Docteur Fautus de Thomas Mann – suite

=> « En se blasant sur l’extraordinaire, on se corrompait le goût et l’on versait dans la désintégration, l’infaisable, l’inéluctable. », dixit Thomas Mann dans le Docteur Faustus.

Echo sur notre  époque où règne le blasement multimédia alors que l’individualisme s’accroît en laissant la place à l’impolitesse là où le civisme était une question d’honneur.

L’honneur est devenu ridicule, seul compte la manière d’obtenir satisfaction, le gain immédiat, oubliant les conséquences pour l’avenir. Va-t-on assister à une guerre civile ? La première à n’avoir aucun clan à servir, chacun sa cause à défendre. Comment devenir des Robinson Crusoé obligé à lutter les uns contre les autres afin de préserver notre île déserte.

=> « L’amour du passé est condamné à rester faux et stérile si l’on se ferme à la nouveauté qui en est dérivée selon une nécessité historique », dixit Thomas Mann dans le Docteur Faustus. C’est aussi l’idée bouddhique de la continuation où l’être nouveau n’est pas si nouveau que cela et l’être ancien n’est pas si éloigné de l’être nouveau qu’il contient en substance.

Il y a, certes, interactions entre les êtres mais pas seulement d’une époque identique. On conçoit bien que le passé influe sur l’avenir mais ce que l’on a moins conscience c’est que le futur peut révéler quelque chose en puissance du passé qu’il ignorait lui-même.

=>  »Elles ne rendaient pas justice à la réalité, à l’équilibre (rarement atteint et toujours précaire) de vitalité et d’infirmité dont se compose manifestement le génie », dixit Thomas Mann dans le Docteur Faustus.

Le génie à l’instar de n’importe quel extrême ne peut pas s’appuyer sur une situation stable qui lui semblerait bien ennuyeuse. Cette nécessité de changement lui permet d’être à l’affût de n’importe quelle idée même si les chemins pour l’atteindre son empreint de tourments et d’euphorie.

En tout cas un génie ne peut être le héro d’un roman (dans le sens classique du terme, à la superman) car il contient autant de germes d’anti-héro que de héro dans la même personne. Dans le cas de superman, l’effet Docteur Jekyll et  Mister Wilde sépare les deux tendances de manière artificielle, théâtrale.

=> « L’erreur de notre civilisation fut de pousser ce ménagement et ce respect trop loin, avec trop de magnanimité quand elle avait affaire, dans l’autre camp, à l’insolence toute nue et à la plus irréductible intolérance. », Thomas Mann parle ici du passé avant guerre (celle de 1914) où un anti-humanitarisme a pris place dans la société allemande conduisant aux horreurs de la seconde guerre mondiale.

Cette magnanimité n’est pas à l’ordre du jour actuellement. Elle a été remplacée par une indifférence grandissante. José Saramago disait dans L’Aveuglement que l’homme est partagé entre l’indifférence et la jalousie. Une indifférence renforcée et affichée comme un masque tandis que ronge une jalousie sans pudeur ni morale telle la société actuelle.

Mais à l’instar de la magnanimité, cette indifférence laisse la place à un racisme de l’autre amplifié par la surpopulation urbaine et l’ère du numérique.

=> « Plus de barrière contre la haine incommensurable que nous avons su déchaîner contre nous parmi les peuples environnants »

« le vœu d’un régime… qu’on lui a lu sa sentence de mort, qu’il doit disparaître… s’être rendu odieux au monde… d’avoir rendu odieux la germanité, tout ce qui est allemand. »

« Ce qu’une défaite militaire décisive a de neuf et d’épouvantable, c’est le renversement de cette idée [ considération  extérieure, protection  d’un état qui tient debout ], sa contrainte physique à une idéologie étrangère avant tout associée à un langage »

« la notion de ‘gloire’ était inconnue [à l’envahisseur allemand en 1870] »

« J’avais l’impression que s’achevait une ère englobant non seulement le XIXème siècle mais remontant à la fin du Moyen Age… Prédomina beaucoup  plus chez les peuples victorieux où l’état d’âme moyen était plus conservateur, en raison même de leur victoire. »

Citations de Thomas Mann dans le Docteur Faustus.

