Nietzsche par Gilles Deleuze – seconde partie

=> « L’affirmation est la plus haute puissance de la volonté… Ce que le nihilisme condamne et s’efforce de nier, ce n’est pas tant l’Être, car l’Être, on le sait depuis longtemps, ressemble au Néant, comme un frère. C’est plutôt le multiple, c’est plutôt le devenir. Le nihilisme considère le devenir comme quelque chose qui doit expier, et qui doit être résorbé dans l’Être ; le multiple comme quelque chose d’injuste, qui doit être jugé, et résorbé dans l’Un. », Gilles Deleuze dans « Nietzsche ».

L’affirmation est le but ultime de la volonté et la fois son arme la plus puissante. Je ne sais plus si c’est Deleuze qui s’exprime ou s’il cite mot pour mot Nietzsche. C’est l’art du professeur de devenir un narrateur non présent dans l’exposé de son cours entièrement tourné vers le partage de la connaissance, vers ce qui est juste, la bonne note finale.

L’être et le néant, si ce sont des frères, puisqu’ils se partagent le même monde (encore qu’à mon avis le néant représente la quasi-totalité et l’être n’en soit qu’une exception), sont aussi dissemblables que chien et chat. En fait, cette fraternité n’est que foutaise dialectique et si poétiquement parlant elle est utilisée c’est plus par une esthétique approche de l’idée que l’être qui représente la vie est sans cesse attiré par le néant qu’il pense à tort être son devenir. À tort car si en chimie on dit que « Rien ne se crée, rien ne se détruit, tout se conserve », je ne pense pas que l’on ait trouvé/prouvé un contre-exemple même en physique de l’atome. Donc sans aller dans les croyances de réincarnation bouddhiste ou autre, l’être meurt et disparaît mais il ne finit pas dans le néant, qu’il en soit attiré ou non.

Je pense comprendre l’idée de devenir et de multiple, d’Être et d’Un. Du point de vue de Nietzsche, le devenir est le multiple de l’homme puisque les réalisations possibles sont potentiellement nombreuses. Le nihilisme est une voie qui pousse l’homme à refuser ces réalisations et à se fondre dans une communauté où l’individu s’efface en faveur d’un modèle (de pensée, de comportement, d’habillement) unique. Les communautés de moines font penser à cela, mais attention aux apparences.

Là encore la confrontation avec les enseignements de Thay (où le religieux a déjà fait un pas de retrait au profit de l’approche psychologique bouddhiste) apporte un éclairage complémentaire. L’Être n’existe pas en soi, il interagit avec le monde qui l’entoure. L’Être est donc multiple, il contient ses ancêtres biologiques, ses ancêtres de la terre, ses ancêtres spirituels ou de pensée (le mot ancêtre peut désigner des contemporains qui ont eu et peuvent continuer d’avoir une influence sur lui). En vivant dans l’instant présent (se détacher du passé et de l’avenir) en utilisant l’énergie de la pleine conscience via la pratique de techniques (respiration consciente, marche méditative, ralentissement du rythme et consommation sain) et une communauté de pratique en support et en cadre de vie, le devenir de ce non-être devient multiple. Et la communauté de pratique ne cherche pas à cloner ses participants ni à les juger, l’Être ne fusionne pas dans l’Un, l’Un devient multiple, multiple de non-êtres.

C’est ce que Nietzsche a fini par comprendre dans sa troisième transmutation des valeurs (en se référant à l’étude de Gilles Deleuze) : « On n’oppose plus le devenir à l’Être, le multiple à l’Un… Au contraire, on affirme l’Un du multiple, l’Être du devenir. »

Je ne sais pas si Thay exprime strictement la pensée de Bouddha pour un public pas nécessairement bouddhiste, épurée du cérémonial religieux. Ou bien est-ce une transmutation des valeurs qui s’est opéré chez ce moine exilé dans le bordelais et qui est resté longtemps, comme par hasard, le seul religieux de sa communauté ? Est-ce que cet exil lui a permis de voir les choses différemment par nécessité, pour toucher des non bouddhistes largement majoritaires dans notre pays ? En tout cas le résultat est là. Malgré le Nirvana, malgré le Paradis pour les chrétiens, il se pourrait que Bouddha et Jésus ne fussent pas des précepteurs du nihilisme comme le croyait Nietzsche, mais qu’ils étaient simplement dans l’air de leur temps pour ce qui concerne la forme alors qu’au fond ils donnaient au contraire les clefs de la lutte contre le nihilisme.

