Le crépuscule des idoles de Freidrich Nietzsche

=> « Le problème de Socrate », dans le Crépuscule des Idoles où Friedrich Nietzsche, au soir de sa vie, décrit les véritables motivations du Grand Philosophe.

« Lorsqu’on a besoin de faire de la raison un tyran comme fit Socrate, il faut que le danger ne soit pas mince de voir tout autre chose jouer les tyrans (la décadence) »

 »On était en péril, on n’avait pas d’autre choix que de sombrer ou de faire raisonnable jusqu’à l’absurde… Le moralisme des philosophes grecs à partir de Platon est déterminé par des causes pathologiques »

 »De la part de philosophes et de moralistes, c’est s’abuser que croire échapper à la décadence du seul fait de prendre parti contre elle »

« La lumière la plus aveuglante, la rationalité à tout prix, la vie lumineuse, froide, avisée, consciente, sans instincts, résistants aux instincts, n’était elle-même qu’une maladie, une autre maladie, et nullement un retour à la ‘vertu’, à la ‘santé’, au ‘bonheur’… Être obligé de lutter contre ses instincts – voilà bien la formule de la décadence : tant que la vie suit une courbe ascendante, bonheur égale instinct »

À la lumière de ce qui est dit plus haut, je ne peux m’empêcher de penser à notre époque. Et nous ? Qu’en est-il de nous ? Nous qui savons tout sur tout. Nous qui mettons en images le moindre événement historique. Je pense à l’écologie. D’un côté son tyrannisme potentiel, d’un autre notre monde qui court à sa perte le plus souvent en toute conscience.

Je pense à la course capitalistique vers la croissance comme si les ressources humaines ou terrestres étaient infinies. Et ce, en dépit de nos instincts qui nous rappellent ces évidences, cette course inutile, comme Sisyphe qui pousse son rocher vers un sommet où il ira dévaler par un autre versant.

Et l’on s’obstine à faire mieux qu’hier, à s’améliorer sans cesse, à optimiser nos performances, nos ressources, à réduire nos coûts, à gagner en bourse.

N’est-ce pas une autre forme de rationalisme maladif ? Devant notre  monde qui nous envoie signe sur signe. Devant le stress qui gangrène  nos esprits.

=> « Première erreur : confondre la cause et l’effet », dans le Crépuscule des Idoles de Friedrich Nietzsche montre comment on peut être dans l’erreur en déclarant que telle ou telle chose est la cause  d’autre chose alors qu’elle n’est que l’effet, la conséquence (le régime de longévité).

« Une longue vie, une nombreuse descendance, cela n’est pas la rétribution de la vertu, mais la vertu est plutôt elle-même le ralentissement du métabolisme qui, entre autres, entraîne aussi une longue vie, une nombreuse descendance »

« L’Église et  la morale disent : ‘Une race, un peuple sont ruinés par le luxe et la luxure.’ Ma raison restaurée dit : ‘Quand un peuple court à sa ruine, dégénère physiologiquement, il en résulte la luxure et le luxe.’  »

=> « L’erreur du libre-arbitre » dans le Crépuscule des Idoles de Friedrich Nietzsche expose des origines plus lointaines de la corruption capitalistique.

« Nous n’avons maintenant plus aucune indulgence pour la notion de ‘libre arbitre’ ; nous ne savons que trop bien ce que c’est – le plus suspect des tours de passe-passe des théologiens, aux fins de rendre l’humanité ‘responsable’, au sens où ils l’entendent, c’est-à-dire de la rendre plus dépendante des théologiens… »

« Si l’on a conçu les hommes ‘libres’, c’est à seule fin qu’ils puissent être jugés et condamnés, afin qu’ils puissent devenir coupables : par conséquent, il fallait absolument que chaque action fût conçue comme voulue, que l’origine de toute action fût conçue comme résidant  dans la conscience. »

=> « Kant nous a avertis de ne pas oublier que notre perception a des conditions subjectives et de ne pas la tenir pour identique avec le perçu inconnaissable »

« De même la psychanalyse nous engage à ne pas mettre la perception de conscience à la place du processus psychique inconscient qui est son objet »

 »Tout comme le physique, le psychique n’est pas nécessairement en réalité tel qu’il nous apparaît. Toutefois, nous n’allons pas tarder à apprendre avec satisfaction que la correction de la perception interne n’offre pas une aussi grande difficulté que celle de la perception externe, que l’objet intérieur est moins inconnaissable que le monde extérieur.  »

Extraits de l’Introduction d’Alain Roger (Professeur de Philosophie) dans la traduction française du Fondement de la morale de Schopenhauer.

 »La force est en dehors du temps, elle est présente partout, et l’on dirait qu’elle guette constamment l’arrivée des circonstances grâce auxquelles elle peut se manifester et s’emparer d’une manière déterminée, en expulsant les autres forces qui y régnaient naguère », dans Le monde comme volonté et représentation de Schopenhauer.

=> « Ne jamais observer pour observer ! Cela donne un défaut d’optique, un strabisme, quelque chose de forcé et d’excessif. »

« D’instinct, un psychologue-né se garde bien de voir pour voir : il en va de même du peintre-né. Il ne travaille jamais d’après nature : il charge son instinct, sa camera obscura, de filtrer et d’exprimer le cas particulier, la nature, le vécu… Il ne prend conscience que du général, de la conclusion, du résultat : il ne connaît pas cette arbitraire généralisation à partir du cas particulier. »

Tirées de Divagation d’un ‘Inactuel’ du Crépuscule des Idoles de Friedrich Nietzsche, ces réflexions donnent un sens à la manière que j’ai de prendre des photos ou le déclic précède toujours tout acte raisonné. Ensuite, j’ai bien le temps d’analyser ce que j’ai voulu prendre en photo car de toute manière l’intention y était et l’instinct a rendu possible ce cliché.

=> « Pour qu’il y ait de l’art, pour qu’il y ait un acte et un regard esthétiques, une condition physiologique est indispensable : l’ivresse. »

« L’essentiel, dans l’ivresse, c’est le sentiment d’intensification de la force, de la plénitude. C’est ce sentiment qui pousse à mettre de soi-même dans les choses, à les forcer à contenir ce que l’on appelle l’idéalisation. »

« Ce qui est décisif au contraire, c’est de mettre violemment en relief les traits principaux, de sorte que les autres s’estompent. »

C’est avec une joie profonde et intense que cette Divagation d’un Inactuel de Friedrich Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles apporte la conviction de ce que tout mon être tend à faire dans l’écriture.

Plus qu’une confirmation, Nietzsche m’apporte un soutien psychologique fort dans ma production littéraire.

Bien sûr pour faire un bon texte il faut un bon style, des personnages travaillés, des situations crédibles, un scénario qui tient la route, … Mais tous ces aspects je préfère le laisser au travail de réécriture du texte et tout oublier durant l’écriture du premier jet qui doit une explosion, un transport suffisamment fort pour extirper du néant quelque chose qui va devenir une œuvre de l’esprit.

