet de mieux anticiper et prévoir permet de mieux gérer, pour soi (donc aussi pour eux) et pour les enfants (donc aussi pour soi).

=> Le nihilisme de Nietzsche me fait penser à l’entropie (attention Nietzsche n’est pas nihiliste, il a reconnu ce mal). J’ai lu d’une traite le  »Nietzsche » de Gilles Deleuze et j’avoue être vidé non pas par la difficulté de la lecture qui est au contraire très précise et menée par un maître (d’ailleurs c’est déjà la première cause de ma fatigue) mais face à la révélation.
J’avoue qu’après la lecture du  »Crépuscule des Idoles » j’avais une vision très incomplète de la philosophie Nietzschéenne. Et je pense avoir fait le bon choix en lisant cet essai plutôt que continuer ma lecture d’autres œuvres du philosophe. J’aurais beaucoup trop de temps à rejoindre ma compréhension avec cet univers très particulier. Cela ne m’empêchera pas de lire un autre livre de Nietzsche et de confronter l’analyse de Deleuze.
La révélation pour moi la plus fondamentale est : « les faibles, les esclaves ne triomphent pas par addition de leurs forces, mais par soustraction de celle de l’autre : ils séparent le fort de ce qu’il peut. Ils triomphent, non par la composition de leur puissance, mais par la puissance de leur contagion. Ils entraînent un devenir-réactif de toutes les forces. C’est cela la ‘dégénérescence’. »
Par contre je ne crois pas à la fatalité sous-jacente dans l’exposé de Deleuze où le nihilisme, la dégénérescence, seraient des processus en constante progression jusqu’à un aboutissement où le nihilisme s’autodétruirait et l’avènement du surhomme.
Je crois en une lutte au niveau subatomique entre le bien et le mal, la vie et le néant (en interdépendance) où les complots humains seraient dérisoires en comparaison.
Si la vie existe c’est que l’entropie a une force opposée.
Vie et Néant inter-sont.
Dans le chapitre  »Force du faux », Umberto Eco nous rappelait que la principale difficulté résidait dans la preuve que quelque chose est vrai et non pas que ce soit faux. Les hypothèses sur la notion d’Univers ne sont pas prouvées et même quelqu’un affirme le contraire. Dans ce cas, le big bang non plus et l’entropie qui annoncerait la fin des temps.
Mais revenons à la révélation. La puissance de contagion des faibles imposant sa force à la volonté de puissance des forts. Outre que cela n’est possible que si le faible et le fort inter-sont en nous (si un individu n’était que fort alors la contagion ne serait pas possible). Cela ouvre une conception toute nouvelle du monde idéal dans lequel je vis (paie, liberté et prospérité) alors que je ressens un malaise, une faille dans le décor (abreuvant la masse de divertissements et noyant la pensée dans surproduction intellectuelle, le tout quotté en bourse comme jeux du cirque modernes).

