Etudes de Thomas Mann

=>  »La vie n’est qu’apparence et art, et c’est pourquoi, au-dessus de la vérité (qui est affaire de morale), il y a la sagesse (qui est affaire de culture et de vie) », Thomas Mann dans  »Études » dans la seconde partie intitulée « La philosophie de Nietzsche à la lumière de notre expérience ». La première partie traite « Improvisation sur Goethe » et elle est à l’origine de mon intérêt sur Goethe et Nietzsche. C’est ce dernier que j’étudie d’abord car il me semble plus accessible pour moi.

Thomas Mann est donc à l’origine d’un intérêt sur l’au-delà du Rhin que je trouve méconnu en dehors des guerres que l’on nous enseigne à l’école. Peut-être que cette limitation a pour origine que nous avons fort à faire avec notre passé et peut-être que si j’avais étudié l’allemand… quoi qu’il en soit je pense que la rivalité franco-allemande initiée par Bismarck n’est pas si étrangère à cela.

Et voilà que faisant une pause avec le « Nietzsche » de Gilles Deleuze, je tombe à nouveau sur celui de Thomas Mann que je lis comme celui qui lirait une histoire bien connue. Et là c’est une surprise, d’une profondeur bien au-delà de Deleuze trop professoral pas assez littéraire. Mais avec Thomas Mann rien n’est finalement si surprenant.

=> « C’est un devenir-maladif de toute la vie, un devenir-esclave de tous les hommes qui constituent la victoire du nihilisme… », Gilles Deleuze dans  »Nietzsche ». La théorie du complot mais ici le complot se fait tout seul sans que les individus qui y participent n’en aient conscience. C’est une sorte de complot de la vie réactive contre la vie active, la pluralité de la vie dont ces deux composants s’opposent.

 »l’esclave ne cesse pas d’être esclave en prenant le pouvoir, ni le faible, un faible. Les forces réactives, en l’emportant, ne cessent pas d’être réactives… », par contre ici on rejoint la réalité de tous les jours et l’enseignement de Nietzsche apporte soudain un éclairage important sur mon quotidien. La démocratie a apporté une illusion de liberté et le socialisme une illusion d’égalité alors que c’est une victoire des faibles qui veulent rabaisser le plus grand monde à leur niveau. Il faut trouver autre chose.

 »Nos maîtres sont des esclaves qui triomphent dans un devenir-esclave universel… », et il ne faut pas croire que des faibles sont gouvernés par des forts (en régime démocratique ou même en ancien régime). Rares sont ceux qui se distinguent, nombreuses sont les embûches sur leur route.

 »Quand le nihilisme triomphe, alors et alors seulement la volonté de puissance cesse de vouloir dire ‘créer’, mais signifie : vouloir la puissance, désirer dominer… c’est la manière dont l’esclave ou l’impuissant conçoit la puissance, l’idée qu’il s’en fait, et qu’il applique quand il triomphe. », l’homme est à considérer comme un être pluriel (et en cela il n’est pas unique). Il est à la fois fort et faible à des degrés variables en fonction du temps et des circonstances. Un grand homme comme Napoléon a beaucoup créé et a beaucoup dominé. Cette pluralité lève l’ambiguïté de la distinction de Nietzsche entre forces actives et réactives, entre bien et mal, entre vie et entropie. Une lutte qui n’est qu’apparence car l’un a besoin de l’autre comme moteur et comme raison d’exister.

=> Johann Wolfgang von Goethe : « Le plus grand génie est celui qui sait tout accueillir en lui-même et tout s’approprier, sans que cela porte le moindre préjudice à sa destination originale, à ce qu’on nomme son caractère, mais qu’au contraire cela contribue à l’exalter encore et à augmenter ses pouvoirs dans la mesure du possible… L’exercice, les leçons, la réflexion, le succès et l’échec, les encouragements et les empêchements, et encore la réflexion, permettent à l’organisme humain de joindre inconsciemment, dans une libre activité, ce qu’on acquiert à ce qu’on a d’inné, pour aboutir ainsi à une unité telle que le monde en reste stupéfait. », tiré de « Études » de Thomas Mann (« Improvisation sur Goethe »).

Il ne faut pas confondre ce qui est dit par l’illustre personnage avec une quelconque soif de connaissance. Le génie n’est pas un disque dur ou une quelconque unité de stockage. Le génie n’a pas besoin de tout savoir. Il induit ses réflexions à partir de quasiment rien. C’est d’ailleurs en cela que l’on dit que c’est un génie sinon il ne ferait que répéter ce qui est connu de tous ou connaissable de quiconque se donne les moyens de tout savoir.