Des erreurs d’interprétation on en fait tous. Par exemple, Nietzsche a laissé passer une notion, pour moi, très utilisée par le nihilisme, celle de génie : Comment convaincre l’Être de succomber dans l’Un, dans l’unique, de refuser les avenirs exceptionnels qui s’ouvrent à chaque nouvel être, ses multiples en devenir, si des exemples de personnes exceptionnelles fleurissent notre histoire ? La réponse est dans le génie. Il n’est pas comme nous. Faut pas rêver.

Au contraire Nietzsche, d’après Thomas Mann, s’y complaisait en confondant génie et grandeur : « Le but de l’humanité, selon lui, n’est pas tant dans sa fin que dans ses hautes figures. Tel est son individualisme : culte tout esthétique du génie et du héros, hérité de Schopenhauer en même temps que cette idée bien ancrée que le bonheur est impossible et que la seule possibilité digne d’un homme est la carrière héroïque. »

Il faut briser nos chaînes dans une douce non violence affirmée et comme Nietzsche disait (Thomas Mann) :  »Renonçant à tout ce que je respectais, renonçant même à respecter… Tu dois devenir ton propre maître, et le maître aussi de tes propres vertus. »

=> « troisième figure : le jeu de l’éternel Retour. Revenir est précisément l’être du devenir, l’un du multiple, la nécessité du hasard. », Gilles Deleuze dans  »Nietzsche » en termine par  »une découverte nietzschéenne, ayant des prémisses antiques », donc à ne pas amalgamer avec des idées qui semblent similaires, mais qui sont bien moins poussées sur la question ou autres phénomènes de réincarnation.

Gilles Deleuze continue : « Le secret de Nietzsche, c’est que l’éternel Retour est sélectif », ne revient que ce qui est affirmé, le négatif est rejeté non pas parce qu’il est négatif (la paresse si elle est voulue elle revient) mais parce qu’il est le contraire de l’affirmation, il s’y oppose avec son pouvoir de contagion. Dès lors « Le Même ne revient pas, c’est le revenir seulement qui est le Même de ce qui devient ». Deleuze est particulièrement compliqué dans son explication. Il me fait penser à un programmeur qui rend son code difficile à lire non pas parce qu’il est complexe mais en adoptant des règles de nommage floues et des conventions d’écriture exotiques.

L’éternel Retour c’est la naissance chez Nietzsche de l’Être sélectif où seul ce qui revient est ce qui est voulu, ce qui est affirmé : « Roue centrifuge, ‘constellation suprême de l’Être, que nul vœu n’atteint, que nulle négation ne souille’. L’éternel Retour est la Répétition ; mais c’est la Répétition qui sélectionne, la Répétition qui sauve. Prodigieux secret d’une répétition libératrice et sélectionnante. »

Je ne pense pas que Nietzsche ait rajouté « libératrice ». De plus je pense que ce qui est négatif peut aussi être voulu. Je crois que négatif et affirmatif sont nécessaires à l’un comme à l’autre (d’ailleurs il est précisé que la négation est secondaire dans l’affirmation alors qu’elle est primaire dans le négatif). Ainsi si l’éternel Retour fait aboutir au surhomme ( »la transmutation a donc un quatrième et dernier aspect : elle implique et produit le surhomme »), à son tour il peut vouloir le négatif en tant que puissance de contagion, en tant que décadence, comme le rythme des saisons, comme une continuité dans le changement (Thay), la seule continuité possible à l’instar de la vie par rapport à la matière inerte.

Je vais finir ici avec la petite étude de Gilles Deleuze qui semble à première vue bien faite mais au regard de celle de Thomas Mann est très incomplète, car elle distingue vie et œuvre de Nietzsche là où ce dernier n’a cessé de mettre la vie au premier plan, devant la connaissance. Là où l’œuvre de Nietzsche a eu des conséquences si désastreuses sur le XXème siècle. Comment ne pas analyser ces faits en tant que philosophe-enseignant ? Comment en rester au niveau théorique alors que Nietzsche a essayé – en vain – de combattre une philosophie théorique qui essaye de ranger la vie dans une simple case ?

