La maison du soleil

« Le temps éprouve l’âme des hommes », Thomas Paine

Croyez-vous que, si vous demeuriez dans un « lieu » où vide et silence seraient des doux mots pleins de féerie et d’explosion des sens, vous refuseriez l’offre qui serait faite à vous, parcelles d’énergie cosmique, d’exister à nouveau?

Même si on vous offrait l’espoir d’une seconde chance, d’une seconde vie ou plutôt, dans l’histoire qui nous intéresse ici, une survie terrible dans des conditions atroces où la sur-mort règnerait en maîtresse avec son lot de virus surpuissants aidés par une malnutrition vorace. Un monde où la vie livrerait une bataille désespérée contre la désertification qui aurait déjà eu raison de l’eau apparente des racines de la terre et qui, aidé d’êtres microscopiques en constante mutation, s’attaquerait à l’eau des âmes.

Vous ne refuseriez pas le don de cette nouvelle existence même si on vous disait ce qui vous attendrait ici-bas. Encore faudrait-il que cette énergie qui deviendrait votre âme fût consciente de ses instants de création, un rêve bouddhiste en somme.

Croyez-vous qu’au fond d’un abîme sans fond, sans lumière, sans sensation, sans notion du temps ni de l’espace et ce pour l’éternité, même avec ses malheurs, même avec ses douleurs, même avec sa souffrance, l’existence n’apparaîtraient pas comme un irrésistible appel, une lumière dans la nuit?

Thomas était dans ce cas. Un miracle que son âme, une fois brisée en une multitude de parcelles d’énergie à son arrivée dans l’Inexistence, n’avait pas été  dispersée. Chacun de ses constituants attiré par le même fol espoir vers des chemins différents pour retrouver chacun à sa manière l’existence malgré son coût, ses pertes et ses profits, et ce au sortir d’une fin la plus souvent fort déplaisante quand la mort de l’être biologique apparaît pour l’âme comme une délivrance.

Mais ce miracle avait eu lieu et une grande partie des parcelles d’énergie de son âme étaient restées unies grâce à une sorte de singularité cosmique, au demeurant spirituelle, là où ni le temps ni l’espace ne peuvent y pénétrer à l’instar de toute chose mortelle.

Quand le message de son retour à la vie lui fut parvenu Thomas a bien entendu accepté.

Ne vous leurrez pas. Point de courriel ou de communication divine quand on demeure dans l’Inexistence. Ce n’est pas un lieu où quelque chose se passe. Le mot même de lieu est une facilité de langage là où ni lieu ni langage ne peuvent être. Aucun mot de l’existence ne suffirait à décrire ce non état de non état : l’Inexistence n’est pas la non existence qui est l’état opposé à celui d’exister.

Thomas était une exception parmi la multitude indénombrable des âmes qui sont des-éthérisées depuis un temps qui n’a jamais commencé et qui n’aura donc jamais de fin. Sa nouvelle âme se reforma en vue du grand retour, elle était presque à l’identique à ce qu’elle avait été pendant sa première vie. Sa destination lui fut révélée. Thomas eut accès à la Connaissance Universelle. Il connut le destin qu’il l’attendait sur ce monde. Même si son existence était à vivre il allait intégrer une nouvelle enveloppe charnelle dont les constituants biologiques ne donnaient pas lieu à de trop grands mystères quant à ses conditions de vie et surtout de mort. Pendant un temps qui n’existait pas encore, Thomas eut accès à tout et il choisit de ne conserver que l’essentiel dans sa capacité mémorielle limitée d’âme déjà bien remplie de sa vie précédente : elle aurait dû être comme vierge si ses éléments d’énergie provenaient d’une multitude de vies différentes; Aucune conscience de sa création n’aurait dû se glisser dans cette nouvelle âme.