Bien sûr avec l’expérience, le premier jet va s’enrichir des effets du travail de réécriture. Il va s’améliorer. Mais cela doit venir naturellement, sans intention, sans contrainte.

En un mot comme on dit en Informatique, il faut pisser de la ligne. Noircir des pages sans tabou. Travailler ses textes. Encore et encore. Itérativement.

L’écriture est un art masochiste.

=> « Que signifie la notion bipolaire que j’ai introduite en esthétique, celle d’apollinien et de dionysiaque – L’ivresse apollinienne excite l’œil, qui en reçoit le pouvoir de vision : le peintre, le sculpteur, le poète épique sont des visionnaires par excellence. Dans l’état dionysiaque, au contraire, c’est l’ensemble de la sensibilité qui est excité et exacerbé au point de décharger d’un seul coup ses moyens d’expression et d’intensifier à la fois son pouvoir de représentation, d’imitation, de transfiguration, de métamorphose, tous les modes de l’art du mime et du comédien. »

 »Il est impossible au Dionysien de ne pas saisir la moindre suggestion – il ne laisse échapper aucun signe d’émotivité, il a au plus haut degré l’instinct de comprendre et de deviner, de même qu’il possède au plus haut point l’art de communiquer. Il entre dans n’importe quelle peau, dans n’importe quelle émotion : il ne cesse de se métamorphoser… »

Quand j’étais enfant, j’étais comédien. Voyant les limites des mensonges que je servais à mon public, j’ai commencé à me raconter des histoires pour rendre ma vie moins inintéressante. Parfois quelques mensonges m’échappaient. Puis j’ai décidé d’écrire, de mettre en noir sur blanc cet imaginaire fécond. Et au aujourd’hui, à la lecture de Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles et l’écriture de ces commentaires, je m’aperçois que j’ai cessé de mentir, faisant la distinction entre fiction et réflexion.

=> « Les hommes qui vivent le plus par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses, mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grand hostilité »

J’aurais tant voulu parler à Nietzsche. Bien sûr, je ne parle pas allemand, bien sûr il est plus facile de lire ses textes et d’imaginer que l’on aurait pu s’entendre, se comprendre. On sait bien que la communication verbale est très difficile : c’est déjà dur de parler à ses propres parents, à sa mère, comptable, alors on se persuade aimer les chiffres et l’on fait de l’informatique, un subtil mélange de math, de chiffres (adresse ip, boucles, …) et de mots (langage de programmation). On essaye de leur faire plaisir et au final on n’arrive pas à leur partager nos passions, à leur exprimer ce que l’on voudrait, à leur dire que l’on souffre, que l’on les aime. Alors parler à Nietzsche cet esprit sensible, ce frère, et la barrière du temps. Parler à Voltaire aussi et à bien d’autres. On sait que l’on n’est pas seul sur terre, mais on reste quand même seul sur terre.

=>  »C’est qu’il y faut à tout prix attribuer à quelqu’un la faute de ce que l’on souffre »

 »Le simple fait de se plaindre suffit à donner à la vie assez de charme pour qu’elle soit supportable »

 »Il ya dans toute plainte une subtile dose de vengeance »

« Une telle logique suffit à faire des révolutions. Les doléances ne valent jamais rien : elles sont dictées par la faiblesse. Que l’on attribue son mal-être aux autres ou à soi-même »

Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles renvoie encore au thème de la lâcheté humaine, de l’indifférence et l’envie qui se partage les pensées de la populace. Ce qui me désole c’est que l’on est tous ainsi. Seule notre éducation, la connaissance des choses et de soi nous rappelle à l’ordre. Encore faut-il être dans de bonnes conditions mentales pour ne pas rechuter parce que le naturel revient au galop.

=> La nécessité d’Immortalité varie selon les causes qui ont décidé de ce choix somme toute lourd de conséquences si on prend le temps (pour un mortel il paraît bien mal employé) d’y réfléchir sereinement.

Jean Paul Sartre avait besoin de l’Immortalité parce que sa naissance avait très aléatoire puisque son père était mort peu avant l’accouchement et lui-même n’avait pas fait l’objet de bons pronostiques quant à sa survie.

Il n’était pas arrivé à la vie comme tout autre enfant. La mort lui avait laissé un sursis. Il était déjà mort et sa mission était le salut de l’humanité dans l’écriture qui devait atteindre son apogée au soir de la fin de ce laps de temps accordé pour son œuvre bienfaitrice.

Je suis loin d’être dans ce cas-là. Mon rapport à la vie provient de la peur de la mort. Une peur panique ou même l’idée de l’évoquer me terrifie. Alors je ne sais pas qui est venu en premier : la nécessité d’Immortalité pour achever mon œuvre pour l’humanité ou la nécessité de trouver une bonne raison de refuser la mort quitte à trouver une énergie démentielle qui me permettrait de sortir vainqueur de toute lutte contre elle.

Je ne sais plus ou plutôt je n’ai jamais su, par contre je sens très bien que les deux sont liés.

Et puis certains auteurs et, en premier Simone de Beauvoir, m’ont fait comprendre que l’Immortalité n’est pas enviable.  C’est le Bouddhisme qui a résolu mon dilemme en me faisant comprendre que chaque seconde on meurt un peu et qu’un Immortel est mortel dans la durée en tant qu’être en soi. Dès lors le mortel est bien Immortel dans son legs à l’humanité puisque chaque homme est  le fruit de son environnement qu’il modifie par sa présence, ses pensées et ses actes.

=> « La vie déclinante, le destin de toute force d’organisation, c’est-à-dire de différenciation, de toute force capable de creuser des fossés, d’imposer une stricte hiérarchie, ce déclin est proclamé par la sociologie actuelle comme un idéal… », Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles.

L’époque moderne telle qu’on la connaît depuis la révolution industrielle a pris un essor scientifique sans précédent. Galvanisée par le progrès technologique, l’humanité a fait preuve d’une activité intellectuelle fébrile encouragée par un sentiment de sécurité et de confort grandissant si l’on imagine, nous homme moderne, un instant ce qu’était la vie à certaines époques, même fastes comme la Renaissance.

Cependant Nietzsche voit cette autosatisfaction autrement et je le rejoins. Il constate un amollissement des corps et un contentement grandissant des esprits, une décadence glorifiée dans un univers ouatée.

« L’égalité, une vague assimilation de fait, qui ne fait que s’exprimer dans la doctrine de l’égalité des droits, relève essentiellement de la décadence : le fossé entre un homme et un autre, entre une classe et une autre, la multiplicité des types, la volonté d’être pleinement soi, de se distinguer, ce que j’appellerai la passion de la distance, voilà qui me semble propre à toute époque forte. La tension, l’écart entre les extrêmes, se réduit de plus en plus de nos jours – en fin de compte, les extrêmes finissent par s’estomper au point de se confondre… »

Évidemment on ne peut pas adhérer à tout ce qui est dit là. Cependant il faut garder l’esprit suffisamment ouvert et en éveil face à un retour en arrière de notre civilisation qui peut ou plutôt qui ira aller à sa perte… L’inévitable déclin aussi assuré que l’entropie existe et qui viendra d’autant plus rapidement si on se croit au-dessus de tout cela.