=> « À l’idéal de la connaissance, à la découverte du vrai, Nietzsche substitue l’interprétation et l’évaluation. L’une fixe le ‘sens’, toujours partiel et fragmentaire, d’un phénomène ; l’autre détermine la ‘valeur’ hiérarchique des sens, et totalise les fragments, sans atténuer ni supprimer leur pluralité. », Gilles Deleuze dans ‘Nietzsche’.
Je ne sais pas trop quoi en penser. Pour moi la découverte du vrai est un élément fondamental de la pensée humaine et la connaissance un élément vital.
Vivre sur cette planète comme des animaux n’aurait aucun sens. L’homme a été doté de moyens intellectuels qui lui permettent d’aller au delà. Et pour réussir cet exploit, il a besoin de comprendre beaucoup de choses et de faire le tri entre ce qui est apparemment vrai et ce qui est véritablement vrai. Ce défi peut être vu comme une responsabilité que  »l’homme supérieur » se met sur les épaules après avoir mis Dieu au rancart mais c’est faux. Elle a toujours existé. Cela fait partie de nos gênes. Dès le plus jeune âge, le bébé ne s’intéresse qu’à ce qui est nouveau. Il a soif de découvertes. Ce ne sont pas les parents qui apprennent à parler mais ce sont les enfants qui nous pressent de questions à la fois pour comprendre mais aussi pour aller plus loin. C’est notre nature. L’âne n’a jamais demandé de porter quoique que ce soit c’est l’homme qui lui a obligé.
Par contre, ces notions peuvent, à l’extrême, aliéner l’homme en le rendant esclave et dans ce cadre-là la démarche de Nietzsche a l’air sensée et d’une approche scientifique saine.
Elle consiste en le couple interprétation et évaluation sans relation de dépendance ni d’ordonnancement. L’idée est de reconnaître que l’on n’a jamais une vision complète des choses (cela ne doit pas être un but en soi, une sorte de lâcher-prise), à cause ou grâce à leur pluralité. On leur attribue un sens malgré ces manques, ce qui n’exclue pas un regard profond (justement c’est ce regard en profondeur qui permet de donner un sens sans être omniscient), et ensuite on hiérarchise ces sens pour les évaluer en pleine conscience de leur pluralité. Les enseignements de Thay ne sont pas loin, la pluralité étant l’interdépendance des êtres et des choses.

=> « Au lieu de l’unité d’une vie active et d’une pensée affirmative, on voit la pensée se donner pour tâche de juger la vie, de lui opposer des valeurs prétendues supérieures, de la mesurer à ces valeurs et de la limiter, la condamner. En même temps que la pensée devient ainsi négative, on voit la vie se déprécier, cesser d’être active, se réduire à ses formes les plus faibles, à des formes maladives seules compatibles avec les valeurs dites supérieures. », Gilles Deleuze dans ‘Nietzsche’.
C’est la description du mécanisme de contagion employé par les faibles pour rallier le plus grand monde sous leur coupe. Les valeurs supérieures ont été pendant longtemps Dieu et la religion puis le divin a été remplacé par d’autres valeurs plus humaines comme le progrès. Nietzsche a condamné la philosophie (depuis Socrate à Schopenhauer) comme vecteur de diffusion : « La philosophie n’est plus que le recensement de toutes les raisons que l’homme se donne pour obéir. »
Mais je crois plutôt que ce mal était tellement enraciné dans l’opinion (comme la théorie du complot) que même la philosophie n’y a pas échappé. D’ailleurs aucune activité cognitive humaine, aucune science même pure comme les mathématiques ne peuvent se détacher totalement de l’opinion. Et pourtant la philosophie se dit aller à l’encontre des reçues, faut-il encore en avoir pleinement conscience. Comme je disais tantôt, un scientifique n’est pas mieux armé qu’un homme ‘ordinaire’ face à une idéologie politique (qui s’appuie et prend son origine sur l’opinion). Un philosophe n’est pas mieux armé qu’un homme ‘ordinaire’ face à l’introspection et l’analyse des mauvaises graines qui peuplent notre inconscient. Là aussi l’enseignement zen de Thay, l’ouverture d’esprit vers des voies différentes de pensée est une force.