Thomas sut ainsi à quel être biologique il allait être l’âme. Son existence allait être des plus pénibles. Son compagnon, son corps d’emprunt, allait souffrir jusqu’au terme d’une horloge interne guère généreuse. Mais à la place de Thomas, vous n’auriez pas hésité un instant à le rejoindre tant la beauté de l’existence sublime même sa cruauté. Il décida de donner un sens à la vie de ce nouvel être. Il se fixa un objectif pour profiter de cette seconde chance unique qu’il lui était offerte. Il étudia tous les possibilités et élabora une mission aux allures quasi divines, une mission d’espoir. Thomas en avait accumulé comme un fil d’ariane en quantité indénombrable,  son seul bien, dans l’infini de l’Inexistence. Ainsi, il mémorisa ce qu’il put puis il sauta comme on plonge du haut d’une falaise vers la cellule qui venait d’être fécondée quelques secondes avant et qui devrait devenir, quelques mois plus tard, Malik un pauvre enfant malade dans un pays mourrant.

A peine arrivé, Thomas sut immédiatement que la mère de Malik était déjà très malade. Ses jours étaient comptés. Thomas avait appris que Malik, avec un père de passage et sa mère en sursis, sera très bientôt seul au monde. Thomas intima l’ordre muet à la cellule initiale de prendre le maximum de ressources de sa mère condamnée. Il lui fallait se donner un maximum de chances pour la bonne exécution de l’objectif qu’il s’était fixé. Comme il connaissait la date de la mort de Malik à la seconde près, il savait que le délai était très court. Thomas n’avait pas le droit à l’erreur. Il lui fallait éduquer Malik au mieux à chaque instant pour la bonne exécution de sa mission.

Cependant comme il ne pouvait rien entreprendre d’ici la naissance et comme ils étaient Malik et lui bien à l’abri, il décida de se mettre en sommeil comme il le fit un nombre de fois impossible à évaluer pendant son séjour dans l’Inexistence.

*

* *

Une souffrance atroce comme une douleur de fin du monde secoua Malik. Thomas sentit une profonde détresse. Comment est-ce possible que Malik meure déjà? Thomas eut soudain très peur. A t-il dormi trop longtemps laissant passer ces quelques années d’une vie misérable mais une vie quand même avec ses lumières, ses sons et le temps qui s’écoule? Thomas se réfugia dans le plus profond du cerveau de Malik pour échapper à cette avalanche de sensations terribles. Il ne craignait pas la souffrance mais il lui fallait un peu de temps pour s’habituer à ce retour des sens.

Thomas était partagé entre la crainte, l’envie de goûter le plus possible à l’existence malgré son remords d’avoir dormi et peut-être d’avoir raté la vie de Malik. Mais très vite il se ressaisit et estima que ce n’était pas possible qu’une âme dorme pendant la vie de son hôte biologique. Alors il devait s’agir de la naissance, la délivrance de la mère, l’arrivée au monde de Malik, le grand retour de Thomas.

Il se décida d’affronter la tempête des émotions et des sensations qui secouaient Malik. Il avait une chance unique de vivre leur naissance en toute conscience. Il remonta à la surface malgré l’intensité du flot. Se dit que c’était sans doute le moyen de réveiller l’âme, de la souder pour devenir une entité unique et d’effacer le reste de mémoire d’autres lieux et d’autres temps : une sorte d’éveil à la vie.

Thomas se souvenait de sa mort. Elle avait été accidentelle et sans douleur. Son être biologique de l’époque n’avait pas eu le temps de sentir quelque chose et surtout de comprendre. La naissance fut plus terrible : Le froid mortel, l’air qui se fraye difficilement un chemin dans des poumons obstrués, la douleur du moindre contact et ce cri strident qui lui vrille les tympans, leur propre cri que Thomas perçoit pour la première fois et qui fait peur à Malik le faisant crier encore plus. Puis, sans transition la chaleur bienvenue de la peau de maman, l’apaisement. Malik n’avait pas la connaissance des choses et il les prenait comme elles lui arrivaient sans en rajouter, avec innocence et désarroi. Thomas ne pensait pas que beaucoup d’adultes supporteraient une telle avalanche de souffrance, une telle épreuve.

L’arrivée dans ce nouveau monde fut une déception pour Thomas. Le bébé n’avait pas les yeux ouverts, d’ailleurs la seule fois qu’il ouvrit un oeil quelques instants après la sortie ne permit pas à Thomas d’y voir grand chose tant la vue du nouveau né était difficile vu son âge et les circonstances de sa naissance dans ce pays à l’abandon.