Alors, je ne peux éviter de penser aux dernières élections présidentielles de 2007 où, une fois encore, les valeurs de gauche et de droite étaient si proches que le candidat du centre s’est vu obligé de prôner une rupture avec un programme alliant le meilleur des valeurs des deux camps. Et ces deux camps ont affirmé au contraire leurs différences. Puis, une fois passé le second tour, une fois éliminé le candidat du centre, la gauche et la droite ont affirmé leur désir de rallier l’approche du candidat du centre pas seulement pour récupérer ses électeurs mais aussi par la tendance actuelle de la politique française.

De plus le candidat de l’extrême droite fut ce coup-ci balayé au premier tour alors que cinq ans plus tôt la France s’était fait une frayeur en le faisant passer au second tour. Ce vote contestataire n’avait obtenu de confirmation puisque près de 90 % des votes du second tour de 2002 sont contre lui. On a joué au feu mais personne ne croyait en son élection puisque les extrêmes n’ont plus de raison d’être de nos jours si ce n’est de faire un peu peur à nos politiques.

Revenons à ce que disait Nietzsche. Ses propos dans le Crépuscule des Idoles sont durs. Le thème veut cela et il a été certainement entraîné par un peu de rancœur ; Il a radicalisé son discours puisque c’est ainsi que l’on lutte, d’après lui, contre la décadence. À mon avis, même si l’Homme frôle de près ce précipice, il y a encore suffisamment de voix pour lui éviter le pire. En effet, c’est le chemin vers plus de maturité où les positions extrêmes sont moins tranchées, plus subtiles, où il faut apprendre à cultiver son individualité dans la foule, où le décryptage des non-dits est une valeur aussi forte que les tambours et les trompettes. Apprendre à domestique l’animal qui est en nous sans jamais le bâillonner, en lui laissant des libertés d’expression dans un monde de manques, d’espace, de temps, dans un monde de restrictions, de nourriture, de temps, dans un monde de règles, de vie, de comportement, de libertés et de devoirs.

Il y a là quelque chose qui va plus loin que Nietzsche. Et c’est même encore plus facile à appréhender quand on parle de l’Espace en imaginant les contraintes de vie qu’engendrera la vie sous un dôme sur une planète sans atmosphère, une consommation d’oxygène très contrôlée où sera interdit de faire un jogging sans en avertir les autorités…

Déjà la vie n’est plus aussi simple qu’elle a été du temps de la Renaissance, qui est l’exemple de Nietzsche. J’ai parfois des envies de saisir mon épée et de monter sur mon destrier pour faire place nette autour de moi, libérer Paris de tous ces envahisseurs, pour pouvoir respirer. J’en passe et des meilleures. Je vais prendre une place de ciné pour faire passer cette soudaine envie d’aventure.

S’il est vrai que l’Homme moderne est  plus faible physiquement que son aïeul de la Renaissance. Je mets au défi ce dernier sur le terrain des nerfs. Et je ne m’envisage pas un instant être à la hauteur de mes descendants pour une petite promenade dans l’Espace ou sur Mars.

=> Le Crépuscule des Idoles signifie que chaque penseur, chaque pensée, aussi grands soient-ils, ne subsiste comme absolue vérité que pendant une époque donnée. Nietzsche ne fait  pas exception.

Le temps remet à plat les idées les plus tenaces, laissant à une grande majorité d’hommes et de femmes le temps de se les approprier, puis de les faire siennes pour tout un chacun, ensuite de les soumettre au jugement d’une société qui a évolué autour de ces idées et enfin de voir ce que ne pouvait pas voir jadis le penseur, la pensée, c’est-à-dire ses limitations.

À mon avis, il y a deux types de penseurs. Ceux qui explorent en profondeur et ceux qui synthétisent les avancées de leur temps. Il ne va pas sans dire que l’humanité a besoin des deux, et, qu’une personne peut être aussi des deux types soit à des périodes différentes de sa vie soit en fonction de ses prédispositions mentales vis-à-vis de différents sujets d’étude. Je dois dire que pour ma part en informatique je suis du type profondeur et en écriture j’ai une tendance nette à synthétiser. Des raisons à cela je ne vois, en ce qui me concerne, qu’en informatique je leurre mon entourage en faisant croire que je maîtrise. J’ai remplacé la maîtrise par l’acharnement et j’ai une approche laborieuse par l’expérience et par les tests. En écriture, mon envie a été galvanisé par la difficulté d’écrire (talent, opportunité, temps) et par ma persévérance qui m’a permis de réussir en informatique et qui s’est aussi développé grâce à elle.

Si Nietzsche est du type qui synthèse ainsi qu’Einstein cela ne veut pas dire que les grands penseurs soient nécessairement de ce type-là (Newton?). Les uns ont besoin des autres. Et le hasard fait que l’Histoire en retiendra certains. C’est une affaire de hasard et de personnalité, de hasard et de situation, de hasard et de moment. De nos jours il est facilement possible pour un non initié d’accéder aux penseurs, aux pensées, de ceux qui ont contribué puis qui ont été oubliés, de ceux qui ne font pas partie de l’establishment éducatif, de ceux qui ne font pas partie des Idoles.

=> « Rien n’a plus de force qu’une idée dont l’heure est venue. », Citation de Victor Hugo (phrase bien politicienne mon cher Victor) non vérifiée mais entendue au journal TV à propos de l’écologie et de l’environnement puis confirmée sur Internet parmi des citations approchantes.

En écho avec le mémo précédant sur le crépuscule des idées, cette pensée générique de Victor Hugo laisse entrevoir une explication sur pourquoi lui et pourquoi pas un autre et les raisons de l’ « anoblissement » de telle pensée ou de tel penseur.

Cependant, à l’instar de l’écologie moderne, où Victor Hugo aurait eu toute sa place, et de ses solutions techniques en matière d’énergies renouvelables qui semblent indiscutablement une voie à suivre pour autonomiser l’humanité sur certains besoins courants et notamment ménagés. Des éléments du crépuscule sont d’ores et déjà prévisibles dans notre propension à croire en notre capacité technologique à résoudre le problème, donc à sous estimer notre effort qui devrait être total vu la dégradation en marche de notre environnement.

En effet qui sait ce qu’induiront réellement la fabrication, l’entretien et le remplacement de ces artefacts technologiques destinés à donner un peu d’air à l’humanité ?