=> « A-t-on tué Dieu quand on a mis l’homme à sa place, et qu’on a gardé l’essentiel, c’est-à-dire la place ? », dans « Nietzsche » de Gilles Deleuze. Ce serait être naïf de croire que Dieu serait mort parce que l’homme prendrait une place plus grande pour l’homme, tout au moins un remplaçant là où Dieu assurait jusqu’ici une sorte d’intérim. Ce serait présomptueux de ne pas envisager son retour dans l’avenir. Par contre on peut parler d’éloignement de l’homme vis-à-vis de son créateur. Tout cela n’est que polémiques sans intérêt.
Ce qui suit est plus fondamental :  »au lieu d’être chargé du dehors, l’homme prend lui-même les poids pour les mettre sur son dos… la continuation d’un même mal sous des symptômes différents : les valeurs peuvent changer, l’homme se mettre à la place de Dieu, le progrès, le bonheur, l’utilité remplacer le vrai, le bien ou le divin – l’essentiel ne change pas, c’est-à-dire les perspectives ou les évaluations dont dépendent ces valeurs, vieilles ou nouvelles. On nous invite toujours à nous soumettre, à nous charger d’un poids, à reconnaître seulement les formes réactives à la vie, les formes accusatoires de la pensée. »
C’est passionnant. Et cela devient l’apothéose avec la suite :  »Quand nous ne voulons plus, quand nous ne pouvons plus nous charger des valeurs supérieures, on nous convie encore à assumer ‘le Réel tel qu’il est’ – mais ce ‘Réel tel qu’il est, c’est précisément ce que les valeurs supérieures ont fait de la réalité ! ».
Même Nietzsche savait que la mort de Dieu n’avait aucun rapport avec « la transmutation des valeurs ». L’homme a atteint l’adolescence et croit avoir tué le père alors qu’il ne fait que prendre à son compte les fardeaux en les renommant (le bien devenu le progrès, le vrai devenu la connaissance, …) que celui-ci lui a laissé pour une place plus spirituelle. Et pour ceux qui ne sont pas convaincus de reprendre le fonds de commerce de l’ancien propriétaire, ils doivent s’adapter au monde qu’ils trouvent à leur naissance et s’y conformer toute leur vie (il est possible de l’améliorer mais dans le même esprit conservateur de valeurs établies). Or ce monde est le résultat de ces valeurs supérieures. La boucle est bouclée.
Cependant là encore mon esprit retors me souffle que les choses n’ont pas été aussi simples autrefois. Strictement parlant, dès qu’il y a un dualisme il y a simplification. Le dualisme est une forme de pensée bien pratique pour l’esprit humain à forte tendance binaire mais il ignore les nuances de la réalité.
Autrefois, donc, il fallait bien faire tourner la boutique. Une religion cela s’entretient et, au niveau qu’a atteint le christianisme, il faut beaucoup de monde. De plus comme pas grand monde n’a vu Dieu (voire personne si les athées ont raison), il est logique que c’est l’homme et lui seul qui a chargé la mule au nom de Dieu. Et à un haut niveau hiérarchique, on retrouve l’homme qui s’impose à lui-même des valeurs supérieures. Ce qui est comparable à aujourd’hui car il n’y a pas grand monde qui maîtrisent les nouvelles valeurs supérieures, leur fondement et leur application, la plupart subissent le  »Réel tel qu’il est ». C’est ce qui a toujours existé de tout temps.
Je reproche à Nietzsche et à son disant génie de n’avoir considéré la situation que de son point de vue, de sa situation particulière de nanti. Le génie n’existe pas, seul un mode de pensée monomaniaque permet d’en faire l’illusion.

=>  »C’est par volonté de puissance qu’une force commande, mais c’est aussi par volonté de puissance qu’une force obéit. », Gilles Deleuze dans  »Nietzsche » nous exhorte (plusieurs fois) à bien comprendre que la volonté (« le rapport de la force avec la force ») de puissance au sens de Nietzsche signifie une volonté de création de valeurs nouvelles.
Elle ne signifie pas la contrainte vis-à-vis d’autrui, un désir de dominer, de faire dépendre des valeurs établies ce qui est le fait de la volonté de puissance des faibles. On sait très bien que les dictateurs brillent moins par leur noblesse que leur bassesse. J’ai bien peur que la bassesse des esclaves que nous sommes soit bien pire.