=> « Le génie est une forme vitale profondément instruite de la maladie, il puise en elle son inspiration  génésique et par elle devient générateur. », c’est un thème classique chez Thomas Mann que l’on retrouve dans le Docteur Faustus après La Montagne  Magique.

« des plans pour lesquels la santé normale ne confère pas l’audace nécessaire, des plans pour ainsi dire dérobés au monde inférieur », s’il est fait référence au diable et du rapport entretenu par le héro dans la deuxième partie de la phrase, ce qui est le sujet du roman. Il est aussi fait référence à ce que la maladie (sans aller jusqu’à la souhaiter) a de bon, d’inéluctable urgence, de moteur.

=> L’Apocalypse ne se joue pas à la fin des temps mais à chaque instant. Lorsque quelqu’un meurt quelque part sur notre monde, ce qui arrive à tout instant vu la surpopulation actuelle, se joue sa descente aux enfers, son apocalypse.

On imagine bien le monde décrit par Dante, un monde digne de l’apocalypse où la grâce intervient au cas par cas pour sauver ceux qui le désirent (le Jugement dernier).

La fin des temps c’est la mort de l’être biologique support existentiel de l’âme qui retourne en un « lieu » où le temps et l’espace sont bannis.

=>  »La guerre avait simplement achevé, traduit, concrétisé en une expérience drastique ce qui depuis longtemps couvait déjà »

« on constatait objectivement l’immense perte de valeur que l’individu avait subie du fait de la guerre, …, mépris qui s’infiltrait également dans les âmes sous forme d’indifférence générale des souffrances et à l’anéantissement de chacun »

Thomas Mann dans le Docteur Faustus fait référence à la première guerre mondiale mais comme il a écrit ce roman bien après la seconde guerre (d’ailleurs le narrateur déclare écrire une biographie en 1944) il est évident qu’il pense à la déportation et au massacre des juifs.

De nos jours, ces événements semblent d’un passé lointain, tirés d’une fiction. Non pas que l’horreur de la « solution finale » ne soit insupportable à notre mémoire mais que le monde a été pris d’une soudaine accélération depuis les années 80, depuis la micro informatique grand public.

La surenchère médiatique, notamment visuelle avec le cinéma et la télévision, nous a formaté dans un quotidien aux mille horreurs.

Et ce avec l’héritage de la perte des valeurs humanistes que Thomas Mann témoigne.

=> « La force y était présentée comme l’antithèse victorieuse de la vérité »

« le destin de la vérité s’apparentait de près à celui de l’individu et même s’identifiait à lui, leur sort commun étant la dévaluation »

Thomas Mann fait référence à  »Réflexions sur la violence » de Sorel dans le Docteur Faustus. Il cite des idées de ce « livre de ce temps » qui apparaisse en introduction de cette note.

=> « Un monde révolutionnaire et rétrograde où les valeurs associées à l’idée d’individu – vérité, liberté, droit, raison – se videaient de leur substance, étaient rejetées ou du moins admises dans un sens différent de celui que leur prêtaient les derniers siècles »

« L’impartialité dans l’investigation, dans la libre pensée, loin de représenter le progrès, ressortissait plutôt à un monde attardé, au monde de l’ennui »

Alors que nous sommes en pleine période des élections présidentielles, l’abstention me parait, au regard, du témoignage, de l’analyse, de Thomas Mann, comme une folie, un laisser-aller sous couvert d’intellectualisme, un manque de motivation non pas un désintérêt, au contraire.

On ne peut pas parler d’un manque d’implication car par ailleurs nous vivons une période où la pression est très forte autant au travail que dans la vie personnelle. Nous vivons aussi une période de remise en cause constante qui nous touche tous de près ainsi que nos politiques : il ne se passe pas une interview sans que l’un ou l’autre des candidats n’évoque ce malaise, cette perte de confiance.

Tourner le dos à la décision citoyenne qui nous est accordée par dépit ou lassitude est aussi inconséquent que de ne pas se soucier de la vie de notre planète à l’heure où les effets de la dérive croissante de ces 100 dernières années commencent à se faire peu à peu sentir, surtout dans l’inéluctabilité de ce qui nous arrive.

Je veux dire que ce léger laxisme peut nous coûter cher s’il n’est pas repris à temps et le plus tôt (voire immédiatement) serait le mieux car on ne peut pas estimer la vitesse du retour des fantômes du passé.

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