Sans parler de l’opportunisme malsain de certains qui cacheront des aspects peu glorieux de leurs produits pour une rentabilité immédiate alors qu’il s’agit d’un enjeu à l’échelle de l’Homme et de son avenir déjà bien entaché par le pétrole et le nucléaire.

Le défaut de cette idée dont l’heure est venue provient non pas de l’idée elle-même mais du fait qu’elle soit devenue si populaire si forte sans qu’elle ait été développée plus avant, soit à l’origine soit ensuite au fur et à mesure qu’elle se propageait dans notre modèle de société (recyclage, tri, nouvelles technologies). La faute est partagée entre son créateur et ceux qui l’ont adopté.

=> « Premier principe : il faut avoir besoin d’être fort : autrement, on ne le devient jamais. », Je rejoins Nietzsche sur ce point dans le Crépuscule des Idoles. Il y a quelques années, en 2002 au Vietnam, je mettais interroger sur la Liberté conquise en France, acquise par leurs descendants dont je fais partie et dont le devoir est de veiller à ce qu’elle perdure en luttant contre les attaques détournées qui peuvent à tout moment remettre en question cette idée formidable et avancée de l’humanité. Je me disais à l’époque que dans un pays comme le Vietnam où la Liberté reste encore à conquérir (même si le pays a gagné chèrement une forme de liberté géopolitique) la production littéraire devrait être plus passionnée, moins convenue qu’en Europe où la Liberté semble une chose acquise et immuable. Et que la disparition ces 50 dernières années de grands hommes comme Victor Hugo et Charles de Gaulle devait trouver là une explication.

Cela rejoint aussi Hypérion de Dan Simmons où le poète-satyre avait trouvé sa voie qu’en dehors du paradis terrestre.

« Qu’est-ce que la liberté ? C’est d’avoir la volonté d’être responsable de soi-même. De maintenir la distance qui nous isole des autres. De devenir plus indifférent aux peines, aux épreuves, aux privations, et même à la vie. D’être prêt à sacrifier des hommes à sa cause, sans s’en excepter soi-même. », d’abord Nietzsche parle de responsabilité à l’instar d’un dicton « la liberté s’arrête là où commence celle des autres ». En ce qui concerne la responsabilité qui est contenue dans ce dicton, j’ai toujours été d’accord. Par contre la limitation systématique de la liberté qui y parait m’a toujours fait froid dans le dos. Par contre si cela signifie distance par rapport aux autres comme dans la définition de Nietzsche, je suis d’accord. Je crois que le tort des belles phrases ou dicton ou petites phrases en politique est d’être imprécises pouvant se retourner sur elles-mêmes et renier ce pourquoi elles se battaient.

=> « Les institutions libérales cessent d’être libérales dès qu’elles sont acquises : ensuite, rien n’est plus systématiquement néfaste à la liberté que les institutions libérales »

« Ces mêmes institutions produisent de tout autres effets aussi longtemps que l’on se bat pour les imposer ; alors elles font puissamment progresser la liberté. »

Le Crépuscule des Idoles est un puits sans fond d’idées et je salue Nietzsche de les avoir mis en lumière avec une telle facilité de lecture contrairement à d’autres penseurs plus obscurs dans leur dialectique. Pour moi, Nietzsche écrit ses essais philosophiques avec un style d’écrivain : Les mots ne sont pas en butée avec ses pensées.

Revenons au sujet, ce n’est pas parce que l’on vit dans une démocratie que la liberté est assurée.

Pour rejoindre Nietzsche, il ne faut pas se promener nonchalamment dans les rues et faire fi des institutions en « oubliant » ses devoirs civiques comme aller voter au mépris du danger probable que le monde change sans que l’on s’en aperçoive, se croire au-dessus de tout cela et ne plus savoir se battre ne serait-ce qu’en exprimant ses choix en aillant préalablement étudié ce qui est mieux pour la société et la liberté qu’elle incarne. Il ne faut pas confondre liberté et confort.

Le combat en faveur de la liberté  est un combat qui ne doit jamais cesser. L’entropie universelle défait ce qui ne se révèle pas être une forme de chaos, la liberté ne vient pas du chaos elle n’est pas l’anarchie : c’est une organisation humaine évoluée qui nécessite un entretien permanent et qui est loin d’être parfaite à l’heure actuelle. Et qui ne doit pas être considérée comme parfaite. Pour le salut de l’Homme la liberté ne doit jamais être parfaite. De toute manière l’erreur est humaine et la liberté aussi.

De toute manière, la mise en œuvre d’une organisation basée sur le principe de liberté dépend de l’époque, de l’évolution humaine : au XXème siècle on ne risquait pas d’être esclave de son téléphone portable, au XVIIIème siècle on pouvait être esclave tout court.

=> Les Philosophes sont des produits de leur temps. De toute façon personne n’échappe complètement à son époque, je ne fais pas exception.

« À y regarder de plus près, c’est la guerre qui provoque ces effets, la guerre pour obtenir des institutions libérales, qui, en tant que guerre, prolonge l’existence des instincts antilibéraux. – Et la guerre est une école de liberté… », si Nietzsche avait imaginé la Bombe, les guerres bactériologiques et chimiques, les mines antipersonnel…. Je pense que son école de la liberté appartient désormais au passé. J’ai connu des grands-parents qui vantaient les mérites d’une bonne guerre comme disait une expression populaire de l’époque que je n’entends plus du tout aujourd’hui.

Les philosophes doivent être des produits de leur époque. Ils doivent vivre leur époque et absorber les concepts en gestation, aidés des mentors du passé comme autant de repères à leur sensibilité.

Ils sont donc préoccupés par un passé qui a créé l’organisation humaine dans laquelle ils vivent.

Ils mettent en exergue le présent comme un photographe qui prendrait en photographie deux amoureux sur la place de l’Opéra en pensant à Doisneau qui n’avait pas un appareil numérique aux possibilités si diverses  et laissant de côté l’aspect traitement chimique de la pellicule pour retrouver la réalité ou en amplifier artificiellement certains traits mais en regrettant la musique du Leica.

Les philosophes sont les historiens des idées.

=> Quand on commence à écrire une idée on ne sait pas comment cela va finir.

C’est une conséquence du cerveau humain qui peut suivre plusieurs raisonnements, plusieurs inspirations, en parallèle sans avoir les moyens de stocker, de sauvegarder, ce qui est pensé à l’instar d’un ordinateur. D’ailleurs, les ordinateurs ont pour fonction principale la sauvegarde en réponse à ce manque (vient après le calcul).

Et voilà, je parle d’informatique… digression quand tu nous tiens.

C’est ainsi que nous sommes faits, la pensée humaine est pleine de digression le plus souvent heureuse mais qui perde le lecteur qui lui-même est en plein chaos mental. Heureusement l’Homme est au fait de cela et il lui est facile de suivre ces fils d’ariane tendus comme des toiles d’araignée pour les pauvres « esprits » plus linéaires que sont les ordinateurs actuels.

