À la prunier

Mesdames, Messieurs, Albert Ténac va maintenant nous parler d’une indicible expérience qu’il a vécue avec Odile, sa femme, et ses deux enfants, Marc, dix ans, et Olivia, quinze ans.

Bonjour, je m’appelle Albert Ténac… je suis très impressionné de parler devant une si grande assemblée… bien voilà mon histoire, nous étions le 17 juillet 2004 et, ma femme et moi, nous devions amener nos enfants au train de Bordeaux : Marc et Olivia devaient rejoindre leurs grands-parents qui résident à La Grande-Motte, près de Montpellier, lieu réputé pour les vacances estivales où j’ai passé une partie de mon enfance le temps de week-ends en hiver comme en été. Là-bas, ils peuvent aller à la plage, faire du bateau, mon père est marin de cœur depuis toujours, et nous pouvons alors en profiter pour nous retrouver Odile et moi pendant cette pause estivale.

J’aime partir tôt. J’ai hérité de ma grand-mère une vive appréhension quelques heures avant un départ : j’ai toujours l’impression que le temps s’accélère. Ainsi j’avais négocié avec ma femme que nous partirions environ deux heures à l’avance alors qu’en 45 minutes au pire (normalement une demi-heure suffit) nous pouvons faire le trajet de chez nous à la gare. J’avais proposé pour cela que nous aurions ainsi la possibilité de prendre le temps d’un casse-croûte avec les enfants avant le départ du train. Pour ma part, je serais bien parti une demi-heure plus tôt.

À 10h15, je faisais déjà des va-et-vient d’un pas léger et plein d’entrain entre le garage et la voiture que je venais tout juste de sortir : ouvrir les fenêtres pour qu’il ne fasse pas trop chaud, vérifier la pression des pneus en tapant avec mon pied, regarder la jauge d’huile et le niveau d’eau, mettre le contact pour lire l’indicateur du réservoir d’essence, faire de la place dans le coffre pour les deux sacs des enfants, trier les cartes routières… j’ai toujours un tas de choses à ranger dans la voiture et particulièrement dans le coffre : j’y entasse outils, ampoules de rechange, câbles électriques pour la batterie, lampe torche, galeries pour le toit avec les câbles de fixation, plaid, eau en bouteille plastique pour le moteur, sacs isothermes et casier de rangement en plastique pliable pour les courses, divers ustensiles de sécurité…

À 10h45, j’étais fin prêt. Le temps s’étirait en longueur. Je fermais les volets du rez-de-chaussée : Odile préfère les fermer quand nous partons au cas où nous rentrerions tard. Ce que je trouvais absurde puisque nous n’avions rien à faire de particulier à Bordeaux ce jour-là, à moins d’un contretemps.

À 10h50, je houspillais les enfants pour qu’ils descendent et aillent dans la voiture. J’avais depuis longtemps rangé leurs affaires dans le coffre : ma femme avait supervisé le contenu de leurs sacs et les avait habillés pour la journée. De toute manière ils ont des affaires à eux chez mes parents, mais c’est fantastique comme ils négocient toujours chaque jouet qu’ils aimeraient amener.

Les enfants installés à l’arrière de la voiture, Marc dans son rehausseur, Olivia, la grande, qui avait mis sa ceinture et celle de son frère, j’en profitais pour chercher ma femme dans la maison. Elle passa devant moi en me recommandant de fermer le verrou du haut. Je verrouillais ainsi toutes les issues restantes et je me précipitais à mon tour dans la voiture, à la place du chauffeur : il n’est pas question que quelqu’un d’autre conduise, j’ai besoin de superviser le trajet de A à Z et si besoin de couper par des raccourcis que je connais comme ma poche sans avoir à prendre un temps fou à m’expliquer.

*

* *

À 10h55, démarrage du convoi : j’ai gagné cinq minutes. Les enfants sont agités à l’arrière. Je n’y prête plus attention. Je suis attentif aux autres véhicules et aux deux feux rouges que j’essaie de passer d’une traite. Nous sommes rapidement sortis de notre village et nous filons sur la bonne route à quatre voies qui mène à Bordeaux.

11h16, mince il y a un incendie sur le bas-côté gauche de la chaussée dans un kilomètre. On nous fait sortir un peu avant par une déviation improvisée. Ce petit détour rajoutera d’après mes estimations un bon quart d’heure au trajet. Heureusement que je suis prévoyant !

Ce n’est pas possible, il est 11h50 et on n’est toujours pas revenu sur la grande route. Pourtant on roule bien, on tourne à gauche, à droite, on traverse des bleds que je connais bien. Il est vrai que quand on se suit en file indienne comme ici on va moins vite que quand il n’y a personne. Il va arrêter de freiner à tout bout de champ l’autre devant, c’est pénible. 12h, trois quarts d’heure déjà ! mais c’est quoi ce bazar. C’est ma montre qui déraille ou quoi. Et le Suisse devant, il se promène ou quoi.