Le génie n’est pas non plus affaire d’hérédité ou de hasard. L’inné est une notion que l’on attribue au hasard car on n’en maîtrise pas tous les processus qui ont abouti à son apparition. L’homme dès qu’il est fœtus commence à apprendre. Certains suspectent qu’à la naissance le nourrisson est capable de comprendre certains mots et qu’il a déjà analysé sa langue maternelle. Comprendre une langue à la naissance en dit long de l’apprentissage du fœtus. Cela fait partie de l’inné ? Et ce n’est rien par rapport à tout ce qui arrive ensuite jusqu’au fameux âge de raison. Puis les études… Est-ce l’inné ou l’acquis ? Doit-on considérer comme acquis ce que l’on apprend à notre insu. Je ne veux pas dire ce que l’on nous usurpe mais un savoir que l’on ne cherche pas consciemment à acquérir.

En fait, l’inné c’est le biologique, la couleur des yeux, les différentes capacités intellectuelles (mémoire, calcul, logique, conceptuel, concentration). Vient ensuite l’apprentissage qui met en œuvre nos capacités innées et qui formate nos neurones et leurs connexions pour créer un individu qui évolue dans un monde d’événements que l’on ne maîtrise pas et que l’on considère par facilité comme aléatoires.

Tout le monde est capable de génie. Certains auront des facilités au vu d’un inné puissant et d’un apprentissage riche et adapté. C’est affaire de volonté, de conscience des choses et de chance à saisir au bon moment. C’est aussi affaire de moment car certaines époques semblent plus propices et il est plus facile d’être génial entre génies.

Ma grand-mère, par exemple, était un génie. D’une santé physique sans faille, elle a même survécu à un accident ou une voiture l’a fauché à plus de 80 ans. Côté mental, elle a été saine d’esprit toute sa vie et même à l’instant de sa mort à plus de 90 ans alors qu’une erreur médicale à l’hôpital a provoqué un caillot dans le cerveau. Mais elle n’avait pas eu l’opportunité de faire des études, cela ne l’empêchait pas d’investir en bourse et de lire  »le Journal des Finances », depuis sa création après guerre, à la lueur des lampadaires de la rue le matin. Ma grand-mère aimait la politique, la météo, la bourse, l’histoire… Elle était issue de la campagne proche du Puy-en-Velay, mère avec une fille unique de 16 ans à élever toute seule et grand-mère dévouée, rigolote, pieuse et aimante. Elle savait gentiment manipuler l’importun. Elle était sensible, un terreau propice pour l’écrivain en devenir que je suis.

=> Comme je n’ai pas assez de temps pour lire l’intégralité d’œuvres considérables comme celles de Nietzsche et de Goethe, et trouver ma propre interprétation et évaluation, je préfère m’en tenir à celles de prédécesseurs estimables comme Thomas Mann (qui n’hésite pas à interpréter et à évaluer voire condamner dans l’esprit de son mentor) et Gilles Deleuze (qui définit avec une érudition parfaitement claire la philosophie de Nietzsche mais en reste au niveau des cours et par là va à l’encontre de cette  »philosophie intempestive ») en les confrontant entre elles et le résultat avec mon propre jugement. J’aime à croire que cela participe du génie.

Ensuite, vient la personnalité quelque peu égocentrique que la maladie, quelques tares ou des problèmes à la naissance viennent renforcer (Sartre était quasiment aveugle et mort-né, Goethe quasiment mort-né, Nietzsche mort-vivant, …). Je n’ai pas ces malédictions de l’existence, je n’ai pas cette personnalité exacerbée, le doute me hante, il est ma force.

Enfin le génie est pérennisé par un prétendu destin qui fait entrer la personne dans l’Histoire (que Nietzsche qualifie de  »véritable paralysie de la vie spontanée », Thomas Mann dans  »Études »). Combien sont-ils, seront-ils, oubliés par ce destin si capricieux ? Ce qui nous sauve c’est l’intertextualité d’Umberto Eco.