Si l’on prend Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles, il titre une de ces idées dans Divagation d’un « Inactuel » : Ma conception du génie. S’il commence par le définir puis à prendre un exemple en Napoléon, il revient à ses thèmes forts qu’est la dégénérescence humaine en limitant les forts pour un nivellement par le bas, une sorte de moyenne en baisse comme en Finance. Et il conclut par une gratitude humaine qui inverse les choses et ne comprend pas ses génies. Bien sûr, Nietzsche est un penseur écrivain patenté, il revient sans cesse au sujet, Ma conception du génie, mais s’il fait ses rappels c’est qu’il sent qu’il digresse certes sur les thèmes exposés dans les autres idées écrites auparavant, il suit un chemin de pensée cohérent pour le cerveau humain mais bien ardu pour un ordinateur ou une autre intelligence plus linéaire qui ne souhaiterait que sauvegarder la définition du génie de Nietzsche. Ceci dit Nietzsche a titré sa pensée de Conception. Et puis, c’est ainsi que sa pensée est unique puisque ce n’est pas seulement une définition mais c’est surtout la conception du génie dans l’univers Nietzschéen.

=> « Ma conception du génie. Les grands hommes sont, comme les grandes époques, des explosifs où s’accumule une énorme force retenue. », Nietzsche prend l’exemple de Napoléon qui fut l’inverse de ce qu’aurait dû produire la Révolution Française.

« Les grands hommes sont nécessaires, l’époque où ils apparaissent est accidentelle. Le fait qu’ils en deviennent presque toujours les maîtres tient seulement à ce qu’ils sont plus vieux, qu’un plus grand travail d’accumulation s’est fait en vue de leur venue. », Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles me renvoie involontairement à ma note sur les deux types de penseurs (profondeur et synthèse). Peut-être que je me suis trompé sur Newton. Ce devait être de la synthèse à moins qu’il ne fût pas considéré comme un génie par Nietzsche.

Je reste persuadé que le génie ne tient pas que de la synthèse car il en faut pour démontrer une énigme mathématique. Cependant je comprends l’approche de Nietzsche en ne considérant pas comme du génie une simple puissance de calcul ou de logique mais une capacité à faire franchir un pas à l’humanité avec l’intuition de ce qui est juste sans avoir tout étudié avec exhaustivité, une intuition de génie galvanisée par une accumulation de connaissances individualisées qui n’attendaient que celui qui devait les réconcilier au sens financier.

 »Le danger que recèlent les grands hommes et les grandes époques est immense : l’épuisement de tout ordre, la stérilité suivent de près. Le grand homme est un aboutissement et une fin : la grande époque, la Renaissance, par exemple, est un aboutissement et une fin. Le génie – en œuvre, en action – est nécessairement gaspilleur. Qu’il se dépense sans compter, c’est bien là sa grandeur… », le fait que le génie soit l’aboutissement d’une accumulation antérieure implique nécessairement une morne plaine, une période de gestation, d’assimilation de cette nouvelle étape dans l’évolution. Les petites mains de l’évolution vont devoir s’adapter avant de reprendre leur travail de fourmi. De plus, il semble assez logique que le génie se dépense sans compter et s’use prématurément tant il y a urgence, tant la force de l’intuition créatrice n’attend pas le lendemain puisque l’homme a une faculté d’oubli, un défaut de sauvegarde systématique au bénéfice de la synthèse et de la généralisation sans attendre une compréhension exhaustive.

Le mot explosion s’adapte parfaitement à la situation : elle est violente, fugace et enivrante. Tel le premier jet d’un texte qui recèle tant d’imperfections et qui a une valeur miraculeuse pour celui qui est en train de l’écrire. Ensuite à l’instar de Doisneau, il faut bien connaître les mots et leur maniement comme il connaissait bien la pellicule photographique, le support, et dans un travail de précision issu d’un travail conséquent, il révélait son œuvre au monde. Il ne faut pas croire que génie vient avec facilité. Génie vient avec Energie. Et si sa batterie interne n’est pas assez puissante il disparaît prématurément. Non pas qu’il se soit usé mais parce qu’il y a urgence, mais son corps n’est pas adapté à la situation. Alors, il y a boule de neige, il se sait limité dans le temps donc il se ménage encore moins.

Dans le Docteur Faustus, Thomas Mann inclue la maladie comme élément supplémentaire pour extraire l’essence qui va alimenter l’intuition géniale, une descente aux enfers où l’on trouve toutes les réponses qui n’est possible que grâce à la maladie.

Si certaines maladies ont des conséquences heureuses sur l’esprit en libérant certaines ressources, en suscitant une urgence, en rendant plus disponible ou plus concentré ou plus concerné… Je ne crois pas aux vertus de la maladie dans ce domaine.

Le génie est une affaire de prise de conscience. Sa consécration est une affaire de hasard qui peut parfaitement provenir de l’accumulation ou de l’aboutissement.

D’ailleurs, l’aboutissement c’est quelque chose vers lequel on tend mais qui fait peur à la fois. En effet qu’il y a-t-il après ? Normalement rien sinon il y aurait une continuité donc pas d’aboutissement. C’est donc en toute logique que si un génie est issu de l’accumulation, qu’il soit l’aboutissement de tout un ensemble, il met le mot fin et laisse le monde dans un état de stérilité telle qu’il faut laisser le monde assimilé ce séisme, ce pas franchi par l’humanité.

=> « La peur est une étape vers la sagesse », Luc Ferry est un philosophe, il ne condamne pas, il ne défend pas cette idée, il constate.

Luc Ferry enchaîne en parlant des causes pacifiques ou environnementales qui justifient la peur comme un acte responsable alors qu’il y a 30 ans c’était une honte d’avoir peur.

Les temps ont changé diriez-vous, mais Nietzsche dirait plutôt que c’est le résultat d’un siècle de dégénérescence puisque l’esprit fort est refoulé au plus profond de l’humanité au bénéfice d’un humanisme du faible et du timoré, de celui qui doit se restreindre à chaque instant pour toute chose non plus par peur de Dieu mais pire encore par peur que son paradis terrestre, son paradis de maintenant ne disparaisse dans un futur de plus en plus proche.

Il a suffi de quelques phénomènes météo, quelques cataclysmes, quelques canicules, pour que les médias fassent prendre la sauce, le sentiment d’urgence, et que le scientifiquement pas encore établi devienne une certitude de masse. Le fameux effet boule de neige d’une idée majoritairement acquise qui conquière opinion et médias jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de contestation possible.

La peur est tellement érigée en principe de vie en société, comme le fameux principe de précaution, de préoccupation de sa survie de son bien-être, hérité du bien-être bourgeois qui a été consacré par la vie de bohème après que celle-ci eut remis en cause les règles d’autorité et d’honneur. Nous sommes passés de l’honneur au bonheur. Le premier est un égoïsme du fort, le second est un égoïsme du faible.

