Dead End Impression de vide

Comme chaque soir Maxime quitte son travail en lançant un « bonsoir » entendu dans l’open-space partagé par une trentaine de collègues tous trop affairés pour décoller leurs yeux des écrans d’ordinateur. Malgré les visages aveugles qui s’en détournent parfois quelques furtives secondes, il n’attend pas de réponses précises et laisse la porte claquer derrière lui.

Le hall du 6ème étage est sombre, mal éclairé et sans fenêtre. La Banque, son employeur, bien que propriétaire de nombreux immeubles dans le quartier Opéra en vient à louer des locaux comme ici pour palier sa demande croissante en ressources humaines pour les marchés financiers.

Maxime fait face aux deux ascenseurs gris et modernes qu’il a l’habitude de prendre tous les jours de la semaine. Il appuie sur un bouton pour descendre. Il ne saurait dire s’il y en deux ou un seul tant il est comme à chaque fois encore plongé dans ses pensées, récapitulant la journée écoulée et énumérant déjà les taches qui l’attendent à la maison, en homme moderne qu’il est. L’ascenseur s’annonce, il y pénètre.

« Impression de vide sous mes pieds. »

Cette soudaine impression traduite en pensée fugace lui fait le même effet qu’un flash en pleine figure. Il est abasourdi. Le temps se fige un instant comme s’il hésitait entre deux directions. Maxime est plongé dans un état second, à deux doigts de la panique.

Il ne se souvient pas s’il a sélectionné le zéro, le rez-de-chaussée, mais la descente commence quand même avec ce doute qui s’ancre en lui de plus en plus. Un doute contre lequel il tente d’opposer sa rationalité très marquée de jeune père de deux enfants de 5 et 2 ans, de responsable d’équipe à la Banque, aux responsabilités de plus en plus lourdes tant une carrière brillante se profile à l’horizon. Il tient la position de celui qui rassure, qui construit et qui ne laisse jamais de place aux instants de faiblesse. Cette impression de vide sous ses pieds n’est pas raisonnable, voire pas normale, pas saine. Il la refuse. Et même si l’impensable était arrivé, que la cage d’ascenseur fût absente, il refuse ce fait et espère que la raison permettra un retour à la normalité.

*

* *

Jean Marc a gardé une grande imagination malgré ses 45 ans passés et il sourit tandis qu’il quitte l’open-space où il travaille en laissant la porte claquer et en se retrouvant seul dans le hall sombre du 6ème étage où un écriteau « ACCUEIL » avec une liste de contacts téléphoniques trônent en face des ascenseurs.

« Des zombies… je suis sûr que passée une certaine heure… je préfère ne jamais trop tarder… pas au-delà de 19 heures… »

Rien ne presse pourtant. Personne n’attend Jean Marc à la maison. Les enfants sont assez grands pour vivre ailleurs, parfois chez leur mère en Normandie, le plus souvent dans leur piaule d’étudiants en banlieue parisienne. Il a quartier libre; Depuis leur divorce, il ne s’est jamais plus engagé dans une relation durable.

« Je suis l’homme d’une seule femme. Lise… »

L’ascenseur s’annonce avec un timbre d’invitation qui retentit violement dans le silence morne du hall et lui signifiant au passage qu’il ne faut pas trop tarder sur le palier. Il y pénètre nonchalamment, l’esprit ailleurs.

« Qu’est-ce que… Oh merde ! »

Après cet instant de panique qui lui glaça le sang, Jean Marc est resté abasourdi par cette soudaine impression de vide. Il ne sait pas encore à quoi l’attribuer, à la réalité ou à un tour de son cerveau. Il est en général trop pragmatique pour  reléguer son analyse de la situation à un tour de passe-passe psychologique. Il affronte cette sensation telle quel, sans la considérer comme une adversité qu’il faut se débarrasser tout de suite mais comme une adversité de plus, comme si la vie lui aurait fait trop de cadeaux et que ce serait l’heure de rendre des comptes. Jean Marc savoure cette ironie, cette parodie d’équité; Il estime avoir eu sa part de bonnes et mauvaises expériences sans que personne n’y ait à redire. Tous ces gens qui vont sauter sur l’occasion pour faire des beaux discours après une analyse superficielle de sa vie.

« Il me manquait plus que cela… On va croire que je l’ai fait exprès… Que je me suis suicidé… »

Il balaie tous ces importuns de son esprit.