12h20 à ma montre qui continue à s’affoler. Mince,-on a mis plus d’une heure pour rejoindre la route, comment c’est possible ?  C’est fantastique avec les moyens modernes, on ne se rend plus compte du temps qu’il faudrait si on devait faire le trajet à pied ou cheval comme nos ancêtres.  Bon ne pense plus à rien, fonce. Maintenant que tu as rejoint la grande route, tu n’as plus droit à l’erreur. Sinon tu vas finir par arriver en retard. Quand même c’est fou cette histoire.

12h35, bon sang tu roules à 140 depuis un bon quart d’heure, tu n’as pas loupé la sortie au moins ? non la voici. Calme-toi, tu as le cœur qui fait du 180. On se pousse devant, on se pousse. Allez ! qu’est-ce qu’il fout celui-là avec sa charrette ? 12h42, tu vas le rater, c’est sûr, tu vas le rater. 12h45, 12h50, 12h55, les dernières secondes indélébiles s’écoulèrent dans un vacarme de sons et d’images lancés à toute allure. Je continuais quand même. Au cas où le train serait en retard… je ratais finalement le train.

*

* *

13h, ma femme et moi, nous étions abattus, surtout moi. Les enfants jouaient un peu plus loin dans la salle des pas perdus de la gare de Bordeaux. Odile décida que j’aille demander à l’accueil si je pouvais changer les billets pour le train suivant à 16h, tandis qu’elle amènerait les enfants à un bistro près de la gare pour qu’ils mangent. Je les rejoignais un peu plus tard. Nous mangeâmes en silence : même les enfants avaient fini par sentir notre tension. Il faisait chaud : pas un souffle d’air ne traversait les lieux. Le temps passa, les aiguilles de ma montre semblaient noyées dans du plomb. Il s’opérait un silence suspect. Même la TV du bistro qui était pourtant allumée ne produisait aucun son. J’aurais voulu me lever pour augmenter le volume ou appeler le patron qui avait disparu, mais une extrême lassitude me clouait à ma chaise en bois, inconfortable.

Après une éternité, nous installâmes les enfants dans le train de 16h. Fîmes au revoir à grand renfort de gestes et d’inscriptions inutiles sur la vitre sale du compartiment voyageurs. Puis le train parti, nous quittâmes la gare. Fort déprimés nous rentrâmes chez nous, en trente minutes.

Encore aujourd’hui, je pense avoir plus rêvé ou imaginé cette journée que vécu. Mais comme ma femme s’en souvient aussi bien que moi, même si elle a été moins choquée que moi, je pense donc que nous avons été victimes d’un phénomène temporel : le temps s’est accéléré de manière incompréhensible pendant le trajet puis il s’est ralenti comme un ressort qui revient à sa position initiale. Après tout, le cerveau humain est bien limité dans le domaine de la mesure du temps. De plus, nos montres ne font que suivre son écoulement. Nous n’avons aucun moyen d’apprécier une accélération ou une décélération.

En tout cas je ne connais personne à qui c’est arrivé de mettre deux heures pour faire ce trajet. Moi-même je l’ai refait deux ou trois fois et même en prenant raisonnablement tout mon temps je ne suis jamais arrivé à dépasser une heure de trajet. Ma seule explication rationnelle est celle que je viens d’évoquer. Je sais qu’elle ne plaît pas à grand monde, mais c’est la seule qui me satisfasse.

Merci Monsieur Ténac, nous allons nous accorder une pause-déjeuner bien méritée. Disons une heure. Donc la Conférence sur les Expériences Temporelles Vécues reprendra à 13h30 si le temps et son écoulement aléatoire, pour nous pauvres humains, nous le permet. Un grand merci encore à Monsieur Ténac !

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3 commentaires pour À la prunier

  1. Hydro d'Oxy dit :

    J’ai bien rit ;-D
    C’est tellement bien écrit que je vivais en même temps cette expérience !
    Par contre, il doit y avoir une explication logique… non ?

  2. Raymond dit :

    Belle description d’un épisode de la vie d’un anxieux.
    Le temps n’existe pas. Ce que notre cerveau gauche perçoit est illusion. Demandez à votre chat quand il a mangé la dernière fois. ‘Je m’en fous’, vous répondra-t-il. Seul le moment présent est réel, immuable. Présent et passé ne sont qu’illusions.

    • bgn9000 dit :

      Merci pour le commentaire, j’aime les échanges.
      Je ne crois pas à la thèse du temps qui n’existe pas, selon le principe tout à fait sain de privilégier l’ici et le maintenant.
      Le temps est une réalité et en effet notre cerveau ou plutôt nos perceptions peuvent nous mettre à defaut. Sans le temps, l’ici et le maintenant n’existeraient pas, la réel n’existerait pas. J’ai peur que l’on remplace une doctrine par une autre. Le présent est la réalité. Le passé et le futur font que cette réalité ait de l’épaisseur.
      L’objet de ce texte est de mélanger étrange et quotidien, de jouer sur ces perceptions erronées tout en faisant un clin d’oeil à Prunier alias Maupassant.

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