Et voilà que le bonheur est mis en cause par notre mode de vie de bohème, un mode de vie où le gaspillage ne gêne pas car l’honneur d’une vie en harmonie avec la nature ne fait plus recette. Le faible réagit au dérèglement climatique par la peur alors que le fort aurait réagi par l’action, la privation, le sacrifice.

Ce qui est difficile lorsque que l’on arrête de fumer ce n’est pas la nicotine qui manque c’est le geste, l’habitude, le bonheur remis en cause et ce n’est pas grave si on n’y arrive pas puisque l’honneur a disparu, on a le droit d’être faible puisque le fort n’est plus.

Il n’est pas faux de dire que les temps changent et il ne faut pas lire Nietzsche sans réserve en adoptant des attitudes inconséquentes. Quelqu’un qui vivrait dans une station spatiale sur la lune ne pourrait pas se permettre de se promener à l’extérieur sans tenue.

Les conditions ont changé, une bonne guerre n’existe plus.

=> Le progrès n’est plus un moteur de la condition humaine comme au XIXème siècle, c’est le seul choix envisageable dans la compétition économique d’aujourd’hui. Du coup, le progrès a perdu son aura bienfaitrice (vivre mieux) pour une course en avant.

C’est encore Luc Ferry qui a bien fait de passer à l’émission du Bateau Livre que j’ai vu hier soir.

Je m’étais déjà plaint que certains gadgets électroniques comme les téléphones portables MP3 et photo ne soient plus des conceptions d’ingénieurs (ce qui ne signifie pas artisanat) mais d’une industrie du Marketing qui oublient les petits trucs intelligents et bien pensés en ne produisant que de la fonctionnalité incomplète en attendant la version suivante (mémoire plus importante déjà disponible) ou pour des facilités juridiques (enregistrement de la radio).

En fait, suivant l’éclairage de Luc Ferry je prends conscience de cette course en avant pour la survie économique dans un monde globalisé. Une nécessité qui relègue l’ingénieur à la mise en œuvre et non plus à la conception.

=> Envelopper sa colère comme un bébé qui a un chagrin, avec amour. Thay donne des indices pour résoudre l’énigme que nous sommes pour nous-mêmes. Pour la peur c’est pareil. Tout sentiment quelque qu’il soit doit être accepté c’est ce que nous enseigne le bouddhisme du fond des âges.

« N’ayez pas peur », Jean Paul II commença ainsi son discours d’intronisation papale. Plus paternaliste que le pape, cela n’existe pas. Il fit cependant sensation dans un monde occidental qui disait s’être libéré de ce type d’influence depuis 1968. Pourquoi accepter ce que l’on a rejeté quelques années plus tôt si ce n’est parce que le pape a su toucher le point sensible des hommes en pleine l’adolescence, leur bien-être menacé. Il a su se faire humble et doux, rassurant comme une mère avec les traits virils et sages du père qui accueille l’enfant rebelle. Il a enveloppé les peurs de chacun et il a montré comment faire de même.

Dans ces deux cas l’animalité, la virilité, la force chère à Nietzsche est bien loin. Et pourtant pouvons-nous parler de dégénérescence ? Quels sacrifices fut leur vie à Thay et à Jean Paul II.

L’honneur était pour eux le bonheur de chacun. Pourquoi faut-il que seuls les forts réussissent ? La maladie, la faiblesse n’est pas exempte de génie, Nietzsche en est la preuve, bien qu’il  se considéra lui-même comme un produit de la dégénérescence, Thomas Mann en sanctifie les effets.

La force c’est comme jouer au tennis de table, elle est précision, habileté, réflexe, ardeur contenue, nerfs et économie.

L’homme est sorti de sa caverne, il a traversé des périodes de barbaries jusqu’à ce que ses jouets guerriers lui fassent peur. Puis la peur s’est installée dans le terrorisme, les champs de bataille peuvent être partout à chaque instant. On ne me fera pas croire monsieur Nietzsche que l’homme de la Renaissance était  toujours droit et fort, c’est une Idole, la vôtre, que vous avez oubliée de pourfendre comme quoi l’exercice n’est pas si simple à réussir.

De nos jours l’homme fort doit être vigilant et averti, il doit être patient et lucide, il doit être économe et malin.

Un autre aspect déjà abordé précédemment est les nerfs. L’homme moderne se doit de résister au stress provoqué par une vie de plus en plus intense avec des stimuli de plus en plus nombreux.

=> « Dostoïevski est, soit dit en passant, le seul psychologue qui ait eu quelque chose à m’apprendre », Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles.

Si j’ai une certitude dans la vie c’est que tout homme et toute femme sont susceptibles de m’apprendre à chaque instant quelque chose.

Le ton péremptoire de Nietzsche est à l’opposé de ce que je suis. Nietzsche est pourtant un de ces hommes qui m’apprenne beaucoup.

Suis-je faible ? Suis-je pétri de doutes et de freins qui m’empêchent d’évoluer, d’imposer ma pensée au monde.

Sans doute.

Et c’est peut-être aussi bien ainsi, c’est ce qui fait ce que je suis, mon irremplaçable unicité. Fini les Idoles. L’homme a toujours douté (c’est le fondement de la science), l’homme a toujours eu peur (c’est l’esprit de survie), l’homme a toujours eu des incertitudes, des remises en cause même si à un certain âge ce soit plus difficile à faire et que ce soit perçu comme de la sagesse. Fini les romans de gare, le besoin de sensationnel, l’embellissement posthume. Je suis le rêve refoulé de Jean Paul Sartre qui désirait n’être cueilli par la célébrité qu’au moment de la mort, associant la célébrité à la mort littéraire, la mort cérébrale, la consécration, l’embaumement. On écrit tous pour être lus, mais on n’écrit plus pareillement quand on sait que l’on est lu. De la même manière que l’on écrit plus pareillement quand on a le temps d’écrire, quand le manque ne se fait plus sentir aussi vivement qu’un aiguillon à la Hypérion, quand la seule contrainte devient l’écriture.

=> « Anti-Darwin », ainsi titre Nietzsche un de ces divagations d’un Inactuel dans le Crépuscule des Idoles.

Il ne faudrait pas croire cependant que Nietzsche était comme 40 % des Américains, refusant les théories de l’évolution en proclamant peu ou prou que c’est Dieu qui a créé le monde comme c’est écrit dans la Bible et allant même jusqu’à donner une date : il y a 6000 ans.

Nietzsche réfute certains aspects des théories de Darwin quand il observe la société où nullement le plus fort semble l’emporter sur le plus faible, la fameuse « lutte pour la vie ». Et il explique ce qu’à oublier Darwin dans son équation : l’esprit:    »la prudence, la patience, la ruse, la dissimulation, l’empire sur soi… ».