La seconde naissance de Thomas, la seule qu’il vécut en pleine conscience, n’était que souffrance.

*

* *

Thomas errait d’impatience de découvrir ce nouveau monde par les yeux de Malik et de voir leur mère, la mère biologique et la mère spirituelle puisque c’était un peu grâce à elle qu’il avait cette chance d’exister une seconde fois. Cependant il fallait attendre que Malik grandisse de quelques mois afin que sa vue se précise pour observer ce qui l’entourait. Il sut simplement que sa mère était noire de peau. Thomas avait déjà vu cette couleur de peau sur un être humain là où il avait vécu la première fois.

Il fallait aussi que Malik apprenne le langage maternel et comprenne certaines notions élémentaires pour servir d’interprète à Thomas. Ils n’avaient pas beaucoup de temps et Thomas ne cessait de réveiller Malik pour l’inciter à progresser.

Dans l’Inexistence le temps n’existe pas. C’est à la fois un soulagement et un grand désarroi puisqu’il est impossible de savoir si on est arrivé il y a longtemps et si on repartira bientôt. Cette absence du temps permet aussi d’oublier l’impatience; Il n’y a pas de perte de temps.

Dans le cerveau de Malik, Thomas vécut la lenteur de ces premiers mois comme un calvaire. Il était pressé par l’échéance et en voyant tout ce qui leur restait à accomplir, à apprendre.

En  attendant Thomas goûtait des joies immenses notamment pendant les tétées où la douceur de la peau de leur mère contre leur peau était un vrai délice.

*

* *

Thomas se souvenait du premier « gros mot » qu’il avait prononcé dans une cour d’école lors de sa première vie alors qu’il jouait avec ses camarades sous le préau. Il avait cherché le moindre prétexte pour le dire et il le cria. Cela lui fit un drôle d’effet, comme si cela ne venait pas de lui tant sa voix lui parut celle d’un autre, son père peut-être mais le grondement, la  puissance en moins, et en même temps il eut le sentiment de prononcer une sentence trop lourde par rapport à la faute constatée. Mais il avait été soulagé de l’avoir dit comme s’il avait eu besoin de libérer un de ces mots qu’on lui avait dit ou qu’il avait entendu. C’était une autre époque une autre vie. Dans le cerveau de Malik, Thomas n’avait pas pu s’en empêcher, il les avait laissé s’échapper telle une véritable épidémie. Malik ne les répétait pas ou très peu. De toute manière ils n’étaient pas de ce monde ni de ce temps alors personne ne pouvait les comprendre. Thomas ressentait ce mélange de gène et de jouissance secrète que cela procurait à Malilk; Qu’il est bon de revivre ces moments où l’on s’approprie peu à peu le monde qui nous entoure; Qu’il est bon de ressentir, cette fois en pleine conscience, ces émotions qui éclosent à la vie; Qu’il est bon de vivre pour de vrai au lieu de se remémorer sans cesse les mêmes souvenirs en un endroit où rien d’autre n’est possible, en un endroit où l’esprit est éclaté en parcelles de souvenirs et de pensées.

En dépit de ce petit échec éducatif, Thomas travailla sans relâche à l’éducation anticipée de Malik qui commença à écrire un peu avant trois ans.

Malik apparaissait pour le monde extérieur comme un enfant très doué bien qu’il parlait peu. Le plus souvent le cerveau interrogeait son âme si sapiente. Thomas subissait l’assaut des questions de Malik et y répondait au mieux suivant une stratégie intuitive d’apprentissage accéléré sans aller jusqu’au blocage.

Les « c’est quoi », les « où va » puis les « pourquoi » se multiplièrent le plus souvent pour le plus grand bonheur de Thomas dans sa position privilégiée d’âme, disponible 24 heures sur 24.

– C’est quoi la nuit?

– La nuit c’est quand le soleil n’est plus là.

– Où va le soleil?