=> « La volonté de puissance fait que les forces actives affirment, et affirment leur propre différence… le propre des forces réactives, au contraire, est de s’opposer d’abord à ce qu’elles ne sont pas, de limiter l’autre… c’est par la négation qu’elles arrivent à un semblant d’affirmation. », Gilles Deleuze dans « Nietzsche ».
J’ai un peu de mal avec l’affirmation car cela constitue une position extrême de pensée et je suis pour la voie du milieu dans le domaine de la pensée, car le doute est un moteur de renouvellement.
Je comprends parfaitement qu’il vaut mieux affirmer qu’hésiter tout le temps afin de prendre position pour pouvoir avancer (quitte à douter ensuite sur cette prise de position). Je comprends bien aussi que l’affirmation s’oppose chez Nietzsche à la négation, à « la pensée dépréciante » mais là aussi je ne peux pas m’empêcher d’y voir des extrêmes en conflit, à l’instar du classique affrontement du bien et du mal. Or dans les conflits aussi justes soient-ils ce sont les innocents qui payent le prix fort. Et ce qui manque chez Nietzsche c’est la place de l’innocent qui est ni un fort ni un faible.
C’est peut-être une critique injuste mais le génie de Nietzsche aux prises avec la maladie et l’opposition qu’il a rencontrée autour de lui n’a pas été à même de concevoir un monde moins partagé que celui qu’il a laissé dans son œuvre.
Cependant Gilles Deleuze dans  »Nietzsche » nous met en garde de réduire la pensée de Nietzsche à un simple dualisme :  »il appartient essentiellement à l’affirmation d’être multiple, pluraliste, et à la négation d’être une, ou lourdement moniste. »
Pas simple le dualisme en effet cher maître.

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2 commentaires pour Nietzsche par Gilles Deleuze – première partie

  1. Skware dit :

    « Pour moi la découverte du vrai est un élément fondamental de la pensée humaine et la connaissance un élément vital. »

    Permet-moi de te faire remarquer que tu utilises le mot « vrai » à tort et à travers.
    Sache que Heidegger a créé un concept pour en finir avec ce piège latin, le nom de l’arme se nomme Aletheia. Il s’agit du sens antique de vrai en grecque et qui signifie « dévoilement » ou « révélation » de ce qui est déjà présent mais non perçu (et doit donc être révélé/dévoilé par un « effort »).
    C’est en devenant Veritas en latin que le mot vrai a été corrompu en signifiant désormais : cohérent, tangible, concret.
    A ce propos Nietzsche dit ceci, « Ce ne sont pas les doutes mais les certitudes qui rendent fou. »
    Comprendre : Soit à l’aise parmi la multiplicité, danse au coeur du mouvements des forces (l’Ereignis de Heidegger ou la substance absolu de Spinoza) et inscris-toi dans cette harmonie via l’affirmation dionysiaque (ressentir/créer) plutôt que d’essayer de te reposer sur des idées mécaniques de vérités qui produisent des robots spectateurs de la vie.

    « Et ce qui manque chez Nietzsche c’est la place de l’innocent qui est ni un fort ni un faible. »

    Personne n’est innocent. Pourquoi ? Parce que la justice découle de l’idéal ascétique (soit l’un des 3 piliers du nihilisme avec le ressentiment et la mauvaise conscience. Nihilisme que tu disais avoir compris, pourtant..) , à savoir l’idée démente que si je tue ton frère une sorte de balance virtuelle exige qu’il y ait « réparation ». C’est une pure fiction comme le soulignait Héraclite, et le monde « est déjà » juste, profondément et définitivement juste.
    Cette conception virtuelle de balance a été mise en valeur par les Platon/Socrates (des gens peu recommandables, puisqu’ils jugent la vie PAR l’idée).
    Je te conseille de relire le Nietzsche de Deleuze car tu sembles avoir des lacunes malgré quelques points saisis de façon brillante, notamment sur interprétation/évaluation.

    Skware aka unseizable shade

    • bgn9000 dit :

      Ta réponse est très éclairante. Je partage beaucoup de choses dans tes propos. Cela demande réflexion… en tout cas, à l’allure des changements qui se produisent dans notre monde moderne, je progresse vite et j’ai progressé depuis cette note. Vale !

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