Ce qui important ici c’est que tous mes écrits ont été (et sont encore) une construction de ma personnalité. Ils ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Et même lorsque j’écrirais une fois cette construction finie (si cela arrive un jour) une sorte de conclusion, témoignage, legs à l’humanité, je ne me crois infaillible au point de maîtriser toutes les implications de ces écrits pour mes contemporains et les générations futures. Je ne crois pas que quiconque y soit arrivé. Beaucoup de gens savent ces choses, trop les ignorent. C’est ainsi que des peuples civilisés et d’un très haut niveau de culture et de philosophie comme les Allemands basculent dans l’horreur.

=> « Toute prise de conscience est-elle libératrice ? », c’est le sujet de l’examen de philosophie proposé au baccalauréat 2007.

Ma réponse d’emblée est sans équivoque, oui.

Ensuite, si on pense à Nietzsche, je pourrais rétorquer que la prise de conscience alimente souvent la peur qui affaiblit les faibles (renforce ?) et qui bride les forts.

Mais ne dit-on pas que « un homme averti en vaut deux » ou que le courage ne rime pas avec inconscience ? Même si les dictons sont empreints d’une sagesse populaire, ils sont victimes comme les recettes de grand-mère de l’avancée des sciences qui peuvent d’un seul coup invalidé telles ou telles observations et leurs caractères limités face à la preuve scientifique. Cependant, intuitivement je pense que la connaissance renforce l’homme même si ce dernier doit évoluer pour s’adapter à la nouvelle situation.

Si je prends par exemple l’homme au foyer, il doit savoir désormais langer les bébés, préparer et donner les biberons  tout en assurant son rôle de père, autoritaire et modèle. Ses nouvelles compétences le rapprochent des enfants et son autorité s’en trouve renforcée s’il vit la situation comme une chance pour lui. Il évitera les faiblesses du patriarche solitaire et inflexible, lorsque les enfants seront grands et, au sortir de leur adolescence, il n’aura pas perdu les moyens de communication.

Bien sûr il existe des patriarches à la personnalité si forte et si écrasante que les enfants devenus adultes sont en admiration craintive. Je dis que cet individu n’a pas eu la chance d’avoir des enfants de sa trempe (ou bien il n’est pas si fort que cela et il profite de la situation) et qu’il a perdu l’occasion de les faire hériter de sa force. En ayant des enfants on assure la continuité, la descendance, on leur donne le fruit du travail d’une vie et celui de nos ancêtres. Avoir des enfants qui deviennent des étrangers, c’est ne transmettre qu’une partie de son héritage.

Un autre aspect de la prise de conscience c’est l’information qui manquait pour avancer face à un problème qui bloquait. Cette information peut être déstabilisatrice mais elle est nécessaire pour aller plus loin dans la compréhension, dans l’évolution.

=> L’angoisse de la page blanche n’existe pas comme un phénomène en soi propre à la littérature. Chaque tache qui va être lourde à porter, qui ne va rien apporter à son propriétaire (on sait que l’écriture est coûteuse et que sa rentabilité pour l’écrivain est quasi nulle), qui va même le faire souffrir, qui va lui être reproché (Alain Robbe-Grillet) ou pire être indifférent puisque son auteur n’attend qu’une seule chose : toucher. On comprend que ce genre de tache demande du courage pour se lancer.

Si on savait ce que coûte d’avoir des enfants, si on ne passait pas sous un silence gêné tout ce qu’une naissance implique pour notre vie, on peut supposer que le taux de natalité baisserait très sensiblement. Et avec le temps si notre civilisation continue à progresser en se surinformant, on peut imaginer qu’avoir un enfant nécessitera des séances de psychologie (Globalia de Jean Christophe Ruffin).

La page blanche est donc l’hésitation de l’auteur à franchir le pas.

Mais comme le disait Chateaubriand :  »à chaque jour, une ligne ». Cet esthète des arts orientaux ne parlait pas de drogue mais bien d’écriture. Si on noircit un peu chaque jour des pages, l’angoisse disparaît au profit du dialogue entre l’auteur et le fruit de son écriture qui le renvoie à lui-même faisant oublier le reste, le monde.

En bref, il ne faut pas passer son existence avec l’envie d’écriture chevillée au corps, avec le roman sur le héro de son enfance suspendu au-dessus de sa tête et inaccessible. Il faut écrire, manier les mots, travailler son style, trouver sa personnalité littéraire, son double en écriture.

Alain Robbe-Grillet, dont la  »Préface à une vie d’écrivain » m’interpelle depuis mon lecteur MP3, parle de solitude existentielle de l’écrivain nécessaire, obligatoire, pour la création. Je rajouterais que cette solitude, qui n’a rien à voir avec le silence, précise Alain Robbe-Grillet, permet le dialogue créatif. L’écrivain est son premier lecteur, son plus intime, pas nécessairement celui qui comprend le mieux l’auteur.

=> Égalité et Justice s’opposent. Qu’est-ce qu’on en fait de notre liberté de ne pas être égaux, d’être soi-même, différents ?

Joe Haldeman dans  »La guerre éternelle » fait vivre à son personnage principal une fuite en avant dans le temps par le biais du voyage spatial et de la théorie de la relativité d’Einstein. À chaque étape le héro retrouve une société qui évolue vers l’amélioration de l’humanité conduisant à une égalisation des individus, à un seul génotype (on sait depuis que les gênes n’expliquent pas tout…). Des années plus tard, Haldeman a écrit la suite:    »Libre à jamais » où le héro se retrouve avec quelques vétérans sur une planète isolée (ghetto) de cette civilisation la plus égalitaire, la plus idéale qui n’est jamais existée mais des événements provoquent sa disparition complète et seuls les imparfaits inégaux vétérans « survivent » à l’Homme idéal démontrant la supériorité de la diversité sur l’unicité.

« La doctrine de l’égalité ! Mais c’est qu’il n’y a pas poison plus toxique : c’est qu’elle semble prêchée par la justice même, alors qu’elle est la fin de toute justice… « Aux égaux, traitement égal, aux inégaux, traitement inégal », telle serait la vraie devise de la Justice. Et ce qui en découle : « Ne jamais égaliser ce qui est inégal. » Par le fait que cette doctrine de l’égalité a fini dans le sang et l’horreur, cette « idée moderne » par excellence y a gagné une sorte d’auréole de feu, au point que la Révolution en tant que spectacle a séduit jusqu’aux esprits les plus nobles. En fin de compte, ce n’est pas une raison pour l’en estimer davantage. Je ne connais qu’un homme qui l’ait ressentie comme elle devait l’être, avec dégoût ; et cet homme,  c’est Goethe. », Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles.