– Le soleil va faire dodo comme toi. Pendant ce temps-là la lune éclaire le ciel et elle veille sur toi et sur ta maman.

– Pourquoi elle éclaire le ciel?

*

* *

Malheureusement sa mère ne put se réjouir longtemps d’avoir un fils si précoce. Elle mourut quelques semaines après son troisième anniversaire de la maladie qu’elle lui avait transmis avant sa naissance. Thomas connaissait le mal qui les avait atteint et savait qu’il leur serait fatal à eux aussi. Il savait qu’il eut été vain de protéger le foetus en prônant une anorexie prénatale. Il valait mieux que le foetus prenne le maximum de forces de sa mère condamnée à plus brève échéance au risque assuré de se contaminer, plutôt que de sortir affaibli et malade tout de même. Malik ne pouvait pas échapper à son destin. La disparition de leur mère leur fit un grand chagrin et il erra non loin des jupes d’une tante qui n’avait que faire des enfants tant elle en avait et en plus la plupart en meilleure santé que Malik. Il vécut des restes de ses cousins et partagea une grosse souche d’un arbre qui servait de niche pour le chien.

Les maîtres blancs savaient guérir la maladie de Malik. Certains ici disaient que c’était l’une de leur création pour les maintenir en état de dépendance et pour limiter la démographie : Plus d’un enfant sur cinq n’atteignaient pas l’âge adulte et ceux qui y parvenaient sans être sains ne faisaient pas de vieux os à l’instar de leur mère.

Hélas Thomas savait que Malik n’aurait jamais la chance d’être guéri par les blancs. Il avait étudié toutes les possibilités. Et puis il avait sa propre mission à remplir. Celle qu’il s’était fixé pour cette nouvelle existence. C’était leur unique espoir de donner un sens à leur vie même si l’enfant n’en comprenait pas la portée elle le détournait de son quotidien misérable.

*

* *

Vers cinq ans, Thomas faisait tenir à Malik un petit cahier sur lequel il écrivait et parfois dessinait quand les mots lui manquaient. Une sorte d’ardoise magique pour Malik qu’il avait trouvé en jouant dans une bâtisse abandonnée grâce aux indications de son âme.

Le cahier était dans un triste état. Il avait appartenu à un autre jeune garçon parmi les derniers blancs qui étaient venus dans cette contrée, pourtant proche de la capitale sans en bénéficier des avantages de la manne étrangère. Les pages du cahier avaient jauni. Il ne datait d’hier.

Sous les injonctions de son âme, Malik avait gardé les premières pages où des dessins et quelques mots mal orthographiés apparaissaient.

Malik écrivait dans sa langue maternelle. C’était un vieux monsieur de son village qui lui servait de professeur de lettres : il avait travaillé en tant que commis à la capitale pendant trente ans avant d’avoir un accident aux deux bras. Son savoir acquis en autodidacte n’avait pas rattrapé son handicap, il restait un de ceux de sa condition. Tel un vieil outil cassé il avait été mis au rebus. Il avait dû quitter ces lieux de sa vie d’actif sous peine de mourir de faim.

Revenu au village, le vieux monsieur échangeait son savoir contre des restes de nourriture. Il avait reconnu en Malik tantôt un enfant surdoué tantôt un frère d’infortune selon si sa raison lui faisait défaut ou pas. Thomas ne perdait pas de temps, il poussait Malik à apprendre les mots et les concepts dans un pays aride où les livres valaient des océans d’eau et, lorsque le vieux monsieur n’était pas disponible, il gribouillait avec un maximum d’application sur son cahier.

Un soir alors que Thomas contemplait le coucher de soleil qui constituait un des nombreux événements si simples et si merveilleux depuis son retour, après son séjour dans l’Inexistence. Malik l’interrogea comme il en avait l’habitude, sans raison précise, juste pour se rassurer ou pour rassurer son âme si pressée qu’il comprenne le monde qui l’entoure. Mais cette fois Thomas prêta plus d’attention à la question tant elle le prit au dépourvu.

– Où est  la maison du soleil?

– Le soleil n’a pas de maison. Ici il se couche. Là bas il se lève. Il brille toujours quelque part.