*

* *

« Chéri, tu ne m’abandonneras pas, je t’aime, je ne pourrais pas continuer sans toi. Chéri, ne nous abandonnes pas, penses aux enfants. »

« Maxime, cette augmentation est un signal de la confiance que nous vous portons et des enjeux de cette nouvelle année. »

Maxime a des contrats, des devoirs. Il n’a pas le droit de tout laisser tomber ainsi, de choisir cette voie de sortie absurde. Il n’a pas d’autre choix que de refuser ce ressenti qu’il n’a toutefois pas pu confirmer ni infirmer dans la réalité. Il ancre son esprit sur la normalité en refusant l’improbable du fait de la sécurité qui est établie dans les ascenseurs modernes, établie vis à vis d’une législation sévère, établie vis à vis des cours de bourse de la multinationale fournissant leurs services et dont la chute de l’un d’eux avec un passager entraînerait à coup sûr l’action de la société vers des valeurs abyssales.

« Je suis un imbécile d’imaginer des choses pareilles. »

Basculer dans cette autre réalité, celle de la chute, est impensable pour Maxime. Toutefois une partie de lui-même est attirée. Il essaie d’évaluer le temps qui s’est écoulé depuis qu’il a pénétré dans la cage d’ascenseur. Sans repère physique le cerveau humain est bien en peine pour donner des réponses précises. Malgré ses efforts pour se concentrer sur la normalité, son esprit est versatile. Il oscille sans cesse vers d’horribles perspectives.

« L’ascenseur devait être là normalement comme à chaque fois que je l’ai pris, c’est une garantie avec une technologie infaillible et sécurisée. A moins que le destin en ait décidé autrement, quelle horreur ! »

Partagé entre la raison, l’espoir d’y croire à tout prix pour refuser l’inacceptable, l’improbable et aussi pour éviter ne serait-ce d’y penser et de déclencher un pouvoir obscur qui modifierait la réalité du quotidien, la normalité des choses, de ce qui doit être dans ce monde que Maxime maîtrise en tant qu’adulte responsable et père de deux enfants, deux bébés, en tant que responsable d’une équipe de trente personnes, l’inévitable descente de ces 6 étages s’effectue dans la dualité de ces deux mondes, l’un sans surprise et l’autre dans l’horreur de la chute qui viole son corps à chaque impact alors qu’il n’a jamais vécu de telles blessures dans sa vie de privilégié jusqu’au choc final, la mort.

« Retiens ton imagination, calme toi, pense à ce soir, aux enfants qui vont t’accueillir de leurs cris, à ta douce qu’il faut épauler pour mettre tout ce petit monde au lit, à la soirée ensuite, instants de paix. »

*

* *

Jean Marc pense à son ex-femme qui, comme lui, n’a pas refait sa vie. Ils doivent paraître vieux jeu au regard de certains. Ils sont séparés depuis presque 10 ans. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils refusent l’un comme l’autre toute vie amoureuse.

« Ce n’est plus pareil… ce ne le sera plus pareil, jamais… »

L’âge, l’expérience, l’envie, font que l’investissement que cela a été parait maintenant trop lourd, trop dérisoire. Jean Marc sait désormais qu’une relation peut se terminer, avant non. Avant, ils vivaient une vie à deux, fusionnelle, en partageant le meilleur comme le pire et chaque jour faisait que le chemin parcouru avait quelque chose de beau et à la fois d’unique pour leur vie d’homme et de femme.

« Ne pas aller trop loin au large… Garder le navire proche de la côte. »

Désormais, Jean Marc applique ce principe quand il s’engage dans une nouvelle relation. Il en prend bien soin.

La descente a dû commencer. Jean Marc se love encore plus dans ses souvenirs. Cette chute a commencé depuis longtemps, bien avant la prononciation du jugement de divorce par le juge. Evidemment, il regrette cette rupture dont l’origine vient de son caractère exigeant, parfois  »odieux », qui a été alimenté dans son travail par un certain succès de ses idées. C’est aussi en partie pourquoi Jean Marc est devenu travailleur indépendant, il refuse qu’un autre tire profit de son travail, à part son client bien entendu. Il a le sens du service.

« Une seconde chance… »

Jean Marc et Sa femme vivent dans ce regret. Ils pourraient se donner une seconde chance mais en 10 ans chacun a fait son chemin, chacun a continué sa vie.

Intégrer ce que l’un comme l’autre ont créé depuis leur rupture est devenu impossible, alors qu’à l’époque la dynamique de leur vie commune rendait possible cette intégration au fil de l’eau, justement parce qu’elle se faisait au fil de l’eau, dans un certain contexte.

« Et puis l’amour primordial n’est plus là… l’amour qui rend aveugle… qui embellit tout… l’amour qui porte son fardeau d’espérance. »

Cette pensée il l’a tellement tournée autour d’elle, et revisitée sous tous les angles, qu’elle ressurgit, malgré lui, formulée comme dans un livre.