 »Le surhomme désigne exactement le recueillement de tout ce qui peut être affirmé, la forme supérieure de ce qui est, le type qui représente l’Être sélectif, le rejeton et la subjectivité de cet être… l’éternel Retour, ou l’affirmation redoublée ; le surhomme, ou le type et le produit de l’affirmation. »

Ensuite Gilles Deleuze récapitule les quatre contresens possibles. Si c’est indéniablement utile, on ne peut pas comprendre où voulait en venir Nietzsche avec son surhomme et son éternel Retour tout juste bons à alimenter des chroniques martiennes.

Encore une preuve de l’inefficacité pédagogique de l’Enseignement qui oublie ses ‘clients’ dans une exigence puérile de résultats scolaires.

=> Esthétique et Éthique,  »en grec ‘sensation’ et en philosophie perception du beau où elle étudie le jugement et les émotions ainsi que les différentes formes de l’art », « en grec ‘science morale’ qui est une discipline pratique et normative se donnant pour but de dire comment les êtres doivent se comporter et qui juge les motifs et les conséquences d’un acte en agissant de manière responsable. » (Wikipédia).

On l’a vu la notion de génie est une parfaite idiotie. Si on prend Nietzsche, on s’aperçoit les écueils énormes que cet homme a laissés derrière lui et qui, malgré la gentillesse de Thomas Mann pour lui, est en partie responsable de la perversion de ses idées à travers le nazisme. Un génie Nietzsche ? non, un être malmené par la maladie qui avait de grandes idées mais que la maladie a rendues urgentes la communication sans lui laisser le temps d’y ajouter un bémol.

Prenons par exemple la morale tant vilipendée par Nietzsche. Il réagissait contre un excès de morale de son temps et du siècle précédant, comme une rupture, comme pour tourner la page. Mais il n’avait rien contre l’éthique, il n’opposait pas esthétique et éthique. Au contraire, ils les auraient bien accrochées sur le fronton de son panthéon personnel.

En définitive, je pense que le plus grand apport de Nietzsche fut le nihilisme. La description, l’identification, du mal constitue son premier remède.

Même si les choses complexes obscurcissent l’interprétation et l’évaluation, il est naïf et simpliste de penser que toute une vie tient sur une parole dite ou entendue ou sur un événement, il est aussi naïf de penser qu’elle tient sur un millier.

=> Égoïste lecteur, il te faudra une nuit, une semaine ou même un mois pour lire l’œuvre que j’aurais mis une vie à t’écrire.

On se répète très souvent en écriture. Ce sont des tentatives plus ou ratées à travers lesquels les doutes, les souffrances, sont exprimés. Puis un beau jour un texte coule de source. On espère comme tant de fois auparavant que ce sera le bon, le chef-d’œuvre. On a connu tant de fois l’échec : les difficultés de la langue, notre maîtrise imparfaite, nos soucis psychologiques vis-à-vis d’elle, de l’enfance, et son inadéquation à la pensée, aux versions multiples de pensée, autant que d’individus. Chaque tentative fut un apprentissage, chaque échec une leçon.

Mais cette fois la chance ne semble pas vouloir quitter ce texte. Il est parfait, irréel, incompréhensible pour le lecteur qui n’a pas suivi le cheminement, le chemin de Compostelle, et qui s’interroge sur les secrets, sur la recette de l’auteur.

Labeur, incertitudes, souffrance, obstination et espoir sont les ingrédients qui constitueront de tout temps l’écriture, quel que soit le support, qui t’es destiné ami lecteur. Ami car c’est cette écriture qui t’a façonné, qui t’a créé, sans elle tu ne serais pas un lecteur, son lecteur et grâce à toi elle devient vivante, postérité d’écrivain.

=> L’homme est un titan auquel une programmation efficace ou erronée a coupé les ailes de sa puissance. Le surhomme de Nietzsche est en chacun de nous. Le génie est celui qui a fait tomber les écailles des yeux, révélant une toute petite partie de sa puissance. Thèse et Antithèse, l’homme est un dieu aléatoire. Les limites que lui dictent sa programmation et la société qu’il a créée à cette image, sont les garants de la Sécurité que la nature ou un être supérieur a imposé lorsque l’homme a croqué la Pomme.

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