– Pourquoi ne dort-il jamais?

– Le soleil n’est pas un être vivant. Il n’a pas besoin de dormir.

– Est-ce que le soleil peut mourir?

*

* *

Le cinquième mois de leur cinquième année, Thomas prépara Malik à l’inéluctable départ. C’était une bien longue marche vers la capitale pour un si jeune enfant à l’insu de tous. Si quelqu’un le surprenait il ne laisserait pas longtemps Malik vagabonder ainsi. Thomas avait attendu le maximum en fonction de la progression de la maladie qui commençait à handicaper Malik et qui pourrait nuire à leur mission.

Thomas savait que le voyage durerait trois jours et surtout trois longues nuits. Ils partiraient le soir et feraient le maximum de trajet de nuit. Thomas savait aussi où prendre les quelques vivres que Malik avait besoin et surtout de l’eau.

Thomas ne cessait de calmer la peur de Malik. L’âge de raison était arrivé très tôt avec un cerveau galvanisé par une âme qui en savait déjà long sur l’existence. Malik et Thomas vivaient une existence double sans précédant mais malaisée alors qu’en conditions normales âme et cerveau apparient leur sagacité et leur ignorance dans une crainte commune de l’inconnu et une naïve croyance de faire mieux que leurs aînés. Cette condition partagée renforce la cohésion de l’âme et du cerveau biologique créant une personnalité qui est si complexe à analyser.

Le dilemme de Thomas était d’arriver à temps sans que Malik n’abandonne en cours de route. Le voyage se transforma rapidement en une lutte d’influence entre la peur de Malik et les paroles rassurantes de Thomas. Ce dernier restait encore une sorte de père spirituel pour un Malik qui ne cessait de se développer à toute vitesse. Thomas avait peur que le cerveau prenne le pas sur l’âme mais pour l’heure son emprise tenait bon. Le destin était connu mais pas encore sa réalisation avec les circonstances exactes. La maladie avait bien progressé et le voyage mettait en péril son projet. Le dilemme se posait donc entre la crainte de ne pas arriver à temps dans la capitale ou celle d’aller trop vite et de perdre le reste de volonté de Malik.

Thomas avait été franc avec Malik. Il lui avait dit que la fin était proche et que ce serait formidable s’ils pouvaient arriver là-bas. Cela donnera un sens à leur vie. Depuis un regain de volonté s’était propagé mais comme tout enfant de son âge, et ce malgré son développement accéléré, il ne pouvait saisir la portée de ce que son âme lui avait dit. A l’instar d’une vague promesse de récompense qui serait faite par un adulte où il lui serait promis des jours meilleurs s’il écoutait, l’enfant ne pouvait pas s’empêcher de revenir sans cesse à ses préoccupations immédiates. Thomas variait entre promesses et réprimandes, entre douceur et dureté, entre amour et peine.

– Je veux rentrer à la maison.

– Tu ne peux pas. De toute façon tu n’as pas de maison.

– Alors je suis comme le Soleil?

– Le Soleil n’a pas de maison, non plus.

– Je ne suis pas un être vivant?

– Si tu es un être vivant mon chéri.

– Alors je vais mourir.

Garde espoir, se dit-il pour lui-même.

*

* *

Puis le dernier jour arriva. Thomas sentait que désormais il avait le contrôle total du corps tant le cerveau était accaparé par souffrance causée par la maladie. Il craignait encore que Malik perde la raison comme un disjoncteur qui s’enclencherait et l’enfermerait  dans une sorte  de cage. Il aurait été plus simple de laisser Malik mourir et de se réfugier au fond du cerveau pour échapper à la dégradation du corps par cette maladie impitoyable.

Là encore, l’existence est un cadeau dont il ne faut pas laisser s’échapper la moindre miette.

Thomas avait caché Malik pour leur dernière nuit sous l’escalier de l’entrée d’un petit bâtiment modeste surmonté d’une croix, une sorte de petit dispensaire où on aurait pu sauver Malik s’il avait été pris à temps. Thomas attendait l’heure. Il devait se concentrer à fond pour s’assurer que rien ne viendrait perturber ces instants cruciaux. Le corps voulait rendre l’âme mais Thomas ne voulait pas quitter ce corps si jeune et pourtant en ruine. Ce n’était pas encore le moment.