On dit que le temps sélectionne et l’Histoire en est le résultat. Mais comme personne ne connaît la fin de l’Histoire. Peu importe être reconnu quelques secondes ou plusieurs siècles après notre mort. Le plus important est : d’écrire ce que l’on ressent un peu chaque jour comme Chateaubriand

=> « Les étapes du triomphe du nihilisme… forment les grandes découvertes de la psychologie nietzschéenne…

1° Le ressentiment : c’est ta faute si je suis faible et malheureux… On fait ‘honte’ à l’action… L’agneau dit : je pourrais faire tout ce que fait l’aigle, j’ai du mérite à m’en empêcher, que l’aigle fasse comme moi…

2° La mauvaise conscience : c’est ma faute… les forces réactives… intériorisent la faute, elles se disent coupables, elles se retournent contre soi… elles donnent l’exemple… elles acquièrent le maximum de pouvoir contagieux…

3° L’idéal ascétique : moment de sublimation… la négation de la vie. Sa volonté de puissance est volonté de néant… des états voisins de zéro… Les évaluations sont tellement déformées qu’on ne sait plus voir que le porteur est un esclave, que ce qu’il porte est un esclavage… on ne porte qu’à force de faiblesse, on ne se fait porter qu’à volonté de néant.

4° La mort de Dieu : moment de la récupération… devenir lui-même Dieu, remplacer Dieu… Et maintenant : négation de ces valeurs supérieures, remplacement par des valeurs humaines… maintenant se charge tout seul, en auto responsabilité… Mais la seule affirmation dont ils sont capables, c’est seulement le ‘oui’ de l’Âne.

5° Le dernier homme et l’homme qui veut périr : moment de la fin. Nous sommes toujours sous le règne des valeurs établies… surgit le dernier homme… Plutôt un néant de volonté qu’une volonté de néant ! Mais, à la faveur de cette rupture, la volonté de néant à son tour se retourne contre les forces réactives, devient la volonté de nier la vie réactive elle-même, et inspire à l’homme l’envie de se détruire activement. Au-delà du dernier homme, il y a donc encore l’homme qui veut périr. Et à ce point d’achèvement du nihilisme (Minuit), tout est prêt – prêt pour une transmutation. », longs extraits tirés de l’étude « Nietzsche » écrit par Gilles Deleuze pour exprimer le regard de Nietzsche concernant le nihilisme et ses étapes de prise de pouvoir.

Là où le professeur Deleuze nous détaille les grandes découvertes de Nietzsche en prenant bien soin de nous indiquer les contresens possibles, Thomas Mann apporte une touche différente, un retour d’expérience, la sienne : « Il est né pour être psychologue, la psychologie est sa passion première : connaissance et psychologie sont au fond une seule et même passion pour lui, et c’est un symptôme bien révélateur de l’essentielle et intime contradiction de ce grand et douloureux esprit, alors qu’il plaçait la vie si fort au-dessus de la connaissance, il soit tombé si complètement, si incurablement, au pouvoir de la psychologie. »

Évidemment pour le professeur Deleuze il est indispensable de donner une vision cohérente de Nietzsche à ses étudiants (je rappelle que l’éditeur est PUF, Presse Universitaire de France) sans les embrouiller dans des détails prospectifs. Alors que justement c’est ce genre de détails qui nous rapproche de l’homme que Nietzsche était. Ils ne remettent pas en cause son œuvre, ils permettent d’aller plus loin. Et pour le type d’enseignement auquel Deleuze semble être attaché, je n’étais pas un élève-modèle car je ne me contentais pas d’apprendre.

Comprendre l’homme c’est déjà comprendre son œuvre mais cela ne suffit pas (d’où le recours à biographie, aux lettres, aux témoignages). Borges disait qu’il n’avait qu’une partie de lui dans son œuvre (Robbe-Grillet), le reste est parti dans la tombe. Quand on pense à l’œuvre de Borges on peut frémir et se dire qu’il y a des risques que l’on ne laisse pas grand-chose. Les contradictions que laisse un auteur ne sont pas des erreurs, elles ouvrent sur sa complexité, sur sa pluralité, sur son intertextualité, sur son inter-être avec son temps et ses ancêtres des idées. Elles sont les manifestations du bouillonnement interne de ses pensées, de sa vie.

Thomas Mann signale un autre des moteurs de la pensée :   »On peut dire que ce qui liait Nietzsche aux objets favoris de sa critique, c’était la passion : une passion, au fond, sans signe algébrique défini, le négatif ne cessant d’alterner avec le positif. ». On dit que les artistes sont sensibles. Nietzsche et Goethe étaient des artistes dans des corps de psychologue identifié de leur temps comme des philosophes. Umberto Eco est un chercheur qui a souhaité jouer avec la langue et les mots comme le feraient des artistes, mais ceux-ci se débattent plus avec ces outils qu’ils en tirent du plaisir du moins au début car avec l’expérience et la maîtrise les choses changent.

Cette sensibilité d’artiste permet de créer de valeurs. L’alternance négatif et positif aide à la sensibilité et à la nouveauté de la création. L’alchimie tient encore en notre capacité à gérer nos forces et nos faiblesses, à concentrer notre énergie vers un objectif non connu à l’avance.

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