C’est sa philosophie de la vie, un cadeau pour la postérité. L’ascenseur pourrait être là ou pas, pour le porter jusqu’au rez-de-chaussée que tout lui parait maintenant égal, même ce qu’en diront les gens.

Toutefois Jean Marc n’a pas encore décidé de l’issue de cette affaire. Il garde encore son esprit bien enfoui à l’abri de la réalité ou de son possible devenir. Il veut encore maîtriser les choses même s’il a décidé de ne plus s’occuper des autres.

*

* *

Maxime aimerait bien attraper son téléphone portable pour y voir l’image qu’il a mise en fond d’écran. Y figurent sa femme, Elodie, entourée de ses deux fils, Alexandre et Hugo, sur un hamac dans le jardin des grands-parents à Montpellier, son sud natal. La scène est touchante. Elodie qui essaye de faire tenir une pose correcte et stable pour quelques secondes aux deux garçons tandis que Maxime enchaîne photo sur photo avec son mobile. Le résultat est acceptable, le souvenir de ces vacances d’été est unique.

De toute façon qu’il attrape ou pas son téléphone ne lui servira à rien. Il lui est encore impossible de regarder quoique ce soit et de toute manière il n’en a pas envie. Maxime ne veut pas influencer la décision finale. Il se concentre à fond sur ce qui doit être et ne cesse de reboucler là-dessus comme il le fait avec ses fils quand ils sont fatigués.

« C’est bizarre, il n’est pas si tard aujourd’hui, il est à peine 18 heures et à cette heure-là l’ascenseur devrait s’arrêter à des étages intermédiaires. D’ailleurs d’habitude c’est assez agaçant comme cela. »

Cette soudaine constatation a bien failli le replonger dans une panique soudaine. Il se prend à envisager le pire.

« A moins que ce ne soit la réalité. »

Maxime s’efforce de penser que cette impression de vide ne peut être qu’une lubie de sa part. Comme ce qu’il ressent parfois le soir en se couchant. Il sait qu’il a une épouse charmante avec laquelle il partage beaucoup de choses et ils se complètent le plus souvent à merveille; Leurs deux enfants sont de joyeux bambins bien épanouis ; Il a un travail intéressant et une position qui satisfait ses ambitions un peu plus chaque jour. Alors que penser de cet état nihiliste qui le saisit parfois ? Après tout qu’elle est sa véritable raison de vivre ? Quel espoir a t’il vis à vis d’une fin de toute manière inéluctable ? N’a t’il pas consommé le meilleur, les trente premières années ? Que lui reste t’il à part une lente régression ?

D’un violent effort mental, Maxime se force à se ressaisir, à retrouver la raison, à ressentir l’ascenseur qui ralentit, enfin, à l’arrivée au rez-de-chaussée, et à entendre la porte qui s’ouvre en grinçant légèrement. La porte qui devrait s’ouvrir, sur la lumière du hall. Il s’impose d’ouvrir les yeux et, le temps qu’ils s’habituent, il intensifie sa concentration sur ce qui doit être pour éviter de trouver la mort de l’autre côté.

*

* *

Jean Marc s’oblige à revenir à l’instant présent, comme au cours de ses méditations zen. Il met de côté, avec délicatesse, ses souvenirs pour affronter la réalité. Mais aussitôt les pensées sur son devenir en profitent pour faire une nouvelle percée. Certains parleraient à son égard de fatalisme, mais ce serait mal le connaître.

« Pourquoi continuer à s’accrocher à la vie, à refuser l’inéluctable, à ne pas saisir cette chance ? »

Jean Marc est tenté de prendre la tangente, de profiter de cette opportunité. Il avoue sans honte que cela lui est déjà arrivé de le souhaiter par le passé même s’il est convaincu qu’il n’en parlera jamais à quelqu’un.

« C’est le premier pas qui coûte… »

Mais Jean Marc n’a jamais été attiré par les solutions immédiates, la facilité. D’ailleurs, pourquoi aurait-il moins envie de vivre qu’à l’époque où il était marié avec deux enfants à charge ?

Il ne veut pas non plus abandonner la décision sur son sort au hasard mais il sait qu’il ne peut rien n’y faire, rien changer. Même s’il se concentre à fond, il ne peut rien imposer à la réalité. Il ne peut que garder espoir. La décision ne lui appartient plus, pour une fois.

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Un commentaire pour Dead End Impression de vide

  1. salamande dit :

    Great post keep up the good work

    Salamande
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