Thomas sortit de sa cachette. L’aube n’était pas encore arrivée. Il se dirigea vers les escaliers qu’il gravit d’un pas décidé et surhumain. Une infirmière blanche se trouvait dans une cage en verre à droite de l’entrée. Thomas lui jeta un regard d’une telle expression de force et de douleur, surtout à travers l’innocence d’un enfant si jeune, qu’elle en resta sidérée. Il tenait dans ses mains son cahier tout contre son ventre là où la douleur était la plus intense. Il continua d’un pas ferme dans le couloir sombre avec l’infirmière en guise de fanal blanc qui le suivait dans son dos d’un pas hésitant comme si elle venait de voir un fantôme. Thomas savait à quelle porte il fallait frapper, il savait qu’il était là. Déjà la mort prenait l’ascendant sur la vie dans le corps de Malik qui aurait dû avoir le coeur battant à tout rompre s’il n’avait pu faire mieux qu’un coup sur deux. Il frappa sans douceur à la porte, sans toutefois sentir la douleur sur ses doigts. La souffrance de la maladie et la mort étouffaient tout. Un moment interminable suivit, avec l’infirmière qui hésitait à intervenir et les derniers battements de son coeur mourrant, avant que la porte ne s’ouvre sur un bureau baigné par la lumière blanche et intense du plafonnier, aussitôt remplacée par un visage à contre-jour.

Un homme aux cheveux blancs, vêtu de noir, excepté au niveau de sa gorge, accusait une surprise soudaine devant cet enfant noir à la peau blanchie par la mort que l’homme diagnostiqua aussitôt en tant que vieux praticien du corps et des âmes et, derrière lui, l’infirmière immaculée, livide, baignée par l’obscurité du couloir.

Thomas avait ordonné au corps de Malik de retenir sa respiration. Il savait que c’était la dernière et, tandis que les yeux se voilaient déjà devant l’image monstrueuse de l’homme en noir et blanc, il lui rendit leur cahier, l’inestimable témoignage d’une âme, à cet homme qui en avait été le premier propriétaire de nombreuses années plus tôt et, dans un dernier souffle, avec un maximum de clarté comme un message télépathique d’âme à âme, il exhala : Dieu !

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2 commentaires pour La maison du soleil

  1. savantefolle dit :

    Bonjour!
    Une histoire très émouvante, une chemin parcouru par une âme lumineuse qui aurait sa place dans une anthologie!

    • bgn9000 dit :

      Merci beaucoup, cela me touche beaucoup surtout venant d’un personne qui a remporté des beaux trophées (http://savantefolle.wordpress.com/publications-2). Je persévère tout de même, je connais mes points faibles : je ne sais pas écrire simplement une histoire, la laisser pousser, grandir, s’étoffer, … mais je me soigne et j’ai aussi la chance de lire des témoignages très parlant comme les tiens (http://savantefolle.wordpress.com/2008/12/22/comment-faire-pousser-une-histoire).
      Cette histoire est apparue comme une évidence lorsqu’un matin, en chemin vers la crèche, mon fils m’a demandé où se trouvait la maison de Soleil. J’ai vu dans ses yeux bridés et dans son teint d’eurasien toute la chance qu’il avait comparé à sa maman qui, à son âge, bravait les bombes pour aller à l’école. Et tous ces enfants vietnamiens qui vont vécu dans une misère forcée par un régime trop fier pour avouer que ses enfants meurent de faim. Je n’ai jamais vécu personnellement une telle situation, mais j’ai une imagination fertile et un esprit qui sait déduire avec peu d’information ce qui est vrai.
      Ce sont mes dons, ce sont mes malédictions. Trop efficace pour vivre ma passion et trop passionné pour réussir ce qui me plait vraiment. Mais comme je te l’ai dit, je soigne, avec le sourire et je lis pour mieux écrire et j’écris en lisant.

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