Je ne sais pas si, en tant que français, je peux m’autoriser de penser à la Révolution en termes de dégoût, mais je dois bien avouer que je préfère ne pas me rappeler de ce qui s’est passé (pauvre Danton maudit Robespierre) et, quand j’entends la Marseillaise, je préfère fredonner la chanson pour ne pas avoir à dire les paroles. Bref je suis endoctriné, mais je vis dans un pays où j’ai le droit d’y penser et de l’écrire sur ce Palm. C’est en cela que la Révolution a été une étape majeure dans l’évolution humaine. Oublions les détails sordides et ne regardons que le résultat ou l’illusion de résultat.

Fraternité, il est illusoire de croire l’homme fraternel avec son prochain. L’homme est soit indifférent soit envieux (José Saramago dans l’Aveuglement). Par contre, la solidarité nationale fonctionne plutôt bien. Elle est soutenue dans ses efforts par ce souhait de fraternité irréalisable.

Égalité, l’homme naît inégal par rapport aux autres hommes. Pourquoi le nier ? La justice pour tous est une volonté nationale forte, mais malgré tout la justice ne sera jamais la même pour tous. Encore une illusion par nécessité qui soutient la solidarité et un équilibre des forces issu du jeu démocratique.

Liberté, qui peut se prévaloir de vivre 100 % libre ? La liberté s’inscrit dans des droits et des devoirs. Les limites imposées restreignent la Liberté mais garantissent nos libertés.

Ces trois concepts sont inscrits sur les frontons des édifices publics français. Ils ne représentent pas un objectif de mode de vie. Ce sont des idéaux qui soutiennent notre société. Contraindre l’homme à la fraternité et à l’égalité serait le meilleur moyen de créer une dictature à l’image de ce qui a déjà existé à l’époque de la Révolution, les années de terreur.

=>  »mon ambition est de dire en dix phrases ce qu’un autre dit en un livre… – ce qu’un autre ne dit pas en un livre… », Nietzsche dans le Crépuscule des Idoles.

Avec un art de la provocation consommé Nietzsche met les pieds dans le plat pour notre plus grand bonheur quand je pense à  »Un mot sur le bout de la langue » de Pascal Quignard qui aurait dû s’arrêter à ce qu’il sait faire (écrire des histoires) et ne pas tenter une psychanalyse philosophique dont l’aridité thématique est une offense à l’intelligence.

Et puis il y a Philip Roth qui a inventé l’écriture à la façon conte publicitaire où le rabâchage englobe des développements à ne plus finir (style thèse universitaire), une manière de tourner en rond avec des cercles de plus en plus larges.

À l’inverse il y a Thomas Mann qui nous offre des romans longs avec des idées toutes les dix lignes, une bible, un monument, une montagne magique infernale.

Certains pourraient rétorquer que l’écriture de romans n’a rien à voir avec l’essai, qui serait un style totalement différent, et surtout de l’essai philosophique. D’ailleurs Nietzsche ne parlait pas de romans mais plutôt de discoureurs professoraux soit disant philosophes, quoique… Mais si certains préfèrent ne plus écrire à la Balzac avec des descriptions à rallonges ou à la Flaubert, ils devraient se repencher sur ces œuvres pour y lire les idées qui s’en dégagent toutes les dix lignes sans que ces deux auteurs ne se prétendent vouloir philosopher. Un roman est un témoignage (faits et lieux réels ou fictifs) avec des idées (philosophiques ou pas).

=> Impression de vide sous ses pieds, un homme va s’engager depuis le 6ème étage dans un ascenseur et il va vivre une descente interminable jusqu’au rez-de-chaussée partagé entre la réalité (il est dans l’ascenseur) et une impression pouvant le faire basculer dans une autre réalité, dans la fiction, dans la folie, dans le vide d’une cage d’ascenseur qui aurait pu être vide ou qui était vide au moment où il y a pénétré. Il est 18 heures, le 29 juin. Partagé entre la raison (l’ascenseur devait être là normalement comme à chaque fois qu’il l’a pris, c’est une garantie avec une technologie infaillible et sécurisée), l’espoir d’y croire à tout prix pour refuser l’inacceptable, l’impossible et aussi pour éviter ne serait-ce d’y penser et de déclencher un pouvoir obscur qui modifierait la réalité, la normalité des choses, de ce qui doit être dans ce monde qu’il maîtrise en tant qu’adulte responsable et père de deux enfants, deux bébés. Il descend donc ces six étages dans la dualité de ces deux mondes, l’un sans surprise et l’autre dans l’horreur de la chute qui viole son corps à chaque impact alors qu’il n’a jamais vécu de telles blessures dans sa vie de privilégié jusqu’au choc final, la mort. Il retient son souffle tandis que la porte de l’ascenseur s’ouvre sur la lumière du hall et le temps que ses yeux s’habituent, il intensifie sa concentration sur ce qui doit être pour éviter de trouver la mort de l’autre côté.

La même histoire peut être racontée avec un autre homme, le même peut-être mais à des périodes différentes de la vie. Cet homme, lui, est divorcé et c’est  »l’homme d’une seule femme », non pas qu’il refuse toute vie amoureuse mais que désormais, après dix ans, ce n’est plus pareil, ce ne le sera plus pareil, jamais. L’âge, l’expérience, l’envie font que l’investissement que cela a été paraît maintenant trop lourd, trop dérisoire. Il sait désormais qu’une relation peut se terminer, avant non. Avant, il vivait une vie à deux en partageant le meilleur comme le pire et chaque jour faisait que le chemin parcouru avait quelque chose de beau et à la fois d’unique pour une vie d’homme. Alors désormais quand il s’engage dans une nouvelle relation, il prend bien soin de  »ne pas aller trop loin au large et de garder proche de la côte ».

Évidemment, il regrette cette rupture dont l’origine vient d’un caractère exigent,  »odieux », qui a été alimenté à son travail par un certain succès de ses idées. Sa femme et lui vivent dans ce regret. Ils pourraient se donner une seconde chance mais en dix ans chacun a fait son chemin. Chacun a continué sa vie et intégrer ce que l’un et l’autre a créé sans l’autre est devenu impossible, alors qu’à l’époque la dynamique de leur vie commune rendait possible cette intégration au fil de l’eau, justement parce qu’elle se faisait au fil de l’eau, dans un certain contexte. Et puis l’amour primordial n’est plus là, l’amour qui rend aveugle, qui embellit tout, l’amour qui porte son fardeau d’espérance.

Alors pourquoi continuer à s’accrocher à la vie, à refuser l’inéluctable, à ne pas saisir cette chance. Mais pourquoi aurait-il moins envie de vivre qu’un homme marié avec deux enfants à charge ?

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2 commentaires pour Le crépuscule des idoles de Freidrich Nietzsche

  1. Eva dit :

    Merci pour cette anlyse (bien que personnelle) de Nietzsche. Je potasse en ce moment sur « divagations d’un inactuel » et j’avais un peu du mal a saisir le message.

  2. bgn9000 dit :

    Je n’ai aucune prétention, c’est avec plaisir que je partage mes réflexions que les grands philosophes infusent en moi et c’est avec plaisir que je reçois ton commentaire.

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